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Le Bail de Lavande

Lire le chapitre 7: A Village Dinner

Le soir tombait sur le village comme une étoffe lavande, et l'air sentait le thym écrasé et la pierre chaude. Camille avait dit oui avant de réfléchir, portée par l'élan du rosé partagé avec la boulangère et le vieux Marius, qui lui avait confié que la brochette de la fête était toujours un « désastre industriel » entre les mains de bénévoles bien intentionnés.

« Vous savez faire un feu, au moins ? » avait-elle lancé en nouant son tablier sur sa robe légère.

Marius avait ri, un rire qui sentait le pastis, et il avait montré les brasiers déjà allumés sur la place. Une heure plus tard, Camille régnait sur une table de fortune chargée de courgettes fleurs, d'ail en chemise et de tomates cœur de bœuf que la vieille Mme Fabre lui avait données en échange d'une promesse de « vraie sauce ».

La place du village s'animait comme une fourmilière au printemps. Les tables longues se remplissaient de visages connus et de regards curieux. On la dévisageait — la fille Roux, celle qui était partie, celle qui était revenue. Camille sentait le poids de ces regards sur ses épaules, mais la chaleur du feu et le geste du couteau lui rendaient une assurance qu'elle n'avait pas ressentie depuis des semaines.

Elle fit roussir les oignons dans l'huile d'olive, ajouta l'ail écrasé du plat de la main, et le parfum s'éleva, enveloppant la place comme une évidence. Madame Fabre s'approcha, le nez en avant.

« Ça sent drôlement bon, ma petite. C'est quoi, votre secret ? »

« Le secret, c'est la patience », répondit Camille en remuant la poêlée d'une main habile. « Et le beurre. Toujours le beurre. »

Un éclat de rire parcourut les tables. Quelqu'un lui tendit un verre de rosé ; elle but une gorgée, reposa le verre, et retourna à ses légumes avec la concentration d'un chef au piano, un soir de service.

Elle ne le vit pas arriver. Elle sentit sa présence, plutôt, une chaleur différente de celle du feu, un déplacement d'air dans la foule.

« Je savais que tu ne saurais pas rester en dehors de la cuisine. »

Julien se tenait là, les mains dans les poches de son pantalon de toile, une ébauche de sourire aux lèvres. Il avait l'air plus jeune quand il souriait, comme si les soucis de la maison et des comptes se diluaient dans la lumière du soir.

« Quelqu'un devait sauver le dîner, » dit-elle en haussant un sourcil. « J'ai entendu dire que l'année dernière, les brochettes étaient carbonisées. »

« Carbonisées est un mot généreux. On a cru que c'était une création de l'enfer. »

Elle rit, et ce rire lui fit du bien, comme une fenêtre ouverte dans une pièce étouffante. Autour d'eux, les conversations se poursuivaient, mais elle sentait les regards qui se posaient sur eux, sur leur familiarité retrouvée, sur la scène qu'ils formaient sans le vouloir.

« Tu as besoin d'aide ? » demanda-t-il.

« Tu sais tenir une cuillère en bois ? »

« Je tiens un établissement entier. Je crois pouvoir remuer une sauce. »

Il s'installa à ses côtés, et il y eut une étrange naturalité à cela, comme s'ils avaient toujours cuisiné ensemble, comme si les dix-sept années d'absence n'étaient qu'une mauvaise digestion. Camille lui confia la ratatouille pendant qu'elle préparait la vinaigrette pour la salade de mesclun et de chèvre chaud.

Les villageois s'approchaient, goûtaient, commentaient. Marius, la bouche pleine, déclara que c'était le meilleur repas de la fête depuis la mort du père de Julien, et il y eut un silence gêné, vite balayé par un toast improvisé.

Camille chercha Julien du regard pendant qu'il discutait avec le maire. Elle vit l'ombre passer sur son visage au nom de son père, une ombre qu'il chassa en serrant la main du maire et en riant de quelque chose qu'elle n'entendit pas. Elle pensa au document notarié caché dans sa valise, à la vente secrète des terres, à l'homme qu'elle avait cru reconnaître au matin. Les secrets pesaient lourds dans sa poche intérieure, comme des pierres de rivière.

Le dîner s'écoula dans un brouillard de conversations et de rires. Camille se surprit à apprécier la simplicité des choses — le pain croustillant, le vin frais, la lumière des guirlandes qui clignotaient entre les platanes. Elle se sentait presque chez elle, presque légère, presque capable d'oublier les lettres non ouvertes dans sa boîte, le locket volé, l'ex-mari qui avait siphonné son compte.

C'est alors que Claire apparut.

Elle sortit de l'ombre du café, vêtue d'une robe noire impeccable qui semblait hors de propos au milieu des chemises à carreaux et des robes d'été défraîchies. Elle tenait un verre de vin blanc, mais elle n'en buvait pas ; elle le tenait comme un bouclier.

« Quelle charmante soirée, » dit-elle en s'approchant de la table où Julien et Camille rangeaient les plats. Sa voix était douce, mais ses yeux évaluateurs ne quittaient pas Camille. « Je n'aurais jamais cru que notre chef parisien s'adapterait si vite aux plaisirs simples de la province. »

« La cuisine, c'est la cuisine, » répondit Camille, refusant de mordre à l'hameçon. « Peu importe où l'on est. »

« Vraiment ? J'ai entendu dire que la cuisine parisienne était plus... lucrative. »

Il y avait une pointe dans la remarque, une allusion à l'argent, au prêt, à tout ce qui les liait d'une manière que Camille aurait préféré ignorer. Julien posa une main sur l'épaule de Claire, un geste qu'il voulait apaisant mais qui sembla la raidir.

« Claire, Camille a sauvé le dîner. On pourrait au moins la remercier. »

« Je remercie toujours ceux qui rendent service, » dit Claire, son sourire ne touchant pas ses yeux. Puis, se tournant vers Camille d'un air faussement complice : « Il faut que je vous parle de quelques petites choses concernant la maison. Des détails administratifs. Rien de bien méchant. »

Le ton était léger, mais la menace sous-jacente était claire. Camille sentit son estomac se nouer. Elle avait vu le document notarié, elle savait que Claire n'était peut-être pas l'alliée qu'elle prétendait être, mais elle ne pouvait pas encore prouver quoi que ce soit.

« Bien sûr, » dit Camille en posant son torchon sur la table. « Parlez-moi de ces détails. »

Elle suivit Claire à l'écart, vers les arbres qui bordaient la place, laissant Julien derrière elle avec une expression troublée.

« Je vais être directe, » dit Claire une fois qu'elles furent suffisamment loin. « Je sais pour le prêt. Je sais pour votre ex-mari. Et je sais que Julien a proposé de payer. »

Camille croisa les bras. « Et alors ? »

« Et alors, je veux vous avertir. Julien est un homme bon, mais c'est un mauvais juge des caractères. Il croit aux gens, il croit aux secondes chances, il croit que les gens changent. Moi, je suis plus pragmatique. »

« Vous pensez que je vais lui faire du mal ? »

« Je pense que vous êtes déjà en train de le faire, même sans le vouloir. » Claire inclina la tête, sa voix presque douce. « Vous êtes revenue avec des problèmes. Et il est trop fier pour vous laisser les régler seule. Alors il s'enfoncera pour vous sauver, et quand vous repartirez — parce que vous repartirez, les Parisiens repartent toujours — il restera avec les ruines. »

Le silence tomba entre elles, troublé seulement par les rires lointains de la fête et le crépitement du feu.

« Vous ne me connaissez pas, » dit enfin Camille.

« Non. Mais je connais la dette que vous représentez. Et je connais les hommes comme Julien, qui se noient par gentillesse. » Claire finit son verre d'un geste sec. « Faites attention, Camille. Ce village est petit, et les secrets y ont des oreilles. »

Elle tourna les talons et disparut dans la foule, laissant Camille seule sous les platanes, le cœur battant, la bouche sèche.

Elle revint vers la table, les mains tremblantes. Julien la vit approcher, son visage changeant lorsqu'il remarqua son expression.

« Qu'est-ce qu'elle t'a dit ? »

« Rien. Des détails administratifs, comme elle a dit. »

Le mensonge lui brûla la langue. Elle pensa au document dans sa valise, à l'homme dans le village, à toutes les choses qu'elle savait et qu'il ignorait. « Tout va bien, Julien. »

Il la dévisagea un long moment, comme s'il pouvait lire entre les lignes. Puis il hocha lentement la tête, n'y croyant pas tout à fait, mais acceptant sa réponse pour ce qu'elle était.

« Tu as été formidable, ce soir. » Il parlait doucement, presque pour lui-même. « Je n'avais pas vu ce village rire comme ça depuis longtemps. »

« Merci. » Le mot semblait insuffisant.

« Peut-être que ta présence ici, finalement... peut-être que c'est une bonne chose pour la maison. » Il sembla peser chaque mot. « Pour le B&B, je veux dire. Un bon petit-déjeuner, une vraie cuisine... ça pourrait changer les choses. »

C'était un aveu, même timide. Camille le savait, et elle savait aussi que cet aveu avait un prix — celui que Claire venait de lui faire entrevoir.

Elle regarda le village qui s'éteignait doucement, les guirlandes qui vacillaient, les derniers convives qui pliaient les tables en chantant une chanson paillarde. Elle aurait voulu se sentir légère, conquérante, heureuse. Mais les pierres dans sa poche étaient plus lourdes que jamais.

Demain, pensa-t-elle, il faudrait s'occuper de la rénovation de la cuisine. Demain, il faudrait trouver une façon de raconter la vérité à Julien. Demain, il faudrait peut-être ouvrir ces lettres.

Mais ce soir, alors que la dernière lumière s'éteignait sur la place, elle ne fit que serrer son châle autour de ses épaules et suivre Julien le long du chemin qui ramenait à la maison, consciente que chaque pas la rapprochait de quelque chose qu'elle ne pouvait plus éviter.