Le Bail de Lavande
Lire le chapitre 17: The Father's Shadow
La place du village s’éveillait à peine sous les platanes centenaires, quand Camille le vit. Un homme, la soixantaine, assis à la terrasse du Café des Glycines, un verre de pastis à moitié vide devant lui. Son profil était découpé contre la lumière dorée du soir, et son cœur fit un bond si violent qu’elle en lâcha son sac de lavande sèche.
Elle avait vu ce visage une seule fois, cinq minutes plus tôt, dans la boîte à chaussures que Julien gardait sous son lit — la seule photo de son père qu’il possédait. Les yeux clairs, presque transparents, le menton légèrement fuyant, la même manière de pencher la tête en écoutant. Vingt ans effaçaient les rides, mais l’ossature, elle, ne mentait pas.
Camille traversa la place sans réfléchir, jouant des épaules entre les groupes de touristes qui flânaient devant les étals du marché nocturne. L’homme se leva, jeta quelques pièces sur la table, et disparut dans la foule vers la rue des Tisserands.
« Pardon, excusez-moi… » Elle bousculait, se faufilait, perdait la silhouette dans un groupe de jeunes filles riant autour d’un pot de confiture. Le frappa la cloche de l’église — huit heures. L’homme tournait au coin de la rue Saint-Michel. Elle accélérait, ses espadrilles claquant sur les pavés, lorsqu’un stand de tissus provençaux lui barra brutalement le passage.
« Mademoiselle, regardez un peu ces indiennes, tellement fines… »
Camille contourna la vendeuse, mais la rue Saint-Michel était vide. Deux minutes. C’était tout ce qu’il lui avait fallu pour le perdre.
Elle resta plantée là, haletante, les mains sur les genoux, à scruter chaque porte, chaque fenêtre éclairée. Rien. Juste le chat du boulanger qui la regardait d’un œil torve depuis sa fontaine.
Au retour, elle trouva Julien dans le patio, une planche de bois sur les genoux, en train de réparer un volet. Il leva les yeux, vit son visage, posa son tournevis.
« Qu’est-ce qui se passe ? T’es blanche comme un linge. »
Camille hésita. La mauvaise foi lui brûlait la gorge — la même qu’elle avait utilisée pour lui mentir au téléphone, le jour de l’appel du détective privé. Mais celle-là, elle la sentait plus lourde. Elle s’assit en face de lui, sur le banc de pierre encore chaud de la journée.
« J’ai vu quelqu’un. Sur la place. Je l’ai suivi, mais je l’ai perdu.
— Quelqu’un ? » Julien haussa un sourcil, la main arrêtée sur son volet.
« Ton père. » Elle dit ça tout doucement, comme on ôte un pansement. « L’homme de la photo. Je l’ai reconnu.
Julien la regarda longtemps, sans ciller. Puis il laissa échapper un rire court, presque un aboiement.
« Vu et perdu ? Depuis la place, avec tout le monde du festival ? Camille, ça fait vingt ans que je le cherche, et je le croiserais au marché comme ça, par hasard ? »
Elle soutint son regard. « Je sais ce que j’ai vu, Julien. Le même visage que la photo, la même posture.
— La photo a vingt ans. Les gens changent. Tu as cru voir un fantôme, c’est tout. » Il reprit son tournevis, mais sa main tremblait légèrement quand il vissa la charnière. « Le village rajeunit, les touristes défilent par milliers à cette saison. Des hommes de soixante ans, il y en a cinquante sur cette place ce soir. »
Camille se leva, écarta une mèche de ses yeux. Une colère sourde montait en elle — pas contre Julien, mais contre le poids de ce mensonge que son père à elle lui avait appris : quand on ne veut pas voir, on ne voit pas.
« Je ne suis pas ta mère, ni Claire, ni celle qui rêve tout éveillée. » Sa voix était douce, mais ferme. « J’ai peut-être des défauts, mais je sais reconnaître une gueule que j’ai regardée deux heures dans une boîte à chaussures. »
Le silence s’étira. Julien remit ses lunettes de protection, soudain absorbé par la réparation de son volet. Camille vit son poing se serrer sur la scie, les jointures blanchies.
« Julien, écoute-moi : je l’ai suivi jusqu’à la rue Saint-Michel. Il avait l’air de connaître le village. Il a payé un pastis sans regarder le prix, comme quelqu’un qui a l’habitude d’y être.
— Ou comme un touriste bourré d’euros. »
Il se leva d’un coup, tenant le volet maintenant réparé. De sa main libre, il attrapa son sac à outils.
« Je vais le poser. Ce soir, il faut penser au dîner de la maison d’édition. Tu as choisi la bouillabaisse, non ? »
Il s’éloignait déjà, mais Camille n’en avait pas fini. Elle le rattrapa près du puits, la main sur son bras, avec la même douceur pressante qu’elle utilisait pour tester la cuisson d’une pâte.
« Pourquoi tu ne veux pas vérifier ? T’avais dit que tu ne l’avais jamais affronté, depuis dix ans que tu tiens l’auberge. S’il revenait, qu’est-ce que tu ferais ? »
Il laissa tomber son sac à outils. Le bruit sourd résonna dans la cour.
« Je ne sais pas. » Ses yeux étaient d’un gris orageux que Camille ne connaissait pas. « Et c’est bien ça, le problème. T’as débarqué ici avec tes casseroles et tes rêves de restaurant, tu as fouillé mes tiroirs, trouvé le cahier de ma mère, et maintenant tu me promènes un fantôme dans les rues du village. »
Sa voix se brisa sur le mot « fantôme », et Camille comprit soudain que c’était de sa mère qu’il parlait — de ce cahier qu’elle avait découvert, de ces recettes que Julien n’avait jamais osé ouvrir, de cette mort que je n’avais dite à personne, pas même à elle.
« Mon père, » dit Julien dans un souffle, « il n’est jamais parti. Il est juste devenu invisible, à rester là-bas, quelque part, à nous regarder mourir à petit feu. Ma mère l’attendait devant la porte, chaque soir, le dîner qui refroidissait. Moi je l’attendais dans le grenier, avec sa vieille canne à pêche, comme un con. »
Camille ôta sa main. Ils étaient si proches qu’elle sentait l’odeur de pin et de crème solaire sur sa peau.
« Je ne voulais pas — »
« Si, tu voulais. » Mais il dit ça sans colère, avec une résignation fatiguée. « Tu veux réparer les gens, Camille. C’est ce que tu fais, en cuisine comme dans la vie. Mais certains plats ne se rattrapent pas. Certains mijotages sont devenus trop amers. »
Il ramassa son sac et partit vers la remise. Plus de douze mètres, il s’arrêta, ne se retourna pas.
« On sert le dîner de la maison d’édition dans trois jours. Si on veut que l’auberge soit approuvée, il ne faut pas de fantômes à table. »
Camille resta seule dans le patio qui s’assombrissait. Le volet réparé brillait d’un bois neuf contre le mur ocré. Elle sortit la branche de lavande qu’elle gardait dans la poche de son tablier — celle du marché, déjà sèche, qu’elle n’arrivait pas à jeter — et la fit tourner entre ses doigts.
Une pensée la frappa, aussi nette qu’une lame de couteau : si Julien avait un père absent dont il ne parlait jamais, et une mère morte dont il cachait les recettes, l’auberge paierait peut-être le prix de ces deux fantômes réunis. Et le repas de la maison d’édition, décidément, tenait à un fil — un fil ténu, tendu entre une bouillabaisse que Julien ne saurait pas goûter avec elle et un père que seul Camille avait vu.
Mais était-il vraiment là ? Ou n’avait-elle vu que ce qu’elle cherchait — un homme qui ressemblait à un lien brisé, un miroir de son propre père disparu qu’elle n’acceptait toujours pas ?
Elle rentra dans la cuisine, alluma la gazinière, et sortit la recette de la bouillabaisse du cahier de sa mère. Quelque part entre les lignes tracées d’une écriture tremblée, peut-être trouverait-elle ce que Julien ne disait pas — et pourquoi, ce soir, il n’avait pas dit non à sa question. Il avait seulement dit je ne sais pas.
Et pour un homme qui avait bâti sa vie sur la certitude, ne pas savoir était la révélation la plus dangereuse de toutes.
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