Le Bail de Lavande
Lire le chapitre 18: A Crack in the Wall
La lumière de l’après-midi filtrait à travers les volets à moitié clos de la salle à manger, dessinant des raies dorées sur la poussière que Camille venait de soulever. Elle avait proposé de réparer le plâtre fissuré près de la cheminée—un travail que Julien avait repoussé depuis des semaines, trop occupé entre la lavande et les comptes. Elle tenait une truelle dans une main, un seau d’enduit dans l’autre, et se sentait presque utile. Presque en paix.
Le plâtre cédait par plaques. Sous ses doigts, une couche de peinture écaillée révéla un papier jauni, froissé, coincé entre la pierre et l’enduit ancien. Elle le retira avec précaution, les bords craquant sous la pression. Un journal. *Le Provençal*, daté d’il y a quinze ans.
Elle le déplia sur la table, essuya la poussière du dos de la main. La une était banale—une fête votive, un concours de pétanque. Mais son regard accrocha un titre en bas de page, dans la rubrique faits divers : *Incendie dans un entrepôt à Avignon : un homme d’affaires local mis en cause pour détournement de fonds.*
Le nom—André Roussel—lui fit un choc électrique dans la nuque. Roussel. Pas Roux. Mais c’était trop proche, trop délibéré. Julien Roussel. Son père s’appelait André Roussel. Elle en était presque sûre, sans jamais avoir entendu Julien le prononcer. Les mères murmurent, les enfants retiennent.
Elle lut l’article en entier, le souffle court. Un entrepôt de textile, détruit par un incendie—probablement criminel. Des stocks assurés, des créanciers floués. André Roussel, gérant de la société, avait disparu avant le procès. La police le recherchait pour fraude et incendie volontaire. Personne ne l’avait revu depuis.
Camille resta figée, le journal tremblant entre ses doigts. La poussière retombait en silence autour d’elle. Elle pensa au vieil homme aperçu sur la place du village. À la façon dont Julien avait pâli, avait nié, avait fermé cette porte si violemment qu’elle avait senti le courant d’air glacé.
Elle replia le journal, le glissa dans la poche arrière de son jean, puis retourna au mur comme si rien n’était. Mais chaque geste était devenu mécanique. La truelle pesait une tonne.
Elle attendit l’heure du dîner. Julien rentra du champ, les mains terreuses, la chemise ouverte sur un torse hâlé. Il sourit en la voyant—un sourire fatigué mais sincère, celui qu’il réservait à la fin des longues journées. Camille avait préparé une soupe au pistou et un plat de légumes grillés. Elle posa les assiettes sur la table, puis resta debout, les bras croisés.
— Julien.
Il leva les yeux, la cuillère à mi-chemin.
— Il faut qu’on parle.
Il reposa la cuillère. Le cliquetis du métal sur la faïence parut anormalement fort.
— Ça sonne mal, dit-il avec un demi-sourire.
— Je réparais le mur près de la cheminée. J’ai trouvé quelque chose.
Elle sortit le journal de sa poche et le déplia, le posant devant lui sans un mot. Il baissa les yeux. Il ne les releva pas pendant cinq secondes interminables. Puis il poussa l’assiette de côté et se leva, la chaise raclant le sol.
— Où est-ce que tu as trouvé ça ?
— Je te l’ai dit. Le mur.
— La cheminée ?
— Oui.
Il fit le tour de la table, les mâchoires serrées, les veines de son cou saillantes. Il arracha le journal de la table, le parcourut—mais pas pour lire, pensa Camille. Pour vérifier qu’elle avait bien lu le bon article.
— C’est ton père, n’est-ce pas ? demanda-t-elle doucement.
Julien poussa un souffle par le nez, un son presque animal. Il jeta le journal sur le comptoir, où il glissa et tomba sur le carrelage.
— Ça ne te regarde pas.
— Julien—
— J’ai dit que ça ne te regardait pas.
Sa voix n’était plus la sienne. Elle avait cette dureté granitique qu’elle entendait parfois percer quand il parlait de son enfance, mais amplifiée, sans filtre. Camille n’avait jamais vu cette colère sur lui depuis leur histoire, pas comme ça, pas dirigée contre elle.
— Je sais que c’est personnel, dit-elle en avançant d’un pas. Mais je t’ai vu au village. Tu m’as dit que j’avais rêvé. Et maintenant, je trouve ceci, caché dans ton propre mur—
— Il n’est pas caché. Il a été enterré. Enterré, Camille. Par ma mère. Parce qu’elle ne voulait pas que je le trouve, parce qu’elle savait que ça me détruirait. Et tu débarques, tu creuses avec tes petites mains curieuses, et tu crois que tu peux comprendre.
— Je ne prétends pas comprendre. Je veux juste savoir pourquoi tu me mens.
— Je ne te mens pas. Je te protège.
— De quoi ?
— De lui. De ça. De tout ce qui a pu arriver avant que tu n’arrives ici.
Il se passa les deux mains sur le visage. Ses épaules tombèrent, comme si le poids de l’article pesait physiquement sur lui.
— Tu veux la vérité ? dit-il enfin, la voix rauque. Mon père n’est pas avant tout un disparu. C’est un homme qui a mis le feu à son propre entrepôt pour toucher l’assurance. Il a volé les économies des employés, des amis, de sa propre famille. Et il est parti sans un regard en arrière. Ma mère a passé quinze ans à attendre qu’il revienne s’expliquer. Elle a préparé son dîner chaque soir jusqu’à sa mort, croyant qu’il franchirait la porte. Et moi, j’ai passé quinze ans à faire comme si ça n’existait pas. Parce que parler de lui, c’était faire exister la honte.
Le silence retomba. Camille resta plantée, le cœur serré. Elle savait qu’elle avait touché une faille profonde, mais la douleur dans sa voix lui fit comprendre qu’elle n’en voyait que le bord.
— Je suis désolée, dit-elle. Je n’aurais pas dû—
— Non. Tu n’aurais pas dû. Mais tu l’as fait. Et maintenant, tu sais. Alors laisse tomber. S’il te plaît. Je ne veux plus jamais entendre ce nom dans cette maison.
Il se dirigea vers la porte, puis s’arrêta, la main sur la poignée. Sans se retourner, il ajouta :
— Ta soupe est froide. Je mangerai dans ma chambre.
La porte claqua. Camille resta seule dans la cuisine, la lumière du soir se faisant plus dorée, plus lourde. Elle ramassa le journal tombé sur le sol, le relut pour la troisième fois. Le nom André Roussel restait imprimé au fond de sa rétine.
Elle pensa à l’homme du village. Pas un fantôme. Un homme réel, certainement vieilli, mais avec les mêmes yeux que Julien. Elle en aurait mis sa main au feu. Et maintenant, elle savait pourquoi Julien refusait de le chercher. Pas parce qu’il ne croyait pas en sa présence. Parce qu’il espérait que son père resterait invisible.
Camille replia le journal et le glissa dans sa poche. Elle irait voir l’investigateur privé demain. Et cette fois, elle ne dirait rien à Julien avant d’avoir des réponses.
Elle se servit une assiette de soupe, la porta sur le pas de la porte, et regarda le soir tomber sur la lavande, les doigts serrés sur le papier fragilisé dans sa poche. Une chose était certaine désormais : il y avait un trou dans le mur de cette maison, mais encore plus profond dans les histoires que Julien lui racontait. Et elle venait d’y glisser la main.
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