Le Bail de Lavande
Lire le chapitre 6: The Missing Father
Le matin avait cette lumière blanche des lendemains d'orage, celle qui rend les pierres plus nettes et les ombres plus franches. Camille se tenait devant la fenêtre de sa chambre mansardée, une tasse de café entre les mains, et regardait les gouttes encore suspendues aux feuilles du tilleul.
On frappa à sa porte. Deux coups brefs, presque timides.
Elle ouvrit et découvrit une femme d'une soixantaine d'années, élégante dans sa simplicité, les cheveux argentés coiffés en un chignon souple qui laissait échapper quelques mèches. Ses yeux avaient cette couleur indéfinissable entre le gris et le bleu, les mêmes que ceux de Julien. La ressemblance était si frappante que Camille en resta un instant muette.
« Vous devez être Camille. Je suis Élise Constantin. La mère de Julien. »
— Oui, dit Camille en s'effaçant pour la laisser entrer. Je suis désolée, je n'avais pas prévenu que j'occupais cette pièce. Julien ne m'a pas dit qu'il attendait de la visite.
Élise parcourut la petite pièce du regard, s'attarda sur les poutres apparentes, puis sur la valise encore entrouverte de Camille. « Il ne me dit pas grand-chose, ces temps-ci. Mais je vis à Aubignan, à dix minutes d'ici. Je passe de temps en temps pour voir l'avancement des travaux.
— La maison était fermée depuis si longtemps. C'est un beau projet, dit Camille, cherchant ses mots. Votre fils est... minutieux.
— Il a toujours été comme ça. Même petit, il démontait ses jouets pour comprendre comment ils fonctionnaient, puis les remontait. »
Elle s'approcha de la fenêtre, les mains croisées dans le dos. « Cette chambre, vous savez, c'était notre débarras. Rien de noble. Mais la lumière est belle, le matin. Je me souviens d'y avoir vu le lever du soleil, quelques semaines après la naissance de Julien. Je n'arrivais pas à dormir, je le berçais. »
Camille sentit un pincement au creux de la poitrine. Cette femme était la mère de l'homme avec qui elle avait partagé un autre été, une autre vie. Et ces murs en avaient vu de bien d'autres.
« Je vais préparer du thé, propose Camille. Ou du café, si vous préférez.
— Du thé, ce serait parfait. Mon fils est au village, il court après des crédits. Il ne rentrera pas avant la mi-journée. »
Camille remplit la bouilloire, puis se figea. Son regard venait de se poser sur une photographie encadrée sur le manteau de la cheminée de la salle commune, qu'elle n'avait pas examinée la veille. Un couple — Élise plus jeune, rayonnante, et un homme aux traits burinés, les cheveux sombres, le sourire en biais. La photo semblait datée d'environ vingt ans.
« C'était mon mari, Antoine, dit Élise, qui venait d'entrer dans la pièce et qui suivait son regard. Le père de Julien.
— Il est... ?
— Disparu. Il y a dix ans, maintenant. Sans un mot, sans une explication. On l'a cherché pendant des mois. La police, les amis, les voisins. Rien. »
Camille comprit pourquoi Julien n'en avait jamais parlé. Elle et lui s'étaient quittés le même été que le père avait disparu, ou presque. Le silence qui s'était installé entre eux pendant plus d'une décennie, il venait peut-être aussi de ça.
« Et depuis, vous n'avez jamais eu de nouvelles ?
— Aucune. Pas de corps, pas de trace. On a fini par le déclarer mort il y a trois ans, pour que Julien puisse toucher l'héritage de la maison de sa tante. Vous comprenez, la maison lui revenait de droit, mais sans acte de décès, la paperasse aurait pu prendre des années de plus. »
Élise s'assit à la table en bois massif du petit déjeuner, lissa sa jupe d'un geste automatique. « Je ne vous raconte pas ça pour vous faire peur. Mais vous travaillez avec mon fils dans cette maison. Je préfère que vous sachiez qu'il y a des blessures qui ne se voient pas au premier abord.
— Merci », souffla Camille. Elle versa l'eau chaude sur les feuilles de thé, laissant la vapeur monter entre elles. « Élise, vous permettez que je vous demande quelque chose de direct ? »
La femme hocha la tête.
« Julien a reçu des lettres. Il y a des années. Dans une boîte, sous un plancher. Il ne les a jamais envoyées. Elles étaient... présentées comme venant de lui. Mais il les a toujours niées, en disant qu'il ne les avait jamais écrites. Vous savez quelque chose de tout ça ? »
Le visage d'Élise resta impassible, mais ses doigts se crispèrent brièvement sur le rebord de sa tasse. « Cette boîte, elle appartenait à mon beau-frère Marcel. Le frère d'Antoine. Il est mort l'année dernière, et Julien a tout hérité de la maison. »
Camille sentit son cœur s'accélérer. « Marcel imitait l'écriture de Julien ?
— Il imitait celle de mon mari, surtout. C'était la spécialité de Marcel, c'était un faussaire de génie pour les papiers de famille. « Un faussaire de génie pour les papiers de famille », répéta Camille lentement. Mais pourquoi écrire des lettres ? À moi ?
— C'était la question que je me posais quand vous m'avez dit ça, répondit Élise. Marcel était un homme compliqué. C'est lui qui a signé les documents de la maison, quand Antoine a disparu. C'est encore lui qui a géré les affaires de Julien à distance. Et je crois, Camille, que Marcel savait quelque chose.
— Quelque chose sur la disparition de son frère ?
— Quelque chose sur beaucoup de choses, dit Élise avec un regard lourd. J'ai toujours pensé que les secrets de cette maison étaient plus profonds qu'ils n'y paraissent. C'est pour ça que je voulais vous parler. Julien me prend pour une vieille femme paranoïaque. Mais vous, vous avez trouvé ce que personne n'avait trouvé en des années. »
Élise posa une enveloppe sur la table. Camille la regarda, n'osant pas la toucher. « C'est une copie. D'un acte notarié. Antoine avait vendu une partie du terrain de la propriété à un homme d'affaires marseillais, quelques semaines avant de disparaître. Cette vente n'a jamais été déclarée officiellement. Marcel aurait pu la supprimer pour que tu ne la voies jamais.
— Ou pour que Julien ne la voie jamais, murmura Camille.
— Julien ne sait pas pour Antoine, dit Élise doucement. Je veux dire, pour ce terrain. Il croit que son père est parti un jour et que c'est tout. S'il découvrait que son père a vendu un bout de sa terre natale juste avant de s'enfuir... Cela le détruirait. »
Camille prit l'enveloppe, l'ouvrit. Un document officiel, daté du début de l'été, dix ans plus tôt. Le lieu dit « clos Fournier », trente hectares, vendu pour une somme qui avait dû changer la vie d'un homme ou financer une fuite.
« Pourquoi vous me montrez ça à moi ? demanda-t-elle. Vous ne me connaissez pas.
— Je connais ma propre famille, et elle ne m'a apporté que des secrets et des mensonges. Vous, Camille, vous avez retrouvé un pendentif sous un plancher, vous avez trouvé des lettres, vous avez tenu tête à cette petite peste de Claire qui ne pense qu'à ses intérêts. Vous êtes la première personne en dix ans à faire réagir mon fils autrement que par des réflexes de survie. »
Camille garda le silence. Son cœur tambourinait dans sa poitrine.
« Je m'en vais, dit Élise en se levant. Dites à Julien que je suis passée. Et gardez ceci, ajouta-t-elle en poussant l'enveloppe vers Camille. Gardez-le loin de lui. Pour l'instant. Il a besoin de vos réponses, mais pas de celles-ci. »
Sur le pas de la porte, Élise se retourna. « Une dernière chose, Camille. Hier soir, en revenant du village, j'ai vu un homme qui ressemblait à Antoine. Enfin, qui ressemblait à ce qu'Antoine aurait pu devenir. Même démarche, même silhouette. C'était lui, c'était Antoine. Il marchait sur la route du village. Il n'avait pas sonné, il n'avait rien laissé. Et ce matin, je me suis dit que c'était peut-être un énième mirage, ou peut-être qu'il était enfin revenu. »
Camille se figea. La vieille photo sur la cheminée. Le visage buriné. Elle l'avait vu. Ce matin, en baissant les yeux par la fenêtre, un homme qui attendait devant une boutique du village. Cheveux grisonnants, silhouette raide. Ils avaient croisé son regard une seconde, puis il avait tourné au coin de la rue.
« Élise, dit-elle lentement. Votre mari, Antoine. Est-ce qu'il avait un signe distinctif ? Une cicatrice ? Une marque ?
— Il avait perdu la moitié de son index gauche, dans un accident de tracteur, quand Julien avait dix ans. Il cachait sa main droite dans sa poche quand il était nerveux. Pourquoi ?
— Parce que je pense que votre mari est effectivement revenu. Et je l'ai vu ce matin, devant l'épicerie. »
Élise pâlit. Dans la pièce, la lumière du matin semblait soudain plus crue, plus dure. Camille tenait l'enveloppe serrée dans sa main, et dehors, le vent faisait grincer la girouette du toit.