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Le Blanc sur la Carte

Lire le chapitre 1: The Crow's Nest

La vapeur du Niger avait la couleur de la boue, et l’air qui s’en échappait sentait le charbon, le poisson mort et la promesse d’une fièvre. Émile Fournier se tenait à la proue du *Boulanger*, les coudes appuyés sur la rambarde branlante, un rouleau de cartes déployé entre ses mains gantées de coton blanc. Autour de lui, la rive défilait en une lente succession de palétuviers tordus et de villages de terre séchée que personne ne nommait. Il ne les regardait presque plus. Ses yeux suivaient le cours du fleuve – trait noir, épais, sûr – puis s’arrêtaient, net, à la hauteur de Ségou, là où le dessin s’interrompait.

Au-delà, le papier était vierge. Pas un pointillé, pas une hypothèse de méandre, pas une croix rouge. Rien. Un blanc si pur qu’il semblait respirer sous le pouce, une étendue de rien qui ne correspondait à aucune réalité topographique. Fournier connaissait la géographie de l’Afrique occidentale mieux que quiconque en métropole. Il savait que les chutes de Diamanka n’étaient qu’un accident de terrain, une barrière de roches volcaniques qui n’avait jamais, en vérité, arrêté un homme décidé. Pourtant, sur toutes les cartes officielles du ministère, sur celle, minutieuse, du capitaine Binger, sur la sienne propre qu’il avait rapportée de deux expéditions précédentes, cette région apparaissait comme une tache claire, lisse, inexplicable.

— Vous contemplez le vide avec une intention qui me déplaît, monsieur Fournier.

La voix de Théophile Dupont sortit de l’ombre de la bâche, une voix ronde, contente d’elle-même, qui semblait mâcher chaque syllabe comme un bonbon dur. Il vint s’accouder à la rambarde, trop près – il dégageait une odeur de savon anglais et de cirage. Sa redingote de lin gris était impeccable, immaculée, grotesque sur ce fleuve de crasse.

Fournier roula lentement sa carte, les gestes mesurés, puis planta son regard dans celui de son financier. Dupont avait les yeux d’un joueur de whist : rusés, éclairés de mille reflets, mais on n’y lisait jamais le fond de jeu.

— Je ne contemple pas le vide, monsieur Dupont. Je contemple l’absence de mensonge. Le reste de cette carte est une suite de mensonges plus ou moins gracieux. Là-bas, c’est la seule chose vraie.

Dupont sourit. Un sourire qui ne montait pas jusqu’à ses yeux.

— Vous êtes poète. On ne m’avait pas dit que les géographes étaient des hommes de premier jet.

— Ils ne le sont pas. Ce sont des hommes de dernier jet. De retouches, d’ajustements. C’est précisément pour cela que cette étendue blanche me gêne. Elle n’a pas été effacée. Elle n’a pas été corrigée. Elle a été… évitée. Par moi, par le capitaine Binger, par Armand.

À la mention de ce dernier nom, un silence tomba. Dupont cessa de sourire et son regard se fit dur, calculateur, comme ceux qui comptent les pièces d’un trésor que l’on n’aurait pas encore découvert.

— Armand. Voyez-vous. Nous y voilà enfin.

Fournier ne répondit pas. Il détacha les sangles de sa sacoche de selle, posée à ses pieds, et en tira un étui de cuir bruni. Ses doigts s’attardèrent un instant sur la fermeture de laiton, une habitude nerveuse, une façon de vérifier que rien n’avait bougé. Puis il l’ouvrit. L’astrolabe reposait dans son logement de velours bleu nuit, un instrument de laiton ancien, d’un style andalou, que la patine n’avaient jamais entièrement corrompu. Ses limbes étaient gravés de caractères coufiques et la roue centrale, fine comme une dentelle d’araignée, portait un curieux alpha inversé, incisé discrètement sous l’axe du pivot. L’objet était froid, plus froid que la température ambiante, et émettre une légère vibration, à un rythme régulier, comme un cœur lent.

Dupont tendit la main. Fournier referma l’étui d’un geste sec.

— C’est à lui ? demanda Dupont. Le mystérieux Armand ? On disait qu’il était un grand savant. On disait que les Boucliers du ministère le citaient en exemple. On s’étonnait seulement qu’il n’ait point laissé de livres, pas une seule carte publiée.

— Il voulait que ses découvertes soient parfaites avant de les livrer. Il voulait le dernier mot.

— Et il est allé le chercher là où il n’y a pas de mot du tout. Dans le blanc, comme vous dites. Il y a dix ans, monsieur Fournier. Dix ans, et nul ne l’a revu.

Fournier posa l’étui sur sa cuisse, sans le rouvrir. Le soleil de trois heures tapait dur sur le pont de bois, et l’ombre du prélat qui peinait aux manivelles du gouvernail s’allongeait comme une orpheline devant eux.

— Il y a dix ans, répondit Fournier, Armand a passé la dernière barrière connue avec quarante porteurs et un caisson de livres imprimés qu’il avait écrits lui-même et jamais montrés à personne. Il a laissé, chez son notaire de Bordeaux, un seul document : une copie de l’astrolabe que je porte. Avec, au dos, même inscription.

— Quelle inscription ?

— *Segui. Diamanka. Ne dessinez jamais. Effacez ensuite.*

Dupont resta un instant muet. Puis il produisit un petit rire sec, sans chaleur, qui atterrit sur le fleuve comme une pierre plate glissant sur l’eau.

— Charmant conseil de voyage. Vous avez payé trois navires et cent mille francs pour suivre ce conseil-là à rebours ?

Fournier replaça l’astrolabe dans sa sacoche, puis il déplia lentement, comme pour un théâtre privé, une seconde carte – non pas celle du ministère, mais une copie privée, réalisée sur du papier vergé plus épais, aux teintes plus crémeuses. Sur cette carte, le même blanc existait au-delà des chutes de Diamanka, mais cette fois sa limite n’était pas une ligne nette et négligente. Elle était ourlée d’un feston serré de petites marques noires, d’une complexité quasi végétale, comme si quelqu’un avait tenté de griffonner une forêt et s’était arrêté au bord d’une falaise invisible.

— Voilà, dit Fournier. Ceci est la carte que j’ai dressée moi-même, il y a quatre ans, lors de ma première descente du Niger. Le fleuve, je l’ai relevé au sextant et à la boussole. Les villages, au pas compté. La hauteur des berges, à la mère. Au-delà de Diamanka, je n’ai pas atteint les chutes. Je me suis arrêté à vingt kilomètres en amont. J’ai fait demi-tour.

— Pourquoi ?

— Je ne sais pas.

Le silence qui suivit fut lourd, infesté de mouches invisibles. Dupont jeta un coup d’œil vers l’équipage, somnolent sous la bâche, et baissa d’une demie la voix.

— Je connais, dit-il, une bonne demi-douzaine d’hommes d’affaires à Paris qui vous croient, Fournier, un simple maniaque de la précision. Un de ces gens qui collectionnent les latitudes et les longitudes comme d’autres les papillons. Je vous ai donc financé sur cette base, avec des yeux aimables et un portefeuille fermé pendant vos deux premiers voyages. Mais j’ai aussi rencontré, une fois, un ancien membre de l’expédition de Meissonier. Vous vous souvenez de Meissonier ? Le colonial qui s’est perdu en 1877 et ramené à Saint-Louis par les Touaregs, sans mémoire de six mois ? Meissonier, quand on l’interrogeait, portait la main à sa tempe et disait à quiconque l’écoutait : « Les cartes, messieurs, sont des machines à oublier. Seules les zones blanches se souviennent. »

Fournier attendit. Il ne cligna pas des yeux.

— Meissonier est mort d’une crise au palais de la Découverte, reprit Dupont. Mais je vous ai financé pour les zones blanches, Fournier. Pas pour les cartes. Et vous le savez très bien. Alors ce soir, quand nous accosteront à Ségou, allez dormir tôt. Demain, vous engagerez vos guides, vous négocierez vos porteurs. Pas de temps à perdre en élégie sur l’obsession d’un disparu.

Il tourna les talons, laissa son ombre découper la lumière pendant trois secondes, puis rejoignit la cabine arrière. Fournier resta seul à la proue. Le vent, un vent pourtant venu du sud, chargé d’humidité, lui parut s’arrêter net à la hauteur de sa poitrine, comme si la chaleur du milieu du fleuve avait reflué d’un coup.

Il rouvrit sa carte, la deuxième, celle au feston noir, et posa le pouce sur la zone blanche. Le papier était étrangement doux au toucher, presque tiède, comme s’il avait été couché une heure au soleil. Il porta le pouce à ses narines et crut, une fraction de seconde, saisir une odeur de sel et de vieille pierre – mais ce n’était qu’une impression, un souvenir d’un autre voyage, d’une autre rivière, où rien de tout cela n’avait eu lieu.

Il replia la carte et regarda l’horizon. Les berges s’étaient rapprochées. Des pirogues rapprochées, des toits de chaume, des enfants nus courant sur la rive en criant des mots qu’il ne saisissait pas. Ségou ne tarderait plus.

Un homme de la machine remonta le pont, noir de suie, lui tendit une pièce de courrier qui avait voyagé depuis Saint-Louis. Une lettre cachetée de cire verte. Fournier la décacheta d’un ongle pressé, reconnut l’écriture de sa sœur Margaret – fine, serrée, inquiète – et lut une seule phrase avant que le soleil ne lui impose de la mettre dans l’ombre de sa casquette :

« Armand est revenu. Il est à Paris depuis huit jours. Il te cherche. »

La carte tomba des mains de Fournier sur le pont, se déroula seule, et le blanc s’étala face au ciel, muet, immense, attendant.