Le Bail de Lavande
Lire le chapitre 34: The Last Straw
La banque sentait le renfermé et la paperasse. Une horloge murale comptait les secondes comme des gouttes d’eau sur une pierre. Camille avait les paumes moites contre la cuisse de son pantalon. Assis à côté d'elle, Julien gardait les épaules carrées, mais elle connaissait la tension qui lui crispait la mâchoire — celle qui apparaissait seulement quand il avait peur.
M. Fabre, le directeur régional, étala le dossier devant eux. Ses lunettes à double foyer glissaient sur son nez comme des témoins fatigués.
— Le délai est de cinq jours maintenant, dit-il en consultant le document. La somme reste la même, soixante-douze mille euros. Nous n'avons aucune marge de manœuvre.
Camille sortit les papiers de la vente de la maison de ses parents. Le montant estimé, la promesse d'achat signée la veille au soir. Elle parla vite, précise, méthodique, comme on cuisine sous pression.
— L'acte peut être signé sous quatre jours. Mon notaire à Aix est déjà en possession de tous les documents. Ajoutés à mon capital de divorce, nous couvrons cinquante-huit mille euros.
Fabre hocha la tête lentement, les lèvres pincées.
— Il manque quatorze mille euros, madame Roux. Vous comprendrez que nous ne pouvons pas prêter la différence à un établissement déjà en difficulté.
Le portable de Camille vibra dans sa poche. Elle l'ignora.
Julien se pencha alors vers la table. Ses doigts s'ouvrirent sur une enveloppe beige qu'il avait gardée contre sa poitrine depuis le début de la rencontre. Il la poussa vers Fabre sans ménagement.
— Mon père n'est pas mort sans rien, dit-il d'une voix calme. J'ai toujours dit que sa vieille montre Cartier avait été vendue pour les frais médicaux. C'était faux.
Camille le regarda, surprise. Il ne lui avait jamais rien dit de tout cela.
Fabre ouvrit l'enveloppe, en sortit un relevé bancaire, puis un certificat d'héritage. Il les étudia en plissant les yeux, fit défiler les chiffres du bout de l'index.
— Quatorze mille trois cents euros, lâcha-t-il. Compte séquestre, libérable immédiatement.
La gratitude de Camille se mêlait à autre chose, une colère sourde qui montait du fond de sa poitrine. Elle aurait pu lui serrer la main, lui dire merci — au lieu de quoi une question lui échappa, un sanglot sec en travers de la gorge.
— Tu avais cela depuis combien de temps ?
Julien n'esquiva pas son regard. Il encaissa la question comme on encaisse un coup, droit, debout.
— Dix ans. Je l'ai gardé pour le jour où le B&B allait réellement manquer de mourir. Pas pour un rafistolage de plus. C'est la seule fois que je l'ai sorti.
Fabre leva les yeux au-dessus de ses lunettes.
— Cela couvre la totalité, à condition que vos fonds à vous arrivent dans les cinq jours, madame Roux. Vous confirmez ?
— Je confirme, dit-elle sans hésiter.
Son portable vibra encore. Elle le sortit pour l'éteindre, et l'écran s'alluma sur une notification. Le nom de Matthieu s'affichait.
Suivi d'un message.
Je sais pour le délai. Ton nouveau petit ami n'aura pas sa maison. Tout se paie, Camille.
Le sang lui battit aux tempes. Comment — comment pouvait-il savoir ? Elle ne lui avait rien dit. La lettre de la notaire avait un cachet, des copies, des archives. Sauf si…
La banque. Matthieu connaissait quelqu'un à la banque. Son père était actionnaire régional de cette même succursale depuis vingt ans. Le jeu était téléphoné depuis le début. Sa chute à elle, son échec ici, était son amusement.
Elle se leva si brusquement que la chaise racla le carrelage comme une corde de violon.
Julien tourna la tête vers elle.
— Camille ?
— Je reviens.
Elle sortit dans la rue, et le soleil de Provence frappa son visage comme une gifle. Devant la banque, la place du village grouillait de monde — le marché du jeudi, les étals, les paniers. Camille marcha jusqu'au milieu de la place sans savoir ce qu'elle allait faire, seulement qu'elle ne pouvait plus le porter seule.
Et puis elle le vit.
Matthieu. Appuyé contre le mur de la mairie, un café à la main, l'air faussement désinvolte. Son sourire de vainqueur s'évanouit quand il la vit fondre sur lui.
— Ça alors, Camille. Charming comme toujours.
— Comment as-tu su pour la banque ? dit-elle d'une voix tranchante.
Il haussa l'épaule, l'air de rien. Ses yeux avaient cette lueur mince qu'elle connaissait bien, celle qu'il prenait pour de la supériorité.
— Un homme a ses ressources.
— Tes ressources s'appellent ton père, actionnaire de cette succursale, et sa vieille amitié avec le directeur. Tu as appelé Fabre avant même que la lettre ne soit envoyée, n'est-ce pas ? C'est toi qui as accéléré le délai.
Il éclata d'un rire léger.
— J'ai simplement expliqué à Fabre un certain nombre de vérités sur la situation financière de ta petite maison d'hôtes. Il était reconnaissant pour les informations.
Des visages s'étaient tournés vers eux. Marie, de la boulangerie. Le facteur, sa sacoche en bandoulière. Les deux touristes hollandaises qui mangeaient des glaces devant la fontaine.
Camille ne baissa pas la voix. Au contraire, elle la laissa porter, loin sur la place.
— Tu as passé six ans à me dire que je n'étais pas à la hauteur. Tu m'as caché tes dettes de jeu, tu as réussi à faire passer notre divorce à mes frais, et quand j'ai enfin trouvé un endroit où je peux être moi-même, tu ne supportes pas de me voir debout.
Matthieu écarta les mains comme s'il n'y était pour rien.
— Je ne vois pas de quoi vous parlez, mademoiselle.
— Tu as tenté de faire saisir le B&B de l'homme que j'aime.
Sa propre voix la surprit. C'était la première fois qu'elle l'articulait en public. Les mots étaient sortis seuls, comme une vérité qui avait toujours été là, tapie, patiente.
Matthieu blêmit.
— Je n'ai jamais…
— Le courrier électronique que tu as envoyé à Fabre avant même que la lettre de la notaire fût déposée. J'ai vu son visage quand je suis entrée. Il t'attendait. Tu l'avais prévenu que nous allions demander un délai. Tu voulais que ce soit terminé avant même que ça commence.
Un silence de place de village, dense, attentif. Un chien aboya quelque part.
Matthieu ouvrit la bouche pour nier, mais rien n'en sortit. Son café lui brûla la main ; il le déposa sur le rebord du mur, laissa une traînée marron sur la pierre claire.
Camille sentit une main s'attacher à la sienne. Elle n'eut pas besoin de regarder pour savoir que c'était Julien. Il était sorti de la banque, il avait tout entendu.
— C'est fini, dit-elle à Matthieu. Pour toi, pour nous, pour tes petits sabotages. La banque est réglée, mon père m'a légué une maison, et cet homme a mis dix ans d'économies pour sauver celle-ci. Je reste ici.
Elle se tourna vers Julien. La place entière les regardait, et elle n'en avait plus rien à faire.
— Et je n'étais pas en train de dire ça à Matthieu. Je le disais pour toi, pour la première fois. Je reste, Julien. Pas seulement pour la maison. Pour toi.
Julien ne dit rien — pas tout de suite. Son pouce parcourut la paume de Camille, lentement, comme on trace une promesse.
Puis il sourit, et ce sourire valait tous les lendemains.
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