Le Bail de Lavande
Lire le chapitre 14: A Day in the Market
Le soleil n’était pas encore tout à fait levé lorsque Camille retrouva Julien devant la cour de l’auberge, deux cageots vides à l’arrière de son vieux pick-up bleu. L’air sentait la lavande et la rosée, cette fraîcheur matinale qui précédait la fournaise de juillet.
« Tu es prête ? » demanda-t-il en jetant un coup d’œil à son panier en osier.
« Née prête », répondit-elle, grimant dans le véhicule.
Il sourit, un vrai sourire, pas celui qu’il réservait aux clients. Le trajet dura vingt minutes à travers les collines, les vignes défilant comme un ruban vert et or. À Saint-Rémy, le marché occupait la place principale, sous les platanes centenaires. Les étals croulaient sous les tomates cœur-de-bœuf, les courgettes jaunes, les melons dont l’odeur sucrée embaumait l’air.
Camille s’arrêta devant un stand d’olives. Elle en prit une verte, la goûta, ferma les yeux.
« Celle-ci est parfaite. Légèrement amère, fin de bouche. »
Julien la regardait, un brin amusé. « La cliente a un avis sur tout, hein ?
— Une cheffe digne de ce nom a un avis sur tout, oui. » Elle se retourna vers le producteur. « Je vous en prends trois kilos. Et vos tomates cerises, celles du fond, pas celles du devant. »
Le producteur haussa un sourcil. « Madame a de l’œil.
— Madame a surtout un palais exigeant. »
Julien chargea les achats, imitant avec exagération l’effort. « Trois kilos d’olives, Camille. On nourrit une armée ?
— Une auberge, c’est pire. L’armée, elle sait pas écrire de mauvaises critiques sur Internet, elle. »
Il rit, et son rire lui fit quelque chose au creux du ventre. Elle détourna le regard, fit semblant de s’intéresser à un étal de fromages de chèvre.
Ils déambulèrent ainsi pendant une heure, elle négociant avec les maraîchers, lui portant les sacs et la regardant faire. À un stand d’herbes aromatiques, elle choisit des bouquets de thym, de romarin, de sarriette. Le vieil homme barbu qui tenait l’étal lui tendit un brin de lavande.
« Pour porter bonheur, madame. »
Camille le prit, le tourna entre ses doigts. Elle pensa au locket dans sa poche, à la note cachée qu’il contenait encore. Elle glissa le brin dans son panier.
Un peu plus loin, ils s’arrêtèrent devant une roulotte qui vendait des churros. L’odeur de pâte frite et de sucre les enveloppait.
« Allez, un pour la route », dit Julien.
« Je cuisine toute la journée et tu me proposes un churro à dix heures du matin ?
— Une gourmandise, pas un repas. »
Elle céda. Ils mangèrent en silence, adossés au mur de pierre d’une chapelle, observant le ballet du marché. Le sucre croustillait sous ses dents, la chaleur du frit emplit sa bouche.
« Raconte-moi », dit-elle finalement. « Ton mariage. Pas Claire la fantôme, pas celle qui signe des papiers. Celle qui a partagé ton lit. »
Julien ne s’offusqua pas. Il fixa le vide un instant, essuya une miette au coin de sa lèvre.
« Je l’ai épousée parce qu’elle avait de l’argent et que l’auberge allait mourir. Elle le savait. Elle l’a utilisé. » Il soupira. « Les premiers mois, j’ai cru que ça pourrait marcher. Elle était belle, intelligente. Mais elle ne voulait pas de ma vie, elle voulait une version d’elle-même qu’elle avait construite. Une femme d’aubergiste, pas une femme qui partageait mes rêves. »
Camille écoutait, les churros oubliés dans le papier.
« Elle achetait des robes qu’elle ne portait jamais pour impressionner des gens qu’elle méprisait. Elle a embauché Anne comme gestionnaire, tu sais, pour me remplacer. » Il laissa échapper un rire amer. « J’ai signé les papiers en tremblant. J’ai eu honte pendant des années. Un homme qui vend son nom pour sauver la maison de sa grand-mère, c’est pas un homme, n’est-ce pas ? »
« C’est un homme qui fait des choix difficiles. Y a une différence. »
Il la regarda, étonné. « Toi, tu as toujours su quoi dire, hein ?
— Non. » Elle baissa les yeux. « Moi, j’ai rien dit. Antoine m’a trompée pendant deux ans et je l’ai su par un texto sur son téléphone. » Elle releva le menton. « Donc ne me dis pas que je sais quoi dire. J’ai passé six mois à trouver les bons mots, et au final c’était juste : “je pars”. »
Le silence qui suivit était chargé, mais pas inconfortable.
« Tu m’as dit que tu avais un rêve, un jour. À la fac.
— Tu te souviens de ça ? »
Il fit oui. « Petit resto. Douze tables, pas plus. Avec des nappes en lin et un menu qui change tous les jours. »
Elle sourit, surprise qu’il se souvienne si bien. « Ce rêve-là, il me coûte un loyer à Paris et un ex qui vient de me réclamer quinze mille euros sous quinze jours. » Elle agita une main. « Mais il reste là, quelque part. »
« Il est là », confirma-t-il doucement.
Le marché commençait à se disperser. Les étals se vidaient, les producteurs repliaient leurs tréteaux. Camille consulta sa liste : il manquait le basilic, le miel et le vinaigre de noix.
« On traverse, il y a un apiculteur à l’angle », dit-elle.
Ils traversèrent la rue. Camille sentait le regard de Julien sur elle, plus léger qu’avant. Elle acheta deux pots de miel de lavande, un vinaigre artisan, et un dernier pot de basilic que le producteur vendait à moitié prix en fin de marché.
« Marché conclu », dit-elle, les sacs plein les bras.
Il prit les sacs, leurs doigts s’effleurèrent. Il tint son regard un instant de trop.
« Merci. Pour aujourd’hui.
— J’ai besoin de cuisiner un bon repas, Julien. Après la critique d’hier, j’ai besoin que les gens goûtent ce que je sais faire, et pas ce qu’une cliente vexée a écrit. »
Il hocha la tête. « Alors ce soir, je réserve la grande table. Et je fais venir quelqu’un qui pourrait nous aider avec les critiques en ligne. Elle édite un guide local. »
Camille s’arrêta. « Tu fais venir une journaliste alors que Claire m’accuse de ruiner ta réputation ?
— Je fais venir quelqu’un qui va peut-être sauver la nôtre. Les deux, si elle est bonne. »
Le pick-up rebondit sur les chemins de terre, les cageots pleins à l’arrière dansaient. Camille sentait la lavande dans sa poche contre le locket. Elle ne savait pas pour l’avenir, mais pour aujourd’hui, c’était suffisant.
Son téléphone vibra. Elle le sortit, le message d’Anne s’affichait :
« Antoine appelle l’auberge trois fois par jour. Il sait où tu es. Il veut une réponse d’ici la fin de la semaine. »
Camille déglutit, rangea le téléphone sans répondre.
« Quelque chose ne va pas ? » demanda Julien, sans quitter la route des yeux.
Elle pensa lui dire. Elle pensa à quinze mille euros, à quinze jours, à tout ce qui pesait sur ses épaules.
« Non. Rien. Le signal réseau. »
Il lui jeta un coup d’œil, dubitatif, mais ne la poussa pas.
Camille regarda défiler les vignes par la vitre. Ce matin, elle avait partagé un churro avec un homme qui se souvenait de ses rêves. Ce soir, elle devrait peut-être appeler un avocat.
Entre les deux, il y avait la lavande, le miel, et l’odeur de son passé qui ne la laissait jamais tranquille.
Quand ils arrivèrent à l’auberge, une voiture était garée dans la cour. Claire, sortie de sa BMW noire, téléphonait en gesticulant. Dès qu’elle les vit, elle mit aussitôt fin à son appel et s’avança vers eux, les bras croisés.
« Julien. J’ai besoin de te parler seul à seul. Maintenant. »
Julien regarda Camille. Camille attrapa les cageots.
« Je vais commencer la mise en place. »
Elle passa devant Claire sans la regarder. Derrière elle, elle entendit leurs voix s’élever, puis la porte de la cuisine se refermer sur elle.
Elle posa les cageots sur la table, sortit le locket de sa poche. Elle l’ouvrit, contempla la note jaunie qu’elle n’avait pas retirée depuis qu’elle avait appris la vérité. Elle la referma d’un coup sec.
La lavande du marché reposait sur les tomates. Camille inspira profondément et coupa le basilic.
Il était temps de cuisiner.
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