Le Bail de Lavande
Lire le chapitre 33: The Decision
La lettre du notaire tremblait encore entre les doigts de Camille lorsque Julien la prit enfin, la lisant deux fois avant de lever les yeux vers elle. Le pont de chemin de fer grinçait sous la brise du soir, et les cigales semblaient retenir leur souffle.
— Une semaine, murmura-t-il. Ils nous donnent une semaine.
— Je sais.
— Pourquoi ne me l'as-tu pas dit plus tôt ? Quand l'as-tu reçue ?
— À l'instant. Le facteur nous a interrompus juste avant que je te dise ce que j'avais à te dire.
Julien plia la lettre avec un soin méticuleux, comme s'il pouvait en dompter le contenu par la précision du geste. Il la glissa dans la poche de sa chemise, et Camille vit ses épaules se voûter sous un poids qu'il portait seul depuis trop longtemps.
— Julien. J'ai quelque chose à te dire. Maintenant.
Il secoua la tête, les yeux fixés sur les rails rouillés en contrebas.
— Ça peut attendre. Il faut que je réfléchisse à ce qu'on va faire pour—
— Non. Ça ne peut pas attendre. Et c'est justement parce que je sais ce que tu vas faire — t'enfermer dans ta tête, tout porter tout seul, disparaître dans tes calculs — que je dois te le dire.
Camille posa ses mains sur ses épaules, le forçant à la regarder. La lumière du couchant dorait ses traits fatigués, mais il n'y avait pas que la fatigue dans ses yeux. Il y avait cette ombre qu'elle avait remarquée depuis quelques jours, cette incertitude nouvelle qu'elle n'avait jamais vue chez lui.
— J'ai refusé l'offre de Paris, dit-elle. Je l'ai refusée il y a trois jours. Sans te le dire. Parce que j'avais peur que tu me dissuades. Parce que j'avais peur que tu me laisses partir. Parce que j'avais peur de ne pas être assez sûre de moi pour tenir si tu essayais de me convaincre.
Le silence entre eux s'étira, seulement troublé par le chant des grillons.
— Tu as refusé ?
— Oui.
— Le Guide du Sud t'a contactée à cause du festival. Le meilleur restaurant de Paris te voulait. Et tu as refusé.
— J'ai refusé, oui. Combien de fois veux-tu que je le répète ?
Julien passa une main dans ses cheveux, un geste qu'elle ne lui avait pas vu faire depuis le lycée, quand il cherchait ses mots avant un examen.
— J'avais peur que tu partes, dit-il enfin. Depuis la nuit où tu es arrivée ici, en fait. Chaque fois que tu parlais de Paris, chaque fois que tu recevais un appel de ton ancienne vie, je me préparais. Je me disais que cette fois-ci serait la bonne. Que tu finirais par comprendre que Provence n'était pas assez pour toi.
— Ce n'est pas la Provence qui n'était pas assez pour moi. C'était moi qui ne me croyais pas assez pour elle.
Camille prit ses mains dans les siennes. Elles étaient calleuses, chaudes, familières — des mains qui avaient construit, réparé, accueilli des centaines d'inconnus dans sa maison.
— Je suis restée pour le festival. Je suis restée pour les olives. Je suis restée pour Claire. Mais surtout, je suis restée parce que j'ai compris, là, sur ce pont, que je passais ma vie à partir avant qu'on me quitte. Ma mère m'a caché les lettres de mon père parce qu'elle avait peur qu'il m'aime plus qu'elle. Et moi, j'ai passé dix ans à quitter les gens avant qu'ils ne découvrent que je n'étais pas assez. C'est fini, ça. Je reste.
Il la dévisagea longuement, et quelque chose se défit dans sa poitrine à elle — cette tension qu'elle portait depuis des semaines, ce poids d'une décision que personne ne savait encore, se dissipa. Il la prit dans ses bras, et elle sentit son souffle contre ses cheveux.
— Je croyais que je te perdais, dit-il dans un souffle.
— Tu ne me perds pas. Mais on va perdre la maison si on ne fait rien.
Ils restèrent enlacés un instant encore, le temps que le soleil disparaisse derrière les collines. Puis Julien recula, et son visage reprit cette expression qu'elle connaissait si bien — celle de l'homme qui refusait de se noyer.
— Le prêt, dit-il. Il faut trouver la somme en une semaine. Tu as vu le montant ?
— Deux cent quarante mille euros. J'ai fait les calculs dans ma tête pendant que tu lisais.
— Le B&B génère assez pour vivre, mais pas pour rembourser un capital pareil. Pas en une semaine.
Camille sortit son téléphone, ouvrit une page qu'elle avait consultée discrètement pendant que Julien lisait la lettre.
— La vente de la maison de mes parents. Si j'accélère le processus, je pourrais obtenir une avance. Pas tout, mais une partie.
— Camille, je ne peux pas te laisser—
— Tu ne me laisses rien faire. Je décide. Et je décide que cette maison — notre maison — vaut plus que mes souvenirs d'enfance. Ma mère va chez Claire. La maison se vend. Et une partie de l'argent servira à sauver ce qu'on a construit ici.
Julien ouvrit la bouche pour protester, mais elle l'arrêta d'un geste.
— C'est comme ça. Et ensuite, on transforme le B&B en destination culinaire. Ensemble. C'est ce qu'on a toujours voulu, non ? Depuis qu'on se connaît ?
Il resta silencieux un long moment. Puis un sourire fatigué étira ses lèvres.
— Tu te souviens de ce qu'on disait au lycée ? Quand on s'imaginait adultes ?
— Que tu serais millionnaire et que tu m'achèterais un restaurant à Saint-Tropez ?
— Qu'on vivrait ici, corrigea-t-il. Qu'on aurait le meilleur B&B de toute la Provence. Et que les gens viendraient du monde entier pour goûter ta cuisine.
— On n'est pas millionnaires. Mais le reste, on peut encore le faire.
Elle sortit son carnet, celui qu'elle utilisait pour ses recettes, et griffonna quelques chiffres.
— J'ai l'estimation du notaire pour la maison de mes parents. Cent quatre-vingt mille, minimum. Si je signe vite, on peut obtenir un paiement accéléré. Il me reste des économies de mon mariage — l'argent que je n'ai pas dépensé pendant que j'étais trop malheureuse pour cuisiner. Ça fait soixante mille. Le compte du B&B peut couvrir le reste si on serre les dépenses.
— Deux cent quarante mille. Tu as tout ça ?
— Matthieu m'a laissé une part de la vente de l'appartement parisien. Je ne voulais pas y toucher. Mais pour toi — pour nous — j'y toucherai.
Julien la regarda, et pour la première fois depuis des semaines, elle vit l'incertitude disparaître de ses yeux. Il l'embrassa — un baiser profond, lent, qui disait plus que tous les mots qu'ils avaient échangés.
Lorsqu'ils se séparèrent, son téléphone vibra. Camille baissa les yeux sur l'écran.
L'appel venait d'un numéro parisien. Son ex-mari.
Elle le fit basculer en messagerie, mais un SMS arriva aussitôt.
« Bravo pour le festival. Vu l'article dans Le Figaro. Tu as enfin l'air heureuse. Ça me fait drôle de voir que tu y arrives sans moi. — M. »
Camille rangea son téléphone sans répondre. Mais quelque chose dans le message la mit mal à l'aise, une nuance à peine perceptible, un ton qu'elle connaissait trop bien.
La jalousie de Matthieu n'avait jamais été bruyante. Elle était subtile, patiente, calculée — exactement comme lui.
Elle releva la tête vers Julien, qui avait déjà sorti la lettre du notaire de sa poche, la relisant comme s'il cherchait une faille.
— On va régler ça, dit-elle. On a une semaine.
Elle ne lui parla pas du SMS. Pas encore.
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