Le Bail de Lavande
Lire le chapitre 11: Claire's Ultimatum
La lumière du soir tombait sur la cour quand Camille entendit les voix. Elle s’était approchée de la fenêtre ouverte de la salle à manger pour aérer après le service, et le ton de Julien, inhabituellement dur, la fit s’immobiliser.
— Tu ne peux pas me demander ça, disait-il.
— Je ne te demande pas, Julien. Je te préviens. La voix de Claire était glaciale, précise, chaque mot tombant comme un coup de marteau sur du marbre. Camille n’avait jamais entendu cette intonation chez elle. C’était la voix de quelqu’un qui avait l’habitude d’obtenir ce qu’elle voulait. — Cette femme est une distraction. Elle traîne un passé compliqué, un divorce, des dettes invisibles. Et toi, tu passes tes soirées à coucher dehors pour la regarder dormir.
— Je ne couche pas dehors.
— Tu ne dors plus dans ta chambre, en tout cas. Le personnel le remarque. Je le remarque.
Un bruit de chaise contre le plancher. Camille se recroquevilla davantage contre le mur, écartant à peine le rideau de lin. De sa position, elle voyait le profil de Julien, dos à la fenêtre, mains sur les hanches. Claire lui faisait face, bras croisés, son tailleur noir trop strict pour la chaleur de la soirée provençale.
— Voici mon ultimatum, dit Claire lentement. Soit Camille Roux quitte cette maison avant la fin de la semaine, soit je quitte le partenariat. Je ne vais pas mener une entreprise à perte pendant que tu joues les chevaliers servants auprès de cette Parisienne en fuite.
— Elle n’est pas en fuite. Elle est revenue. C’est sa maison.
— C’est ta maison. Elle y a signé un bail de miel, un bail à la sauge et à la lavande, et elle s’en servira pour repartir à Paris dès que les citrons mûriront. Tu le sais, Julien. Tu le sais aussi bien que moi.
Camille sentit son cœur se serrer. La phrase avait beau être dure, elle reconnaissait la logique. Elle avait fait ça, arrivée avec une valise et des projets, sans garant de stabilité. Claire n’avait pas tort. Mais l’autre partie — le fond de son être qui voulait rester, planter des racines dans ce sol calcaire — elle n’avait rien dit, elle, cette partie-là.
— Sans moi, tu perds la moitié de ton chiffre. Ta réputation auprès des banques est déjà fragile. Tu veux que le domaine s’écroule pour une femme qui t’a laissé tout quitter à dix-huit ans ?
Julien se tourna alors, et son visage apparut dans la lumière de la fenêtre, tendu, les mâchoires serrées. Camille ne bougea pas. Il paraissait plus âgé que le garçon sur la plage au locket, mais il y avait encore cette même flamme dans son regard, cette même obstination qui lui avait fait traverser le village pour l’attendre. Il ouvrit la bouche, puis la referma.
— Réponds-moi, insista Claire. Je sais que la banque relance tes traites. Je sais que ton oncle Marcel laisse derrière lui plus de dettes que de secrets, et que tu les payes toutes, seul. J’ai les chiffres, Julien. Je les ai depuis le début.
— Marcel n’avait pas de dette. Il avait des terres.
— Il avait des terres mal vendues. Et toi, tu as une lettre de banque qui parle de saisie. Tu veux que je te la sorte du tiroir de ton bureau ? Le troisième, celui qui ferme mal à cause de l’humidité ?
Un silence. Camille retint son souffle. Julien ne niait pas. Il passa une main sur sa nuque, geste familier, presque coupable.
— Camille n’a rien à voir là-dedans.
— Elle a tout à voir. Elle est la distraction, et toi, tu es le débiteur. Si tu veux rester à flot, tu choisis de rester à flot. C’est simple.
La cloche de l’église sonna sept coups dans la vallée, et dans ce son, Claire sortit de la pièce sans un regard en arrière. Sa voix franchit la cour, claire, destinée à être entendue.
— Tu as jusqu’à dimanche. Pour ta réponse. Je ne demanderai pas deux fois.
Camille s’écarta de la fenêtre, chaque muscle de son corps tendu. Le scandale, la banque, les dettes, la lettre de saisie… Elle comprenait mieux le langage de Claire au dîner du village. Son retour était une menace économique, pas une menace personnelle. Mais le résultat était le même.
Elle remonta lentement l’escalier de sa chambre, passa devant la photo de Marcel suspendue à l’étage, et ouvrit son armoire. Ses vêtements y tenaient encore en une rangée serrée. Elle sortit sa valise de sous le lit, la posa sur le matelas, et commença à plier.
Le poème de l’épaule, la chemise blanche qu’elle portait le soir où elle avait préparé le plat nappé de thym… Tout plié soigneusement, comme un départ qu’on veut retarder encore. Mais quelque chose l’arrêta : sa main s’immobilisa au-dessus de l’étui du locket, posé sur la table de nuit. Elle le prit, l’ouvrit — le visage du jeune Julien lui rendit son regard, souriant, confiant, sans conscience de ce qui allait advenir.
Un bruit de pas sur le gravier de la cour. Camille regarda par la fenêtre : Julien était seul, immobile près du puits, les épaules courbées. Il ne regardait ni la maison ni le jardin. Il fixait la route qui menait au village, celle par laquelle elle était arrivée un mois plus tôt.
Camille laissa retomber la valise sur le lit. Était-elle en train de recommencer le cycle ? Partir avant que la maison ne s’effondre autour de lui ? Ou était-elle, comme Claire le disait, la cause de l’effondrement ?
Elle sortit son téléphone et fit défiler les messages, s’arrêtant sur celui de la veille — celui de Claire, d’une autre tonalité, presque affectueuse, terminant par « démains, au bureau en fin de matinée. Choisis bien. » Puis le suivant, plus bref, « Julien et moi, nous serons ensemble. »
Camille referma le téléphone, prit sa valise, et la déposa derrière la porte de la chambre.
Elle avait promis à sa mère ce jour-là, des années plus tôt, qu’elle ne reviendrait plus. Elle avait menti.
Mais cette fois, le départ semblait être la seule vérité possible.
La porte d’en bas claqua. Julien entra, sa silhouette traversant le vestibule. Elle l’entendit monter l’escalier légèrement — deux marches pas toutes, remarque habituelle, comme une signature. Puis un arrêt devant sa porte.
— Camille ?
Elle ne répondit pas. Elle resta assise sur le lit, main posée sur la valise, regardant la poignée de la porte, attendant qu’il dise quelque chose.
— Camille, il y a une chose que je dois te dire. Elle n’a pas dit tout à l’heure. Elle n’a pas dit toute la vérité.
Sa voix hésitait, fragile comme du verre de Murano.
— Il faut que je te parle de Claire.
La poignée tourna lentement.
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