Le Bail de Lavande
Lire le chapitre 2: The Locket
La pluie avait cessé pendant la nuit, mais l'air restait chargé d'humidité, cette odeur de terre mouillée et de lavande écrasée qui n'appartenait qu'ici. Camille avait dormi d'un sommeil sans rêves, ou plutôt sans souvenirs — ce qui revenait au même. Elle s'était réveillée en sursaut, désorientée, avant que le plafond à poutres apparentes et le mur bleu pâle ne lui rappellent où elle se trouvait.
La maison était silencieuse. Un silence différent de celui de son appartement à Aix, ce vide feutré qu'elle remplissait de podcasts pour ne pas entendre ses propres pensées. Ici, le silence avait une texture. Il était peuplé.
Elle enfila son jean et son pull, ouvrit la porte de la chambre d'amis. Le couloir sentait la peinture fraîche et le bois coupé. Des bâches en plastique recouvraient le sol, des outils traînaient dans un seau. Mais la chambre où elle avait dormi était impeccable. Le seul espace fini de la maison, avait dit Julien. Il avait raison. Tout le reste ressemblait à un chantier en devenir.
Elle longea le couloir, ses pas étouffés par les bâches, jusqu'à la porte entrouverte d'où provenait un bruit de vaisselle. La cuisine. Julien était là, dos tourné, versant du café dans deux tasses. Il ne l'avait pas entendue arriver.
« Je peux t'aider ? » demanda-t-elle.
Il sursauta légèrement, se retourna. Il avait les mêmes yeux, cette couleur incertaine entre le vert et le gris, mais ils étaient tirés, cernés. Il esquissa un sourire.
« Tu es matinale. Je croyais que les chefs dormaient tard quand ils n'étaient pas en service. »
« Les chefs ne dorment jamais tard. On dort quand le corps l'exige, pas quand l'horloge le décide. »
Il lui tendit une tasse. Le café était fort, presque noir. Exactement comme elle l'aimait. Elle se demanda s'il s'en souvenait ou si c'était une coïncidence.
« Tu as bien dormi ? » demanda-t-il en s'appuyant contre le plan de travail.
« Mieux que je n'aurais cru. Ta chambre d'amis a un pouvoir apaisant que mes nuits parisiennes n'ont jamais connu. »
« C'est mon grand-père qui a construit cette pièce. Il disait que c'était la chambre des confidences. Celle où on dormait quand on avait besoin de se réparer. »
Camille but une gorgée de café. La chaleur se répandit dans sa poitrine, là où le froid s'était installé depuis son divorce. Elle ne répondit pas.
« Je dois acheter des matériaux ce matin », dit Julien en posant sa tasse. « Mais tu es libre de rester et d'explorer la maison. Tu n'as rien d'urgent, si je comprends bien. »
Rien d'urgent. Ses cartons dans le coffre de la voiture en panne, l'appartement qu'elle avait loué à Aix sans jamais y poser ses valises. Elle avait tout quitté en une semaine : le restaurant parisien où elle avait fait ses armes, l'appartement qu'elle partageait avec Antoine, cette vie entière construite à deux et démolie en trois rendez-vous chez l'avocat.
« Rien d'urgent », répéta-t-elle. « J'ai du temps. »
Il hocha la tête, attrapa ses clés sur la table. Un geste machinal, habituel. Avant de franchir la porte, il s'arrêta.
« Cette chambre... Tu peux y rester aujourd'hui. Personne ne viendra. » Il hésita. « Et si tu as besoin d'en parler, de la maison, de la route, de n'importe quoi... je reviens dans deux heures. »
Il partit avant qu'elle pût répondre.
La maison but le silence après son départ. Camille fit le tour du rez-de-chaussée : la salle à manger aux volets clos, le salon où les meubles de la tante attendaient sous des draps blancs fantomatiques, une petite pièce qui devait être l'ancien bureau. Partout, elle retrouvait des traces de la vieille maison qu'elle connaissait, celles de la tante d'été qui sentait la lavande et la pâte brisée. Mais ailleurs, des marques neuves : des prises supplémentaires, l'électricité refaite, des murs où le plâtre était encore humide.
Elle remonta à l'étage. Le couloir menait à trois portes : la chambre qu'elle occupait, une autre encore vide, et la dernière, fermée. Elle l'ouvrit par curiosité, se trouva face à des tôles ondulées et au ciel gris. La future extension, sans doute. Un balcon à créer au-dessus du jardin.
Elle retourna dans la chambre d'amis. Son sac était posé sur la chaise, encore fermé. Elle n'avait pas pris la peine de le défaire la veille, trop épuisée. Mais la lumière du matin filtrait à travers le rideau de voile, et la pièce paraissait moins petite qu'à son arrivée.
Le lit était fait avec des draps écrus. Sur la table de chevet, une lampe en cuivre, un verre d'eau. Et sur le mur du fond, un cadre photo. Elle s'approcha. Une femme âgée souriait au soleil, devant la maison. La tante de Julien. La dernière fois que Camille l'avait vue, c'était l'été de ses dix-sept ans, quand elle passait ses journées à aider à la récolte de lavande pour gagner un peu d'argent de poche.
Sous le cadre, une latte du plancher semblait légèrement décalée. Un détail infime, visible seulement parce que la lumière rasante du matin creusait les ombres. Camille s'accroupit, du bout des doigts, poussa la latte. Elle céda. Peut-être un simple jeu du bois, une maison ancienne qui respire. Mais quand elle la souleva complètement, elle vit un creux dans le mortier. Quelque chose brillait faiblement dans l'obscurité.
Elle sortit l'objet. Un médaillon. En argent, le métal terni par le temps, la chaîne cassée, arrachée plutôt. Machinalement, elle fit jouer la petite fermeture. Le clic du ressort était encore net. Le médaillon s'ouvrit.
Dedans, minuscule, granuleuse — une photo d'elle à dix-sept ans. Elle portait cette robe d'été à fleurs, ses cheveux tirés en queue de cheval, un sourire qu'elle ne connaissait plus. Elle était devant la même maison, presque au même endroit que le cadre photo accroché au mur. Mais sur cette photo, elle n'était pas seule. À côté d'elle, un bras passé autour de ses épaules, Julien. Ils étaient jeunes, ridicules, indestructibles. La photo avait été prise par la tante, Camille s'en souvenait maintenant. Quelques jours avant tout ce qu'elle avait abandonné.
Elle referma le médaillon d'un geste sec. Pendant un long moment, elle resta là, accroupie devant le plancher ouvert, l'objet dans sa paume. Sa première impulsion était de le remettre en place. La latte était justement décalée, il voudrait la réparer, il comprendrait qu'elle avait fouillé, il reposerait des questions. Elle n'était pas venue pour ça. Elle n'était pas venue pour ressusciter ses dix-sept ans. Elle était venue pour repartir, tracer une route nouvelle, aussi inconnue que celle qui l'avait conduite ici par accident.
Et pourtant.
Elle glissa le médaillon dans la poche de son jean. Elle remit la latte en place, s'assurant que rien ne trahissait son geste. Puis elle se releva, saisit son téléphone, passa une main dans ses cheveux.
Ranger le médaillon dans son sac, l'enfouir au fond. Une décision provisoire. Elle pourra le jeter plus tard, ou le rendre. Elle pourra l'oublier, comme elle avait appris à oublier le reste. Elle se pencha vers son sac. La poignée était encore chaude de son passage, le tissu usé par des années de voyages. Elle l'ouvrit, ses doigts hésitèrent au-dessus des vêtements pliés.
Un bruit de moteur dehors. Elle leva la tête, tendit l'oreille. Ce n'était pas le camion de Julien ; celui-ci avait un diesel poussif. Celui-là était plus léger, une voiture. Elle s'approcha de la fenêtre et écarta le rideau.
Une voiture bleue était stationnée devant la maison. Une femme en sortait, tirant une valise au milieu des flaques. Elle était élégante, environ l'âge de Camille, avec des cheveux courts blonds et un sourire de défi braqué sur la porte d'entrée comme s'il s'agissait d'une conquête à faire.
Camille lâcha le rideau. Son cœur bat plus vite — elle n'aurait su dire pourquoi.
On frappa à la porte.
Elle avait le médaillon dans la poche. Elle n'était pas seule.