Le Bail de Lavande
Lire le chapitre 15: Claire's Departure
La porte du bureau claqua si fort que les volets en tremblèrent. Camille, qui traversait le hall avec un plateau de verres vides, marqua un temps d’arrêt. Des éclats de voix lui parvenaient, étouffés mais reconnaissables.
— Tu ne peux pas faire ça, Julien ! criait Claire. Je t’ai sorti de la merde quand personne n’était là. Et c’est comme ça que tu me remercies ?
— Je te remercie, Claire. Je t’ai remerciée pendant cinq ans. Mais ce n’est pas une raison pour que tu décides de ma vie.
Camille posa le plateau sur la console en noyer. Sa main tremblait légèrement. Elle n’aurait pas dû écouter, mais les murs de cette bâtisse avaient toujours été trop minces pour les secrets.
— Cinq ans de travail, Julien. Cinq ans de partenariat, de nuits blanches, de clients que j’ai ramenés à la pelle. Et tu préfères la femme qui t’a laissé tomber à dix-huit ans à celle qui t’a tenu la main quand tu perdais ta grand-mère ?
Camille ferma les yeux. Le coup était bas. Et il faisait mal, justement parce qu’il contenait une part de vérité. Elle n’avait pas été là. Elle était partie à Paris, avait laissé Julien face à la mort de la femme qui l’avait élevé, et n’avait pas su, pas pu, pas voulu revenir.
— Arrête, dit Julien, et sa voix était lasse, usée. Arrête de faire de moi une victime. Tu as fait ce que tu as fait parce que tu voulais l’auberge. Ne le nie pas. J’ai accepté, parce que j’avais besoin d’argent. Mais ne viens pas me faire la leçon sur la loyauté.
Un silence s’abattit. Camille retint son souffle.
— Très bien, dit Claire, et sa voix avait changé. Elle était plus froide, plus tranchante, comme un couteau qu’on aiguise. Dans ce cas, tu te débrouilles seul. Je te retire mon nom du fronton, mon temps, et mes soixante mille euros de trésorerie qui font tourner la boutique pendant la morte-saison. Les réservations de juin ? À toi de les honorer avec tes mains nues.
— Je trouverai une solution.
— Tu trouveras une solution ? répéta Claire avec un ricanement amer. Avec des chambres à moitié vides, une cuisinière dont les plats ont une étoile sur TripAdvisor, et un prêt que tu rembourses encore à la banque ? Bonne chance, Julien.
La porte s’ouvrit à la volée. Claire tomba nez à nez avec Camille, qui n’eut pas le temps de reculer ou de faire semblant d’être ailleurs. Les deux femmes se jaugèrent une seconde. Claire était plus pâle que d’habitude, les traits tirés sous son maquillage impeccable, et ses narines palpitaient comme celles d’un taureau avant la charge.
— Vous êtes contente, j’imagine, dit Claire d’une voix basse et venimeuse.
— Je n’écoutais pas, mentit Camille maladroitement.
— Vous faites pitié dans votre robe d’été à fleurs, reprit Claire en la détaillant comme on examine un insecte. Vous croyez avoir gagné ? Il n’y a pas de trophée ici. Juste des dettes et des chambres à refaire. Quand il n’aura plus rien et que vous aurez besoin de survivre, vous penserez à moi. Vous penserez à tout ce que j’ai fait pour lui pendant que vous jouiez à la chef parisienne.
Elle avait déjà tourné les talons, mais Camille lâcha, sans savoir pourquoi :
— Vous l’aimiez vraiment ? Ou vous aimiez seulement l’idée d’avoir raison ?
Claire s’arrêta. Elle ne se retourna pas, mais son dos s’était raidi, comme si chaque mot de Camille l’avait touchée dans une zone qu’elle croyait blindée.
— Vous n’avez aucune idée de ce que c’est que d’aimer Julien depuis des années et de le regarder vous choisir en pensée chaque jour, dit-elle d’une voix presque posée. Vous, qui avez passé dix ans à Paris à épouser un autre homme. Vous, qui ne vous êtes pas pointée à l’enterrement de sa grand-mère. Vous nous avez préféré une carrière, un mariage, une vie. Et maintenant, vous revenez quand il n’a plus rien. Vous êtes une prédatrice, pas une amoureuse.
Camille resta muette. Pas parce qu’elle manquait de réplique, mais parce que, au fond, certaines de ces pointes la piquaient là où la carapace était encore fine.
Claire disparut dans le couloir. Quelques instants plus tard, la porte d’entrée claqua, et le bruit d’un moteur qui démarre s’évanouit dans le crépuscule.
Julien sortit du bureau. Il avait les épaules affaissées, la chemise sortie du pantalon, une mèche de cheveux qui lui tombait sur le front. Il ressemblait à un homme qui vient de comprendre que le sol qu’il foulait depuis cinq ans était plus mince qu’il ne l’avait cru.
— Bonne nouvelle, dit-il avec ironie. J’ai résolu l’un de mes problèmes. La mauvaise nouvelle, c’est que je viens d’en créer une demi-douzaine.
— Un problème de moins en amour, un de plus côté finances ? demanda Camille, qui tentait de désamorcer la tension par une légèreté qu’elle ne ressentait pas.
— Quelque chose comme ça, oui.
Il se passa la main sur la nuque. Son regard fit le tour du hall, comme s’il découvrait soudain l’étendue de sa charge : la réception à rouvrir, les chaises à redresser dans la salle du petit-déjeuner, les coussins à changer, le tableau des réservations à vérifier.
— Demain, il y a six arrivées, dit-il dans un souffle. Et je n’ai personne en cuisine. Marthe a attrapé la grippe, et ma cuisinière remplaçante vient de me laisser tomber pour un poste fixe à Aix.
Camille hésita pendant peut-être deux secondes, mais ce fut une hésitation sincère, comme si elle pesait réellement ce qu’elle s’apprêtait à offrir.
— Je peux cuisiner, dit-elle.
Julien releva les yeux. Une lueur de surprise passa sur son visage, suivie d’une ombre de prudence.
— Tu es venue ici pour te reposer, Camille. Pas pour : — Tourner la salade dans la cuisine d’un autre, acheva-t-elle avec un sourire en coin. Je sais ce que je viens chercher. Et je sais aussi ce que j’ai laissé en partant. Je suis une bonne cuisinière. J’étais chef dans un restaurant une étoile à Paris. Les six clients de demain ne mourront pas de faim.
— Je n’en doute pas, dit-il doucement. Mais Claire viendra sans doute chercher les deux derniers messages de la standardiste. Et puis, il y a le dîner avec l’éditeur du guide, dans trois jours.
— On en reparlera, dit Camille. Demain matin, je serai en cuisine à six heures. Je m’occuperai du petit-déjeuner. Si tu veux que je fasse aussi le dîner, je resterai.
— Pourquoi ? demanda Julien, et cette question était presque ingénue, comme s’il n’osait pas croire à ce qu’il entendait.
— Parce que cette auberge mérite de vivre. Parce que tu mérites de ne pas la regarder mourir. Et parce que j’ai besoin de me rappeler ce que c’est que de cuisiner pour quelqu’un qui n’est pas un critique professionnel.
Julien ne répondit pas tout de suite. Il la regarda longuement, d’un regard qui n’était ni tendre ni sceptique, simplement observateur, comme s’il lisait une carte qu’il apprenait à déchiffrer.
— Alors c’est d’accord, dit-il enfin. Un essai. Jusqu’à l’été. Et on en reparle.
Il tendit la main. Camille la prit. Sa paume était chaude, ferme, et le contact dura un instant de plus que nécessaire avant qu’ils ne se relâchent, comme deux personnes qui signent un pacte qu’elles espèrent ne pas regretter.
Minuit sonna. Camille se tenait dans la cuisine éteinte de l’auberge, un tablier qu’elle venait de trouver dans une armoire en bois pendu autour du cou, lorsqu’un rai de lumière sous la porte de Julien s’éteignit. Elle resta immobile quelques secondes. Puis, ouvrant le tiroir au-dessus du plan de travail, elle découvrit un carnet de recettes manuscrites, à la couverture froissée par les doigts. Sur la première page, une écriture ronde et appliquée annonçait : « Carnet de recettes de mon fils, pour qu’il se souvienne d’où il vient. »
La mère de Julien, morte quand il avait dix ans. Chaque page était annotée, corrigée, augmentée d’une autre écriture qui devait être la sienne.
Camille referma le carnet doucement, le reposa dans le tiroir, puis le rouvrit et en sortit une seule recette. La bouillabaisse de grand-mère Lina.
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