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Le Bail de Lavande

Lire le chapitre 10: The Truth Begins

La pluie s’était mise à tomber, fine et obstinée, comme si le ciel lui-même refusait de laisser la conversation se terminer. Camille tenait encore la lettre contre sa poitrine, le papier jauni froissé entre ses doigts.

« Tu voulais me dire la vérité, dit-elle. Cet été-là. Tu voulais me dire quelque chose, et tu n’as jamais pu le faire parce que ma mère… »

Julien passa une main dans ses cheveux déjà humides. Il ne la regardait pas. Il regardait la cour, les pierres noircies par l’averse, le lavoir où ils s’étaient embrassés pour la première fois à quinze ans.

« Parce que ta mère est venue me trouver, oui. » Sa voix était basse, presque mécanique, comme s’il récitait une confession trop longtemps retenue. « La semaine après ton bac. Elle m’a attendu devant la boulangerie, un mardi matin. Je m’en souviens parce que j’avais commandé une tarte aux abricots pour l’anniversaire de ma grand-mère. »

Il rit sans joie.

« Elle m’a dit que tu partais pour Paris, que tu avais des chances d’intégrer Ferrandi, que moi je resterais ici à reprendre l’auberge. Que je ne devais pas t’écrire, ne pas t’appeler, ne pas te faire espérer. Que ta vie serait ailleurs et que mon amour, si on pouvait appeler ça de l’amour à dix-sept ans, te retiendrait comme une pierre au cou. »

Camille sentit ses jambes flageoler. Elle s’assit sur le banc de pierre, la lettre toujours serrée contre elle.

« Et tu l’as écoutée. »

« Qu’est-ce que tu aurais fait ? » Il se tourna enfin vers elle, les yeux brillants. « Elle était ta mère. Elle te connaissait mieux que personne. Elle m’a dit que tu pleurerais, que tu t’en remettrais, que dans dix ans tu me remercierais. Elle avait raison pour les larmes, au moins. »

« Tu as pleuré ? »

Il ne répondit pas. La pluie redoubla, tambourinant sur le toit de la remise. Camille baissa les yeux sur la lettre.

« Et tu l’as écrite quand ? »

« Le quinze juillet. » Sa réponse avait été immédiate, comme si la date était gravée en lui. « Après avoir vu ton père au marché. Il m’a dit que tu t’étais inscrite à un stage en Italie pour l’automne, que tu ne rentrerais peut-être pas avant Noël. J’ai compris qu’elle avait raison. Que tu avais déjà tourné la page. »

« Je n’avais rien tourné du tout. » Camille releva la tête, et pour la première fois, sa voix trembla. « Je t’attendais. Je t’ai écrit tous les jours pendant deux semaines. Tu ne répondais pas. Ma mère m’a dit que tu étais parti avec une fille de Gordes, qu’on t’avait vu à la fête votive ensemble. »

Julien pâlit.

« Je suis allé à la fête votive, c’est vrai. Avec Sophie Valette. Elle me courait après depuis le collège et ma mère m’avait dit que ça me ferait du bien de sortir, de penser à autre chose. » Il ferma les yeux. « Je n’ai touché personne d’autre. Et je suis rentré seul, minuit passé, avec une gueule de bois et le sentiment d’avoir trahi la seule personne qui comptait. »

Un silence s’installa, lourd et chargé de toutes les années perdues. Camille regardait ses mains, la lettre sur ses genoux.

« Elle savait, dit-elle lentement. Ma mère savait que je t’attendais. Et elle t’a fait promettre de ne pas répondre. »

« Elle m’a fait jurer. » Julien vint s’asseoir près d’elle, à une distance prudente, leurs épaules presque se frôlant. « Sur la tombe de mon père. C’est à elle que je l’ai dit. Ta mère m’a demandé si je pouvais jurer sur la tombe de mon père que je laisserais Camille vivre sa vie sans moi. »

Élise n’avait rien dit de ça pour Antoine. Mais Camille avait compris une chose depuis qu’elle était rentrée : les Roux gardaient des secrets sur des générations entières, et certains étaient si profondément enterrés que même les morts ne pouvaient pas être dérangés pour les révéler.

« Pourquoi tu n’as pas répondu quand même ? » demanda-t-elle. « Quand tu as compris qu’elle t’avait manipulée, pourquoi tu n’as pas appelé ? »

Julien se pencha en avant, les coudes sur les genoux. « Parce que j’ai cru que tu ne voulais plus de moi. Quand tu n’es pas venue à l’enterrement de ma grand-mère, j’ai compris. Sophie m’avait dit qu’elle t’avait croisée à Avignon en septembre, que tu avais un mec, un type de l’école hôtelière avec une voiture de sport. »

« Je n’ai jamais eu de type avec une voiture de sport. Je n’ai même pas eu de type du tout jusqu’à Louis, et ça n’a commencé qu’à vingt-six ans. »

Julien leva la tête. Leurs regards se croisèrent, et pour la première fois ce soir, il ne se détourna pas.

« On a été idiots, » dit-il doucement. « On a laissé deux mères et une fille de Gordes détruire ce qu’on avait. »

« Une mère, » corrigea Camille. « Une mère qui savait exactement ce qu’elle faisait. »

Comme pour l’interrompre, le téléphone de Julien vibra dans sa poche. Il l’ignora. Il vibrant encore, insistant. Il finit par le sortir et son visage se ferma.

« Il faut que j’y aille. »

« Claire ? »

Il ne répondit pas, mais son silence était une réponse. Il se leva, rechaussa ses bottes.

« On reparlera de tout ça, » dit-il sans la regarder. « Mais là, il faut que j’y aille. »

« Julien. » Camille se leva à son tour et posa une main sur son bras. « Elle ne va pas arrêter. Elle va continuer à nous couper chaque fois qu’on commencera à se dire des choses vraies. »

Il s’arrêta. Quelque chose passa dans ses yeux — une hésitation, un conflit intérieur qui le traversait comme un éclair.

« Tu as raison, » murmura-t-il. « Mais c’est les affaires. Elle m’a sauvé, Camille. Quand l’auberge allait fermer, elle a racheté les parts de Marcel. Elle met l’argent, et moi je mets le talent. Sans elle… »

« Sans elle, tu aurais trouvé une autre solution. »

« Peut-être. » Il retira doucement son bras. « Mais on ne refait pas le passé, Camille. On peut juste essayer de comprendre pourquoi il est arrivé. »

Il traversa la cour sous la pluie, et Camille regarda sa silhouette s’éloigner jusqu’à ce qu’elle disparaisse dans la lumière chaude de la cuisine. Le téléphone de Julien vibra de nouveau sur la table où il l’avait posé. Il était reparti sans le prendre.

Camille le ramassa, machinalement. L’écran s’alluma. Un message de Claire, en aperçu :

« *On se voit ce soir. Il faut qu’on parle de la situation. Et je te conseille d’être plus clair avec elle avant que je le sois moi. Sinon…* »

Le texte s’arrêtait là. Mais dans une seconde notification, juste en dessous, Camille vit une photo. Une photo qu’elle n’aurait jamais dû voir : Julien en chemise blanche dans un restaurant, son bras autour de l’épaule d’une femme blonde. La photo datait de l’année précédente, et la femme blonde — elle portait une bague à la main posée sur la table.

Camille fit défiler les messages plus anciens. Un autre texte daté de trois semaines avant son arrivée : « *Je te l’ai déjà dit, J. On va faire cesser cette situation avec Camille. C’est le dernier été. Après on officialise tout.* »

La pluie tombait encore. La lettre de Julien était dans sa poche, chaude et fragile. Et dans sa main, le téléphone vibra de nouveau — un appel de Claire, qui sonnait dans la nuit comme un glas.

Camille coupa l’appel et remit le téléphone sur la table exactement où il était.

Elle n’était plus sûre de savoir qui disait la vérité.

Et c’était peut-être ce qu’il y avait de plus effrayant.