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Le Blanc sur la Carte

Lire le chapitre 2: The Last Village

Le soleil de midi écrasait Ségou, ses toits de terre ocre et les balafres profondes que les pirogues creusaient dans la vase du Niger. Fournier marcha entre les ballots de coton et les tas de sel, son carnet sous le bras, s’arrêtant pour interroger chaque visage tanné. Il finit par trouver ce qu’il cherchait près des enclos à bœufs : un homme sec, cicatrice tribale en travers de la joue, qui écoutait les marchands sans rien dire.

« Bakary ? »

L’homme tourna la tête. Ses yeux étaient jaunes, mais vifs.

« On m’a dit que vous cherchiez celui qui connaît la rivière. »

« C’est exact. Et ce que je cherche est au-delà des chutes. »

Bakary cracha dans la poussière. « Les chutes sont la fin de la route, patron. Après, il n’y a que le sable, l’herbe et le reste. »

« Le reste ? »

« Les choses qui ne se laissent pas tracer sur vos papiers. »

Fournier sortit une pièce d’or. Bakary la regarda sans la prendre.

« Je connais un homme qui est allé là-bas. Il est revenu. Son frère est resté. Il parle de la rivière comme d’une bête qui avale les jours. Depuis, il ne dort plus. »

« Votre ami rêve, » dit Fournier. « Les fièvres font ça. »

« Ce n’est pas une fièvre, patron. C’est la carte qui se referme sur vous. »

Fournier rangea la pièce. « Vous avez peur. Je trouverai un autre guide. »

Bakary plissa les yeux. Il observa les mains blanches de Fournier, ses ongles propres, le pli de son col amidonné. « Vous n’avez jamais vu un homme se souvenir de moins en moins, se lever la nuit sans savoir pourquoi, jusqu’au matin où il ne se souvient plus de son propre nom ? »

Le mot *oubli* se logea sous la peau du géographe. Il fit un pas en arrière.

« J’ai besoin de quelqu’un pour huit jours de marche, deux semaines au plus. Trois porteurs. Bien payé. »

Bakary resta muet. Un âne brailla derrière les cases. Puis il hocha lentement la tête.

« Je prends le prix double. Et je choisis les porteurs. Vous ne parlez pas, vous ne montrez pas vos cartes, vous obéissez. Je décide quand on fait halte et quand on repart. »

Fournier hésita. Accepter cette condition, c’était entrer dans un rapport étranger à toute sa méthode. Mais il n’avait pas le choix : les villages plus loin ne fournissaient plus personne depuis l’expédition de Boothby.

« Marché conclu, » dit Fournier.

Bakary lui serra l’avant-bras sans un mot, puis tourna les talons. « Je reviens avant le coucher du soleil avec les hommes. Ne partez pas sans moi. Ça vous porterait malheur. »

Fournier resta seul un instant. Il retira de sa poche l’astrolabe de cuivre, le fit tourner entre ses doigts. Le disque était gravé de lettres qu’il n’avait jamais réussi à déchiffrer entièrement — une écriture pressée, comme si Armand avait voulu les inscrire avant d’oublier. Sous la patine, au niveau du signe de la Balance, quelqu’un avait griffé un lieu : *Koumbi*. Ni fleuve, ni montagne répertoriée. Un simple nom.

Il remit l’astrolabe dans sa ceinture et se dirigea vers la mission catholique, une bâtisse crépie de blanc adossée à un baobab centenaire. Le père Marchand — un vieux Livournais au visage noyé de rides — l’accueillit avec une assiette de dattes et un verre d’eau trouble.

« Vous êtes Fournier. On m’a écrit de Paris. On m’a dit de vous aider, et de vous dissuader. »

« Dissuader ? »

Le missionnaire se pencha et frotta ses mains. « Regardez, je vais avoir soixante-dix ans. J’ai vu passer une trentaine d’expéditions vers l’est du Niger. Deux sont revenues. Les autres ? Disparues, changées, ou mortes aux fièvres des marais. Celle de Boothby, vous la connaissez ? »

« Ses relevés sont incomplets. C’est pour ça que je… »

« Boothby est revenu, » coupa le père. « On l’a ramené jusqu’ici, dans une civière de bambou. Il criait des coordonnées. Il se levait la nuit pour marcher vers l’ouest en répétant : *on efface les villages, on efface les noms, on efface tout*. On était cinq à le tenir. Il est mort trois jours après, les yeux grands ouverts, à réciter les noms de départements du sud de la France. Un jour par minute, jusqu’à la fin. »

Un calme étrange pesa sur la pièce. Fournier sentit la chaleur lui monter derrière les oreilles.

« Les gens d’ici croient que le pays au-delà des chutes n’a jamais été « découvert » parce qu’il s’y passe autre chose, » continua le missionnaire. « Les géographes ne savent pas comment le dire. Alors ils le disent avec des mots de la forêt. Mais le phénomène est réel, monsieur Fournier. J’ai interrogé chaque survivant. Tous parlent d’une même source de mémoire qui fuit. Tous parlent de longs silences, de trous dans leurs pensées. L’un d’eux m’a juré qu’il avait perdu trois semaines de son voyage sans aucune trace dans son carnet. Les pages étaient blanches, et la sienne était pleine d’eau. Il aurait dû mourir. Mais non. Il était resté vivant, dans le blanc. »

Fournier sourit, d’un sourire mécanique qu’il avait appris en salons savants. « Père, ces bonnes gens confondent les distances avec leurs visions. L’altitude, la fièvre, la fatigue… »

Le prêtre le regarda avec une pitié calme. « Vous avez pris des notes pendant notre conversation ? »

Fournier porta la main au carnet. Il l’ouvrit. La page était vide. Sa plume était dans sa main. L’encre fraîche coulait encore à sa pointe. Il ne se souvenait pas d’avoir commencé à écrire. Il ne se souvenait pas de ce que le père venait de dire, pas entièrement. Des bribes lui venaient : *chutes, Boothby, noms de départements*. Mais une phrase manquait. Il la sentait comme une dent arrachée.

Il referma le carnet.

« La fatigue, » dit-il, trop vite.

« Bien sûr, » répondit le missionnaire. Il déplia alors une lettre cachetée, la poussa sur la table. « Le courrier de Bamako est passé ce matin. On m’a chargé de vous donner ça. »

Fournier brisa le sceau de cire. Le papier était fin, filigrané du Ministère. Les phrases étaient courtes, administratives. Il les relut une fois, deux fois. Sa lecture buta sur le même passage — *précisons par la présente que votre financement, votre mission et votre chaire sont conditionnés à la reconnaissance d’une route commerciale navigable sur l’axe Segou—Mer intérieure. À défaut, vous serez considéré comme démissionnaire de vos fonctions académiques et privé de toute subvention future.*

Il plia la lettre en quatre, la glissa dans sa poche intérieure.

Derrière lui, une silhouette se découpa dans l’embrasure de la porte : Henri, son second, fit mine d’examiner la cour intérieure. Son regard avait croisé celui de Fournier une seconde, pas plus. Il y avait ce que Fournier détestait chez lui : une intelligence muette qui ne posait jamais de questions et se contentait d’observer.

« Henri, » appela Fournier. « Nous partons dès que Bakary a trouvé les hommes. Préparez les caisses de vivres. Doublez la quinine. Réduisez d’un tiers le poids des instruments. »

Henri hocha la tête. Il ne dit rien. Il tourna les talons dans la poussière.

Fournier se retint de le rappeler.

Dans la sacoche de selle, il avait déjà fait coudre une copie de sa carte vierge : celle où la rivière s’arrêtait à l’endroit où son mentor avait dessiné un cercle disant *vide*. Une idée saisit Fournier alors qu’il quittait la mission, le soleil rougeoyant déjà sur les toits : il ne se souvenait plus du ruisseau qui avait nourri sa plus ancienne mémoire d’enfance. Ni le nom du chat qu’il avait eu à six ans. Il s’arrêta, essayant de saisir ces mots. Rien. Des blancs, en lui aussi.

Il sortit l’astrolabe. La lumière basse frappa le laiton. Dans le reflet, au centre de la face polie, il vit son propre visage — puis un autre, superposé, dont la mâchoire était déformée par une barbe grise. Il cligna des yeux. Plus rien.

Il remit l’instrument d’un geste sec.

Bakary arriva une heure plus tard avec trois hommes silencieux, des cicatrices aux épaules, des fusils anciens croisés sur leurs poitrines nues. Sans un regard en arrière, Fournier ordonna le départ au matin.

Cette nuit-là, dans son carnet, à la page qu’il avait cru blanche, il trouva le matin une phrase écrite de sa main, d’une écriture régulière et étrangère à sa manière : *Arrière, les blancs sont des dictionnaires sans lettres.*

Il ne l’avait pas écrite. Il ne savait pas ce qu’elle voulait dire. Mais il la lisait encore quand Bakary l’appela du seuil : le dernier village, la dernière lumière, le début de la carte.