Le Blanc sur la Carte
Lire le chapitre 14: The Water's Echo
L’eau les appelait avant même qu’ils la voient. Un murmure insistant, presque liquide, qui filtrait à travers les acacias rabougris et les termitières effondrées. Quatre jours qu’ils marchaient sans boire, les lèvres fendues, la langue collée au palais. Le son semblait venir de partout et de nulle part, comme si la terre elle-même suintait une promesse.
Henri s’arrêta, la tête inclinée. « Vous l’entendez ? » demanda-t-il, la voix rauque.
Fournier hocha la tête. Il sortit sa boussole, mais l’aiguille tournait lentement, indécise, comme ivre. Il la rangea. Depuis le cairn, il avait cessé de consulter ses instruments. Ils mentaient tous, ou alors c’était lui qui ne savait plus les lire.
« C’est de l’eau, chef », dit Djimon, les yeux brillants. Le jeune porteur avait marché tout le jour sans se plaindre, portant Mamadou sur son dos par intermittence. Le vieil homme délirait à présent par vagues, parfois lucide, parfois perdu dans des histoires d’ombres et de noms volés.
Ils suivirent le son. Bakary ouvrait la marche, son bâton de bois sec frappant le sol à chaque pas — un objet de cette terre, lui avait-il expliqué, donc visible, donc réel. Fournier avait cessé de trouver cela absurde.
La chaîne de mares apparut entre deux dunes de latérite, comme posée là par une main patiente. Cinq bassins peu profonds, l’eau brunâtre et immobile, la surface couverte d’une pellicule irisée. Des algues mortes bordaient les rives, et l’air était chargé d’une odeur de soufre et d’œuf pourri.
Bakary s’arrêta à dix pas du premier bassin. Il parla doucement, en dioula, puis répéta en français, comme il le faisait souvent pour les choses importantes : « Cette eau n’est pas de l’eau. Elle a bu des noms. Mon grand-père disait que celui qui la boit oublie sa maison. »
Mamadou, affalé contre une pierre, releva la tête. « Le puits sans fond, murmura-t-il. Celui où les échos parlent à l’envers. » Ses yeux étaient fiévreux, mais sa voix sonnait étrangement claire.
Henri s’agenouilla au bord du bassin le plus proche. Il plongea sa gourde et la remplit à moitié. « Nous mourons de soif, dit-il simplement. L’oubli d’un nom, c’est peut-être cela, la mort. Mais je choisis celle qui viendra plus tard. »
Fournier le regarda boire. Henri avala trois gorgées, puis ferma les yeux, comme s’il écoutait quelque chose à l’intérieur de lui-même. Après un long moment, il ouvrit les yeux et dit : « Ma mère s’appelait Claire. Elle sentait le pain chaud. Je m’en souviens.
Bakary secoua la tête, mais ne dit rien. Djimon, lui, refusa de boire. Il racla le sol avec son couteau et en ramassa une poignée de terre rouge, qu’il pressa entre ses paumes. « Je bois cela », dit-il. C’était à moitié une plaisanterie, à moitié un rite.
Fournier s’approcha du troisième bassin. L’eau y semblait plus claire, moins visqueuse. Il sortit une fiole de verre de sa poche — l’une des rares choses qu’il lui restait, avec son carnet de croquis et son appareil photographique inutile. Il la remplit lentement. Le liquide était frais au toucher, presque froid, et ne dégageait aucune odeur.
Il porta la fiole à ses lèvres.
Le goût était celui de l’eau. Simplement de l’eau. Ni salée, ni amère, ni ferrugineuse. Il en but une gorgée, puis une seconde, plus longue. L’eau fraîche descendit le long de sa gorge sèche, remplissant un vide dont il n’avait pas mesuré l’ampleur.
Il se releva, la fiole encore à la main, et regarda le paysage autour de lui.
Et c’est alors que le visage de sa mère se déchira.
Il ne fit pas de geste. Il n’y eut pas de vertige ni de douleur. Simplement — une absence. Comme si l’on retirait une page d’un livre relié, laissant la couture visible. Fournier connaissait le visage de sa mère. Il avait passé ses premières années à l’observer, à noter les rides fines autour de ses yeux, la façon dont elle pinçait les lèvres lorsqu’elle se concentrait sur sa couture, la mèche grise qui refusait de rester coiffée. Il savait qu’il l’aimait. Il pouvait réciter son nom, Françoise, encore et encore, comme une litanie.
Mais il ne pouvait plus voir son visage. Il y avait un visage, dans le souvenir, une forme ovale, une bouche, des yeux. Mais les traits étaient interchangeables, flous, comme un portrait passé trop proche d’une flamme pour en durcir le trait. Il tenta de se rappeler la couleur de ses yeux. Il ne savait pas. Il avait toujours su, si bien qu’il n’avait jamais eu besoin de se le confirmer. Et maintenant le savoir était parti, et il ne pouvait pas distinguer l’absence de ce qu’il y avait mis à la place.
« Non », dit-il à voix haute.
Bakary se tourna vers lui. Le vieux guide vit immédiatement, sur le visage de Fournier, quelque chose qui le fit s’approcher, le bâton serré dans la main. « Chef ?
— Quoi ? demanda Fournier, trop brusquement, courant presque vers le vieil homme. Dites-moi. Dites-moi ce que vous voyez. Dans la fermentation des matières, des sensations. Bakary plissa les yeux.
— Je vois chef Fournier qui a bu de l’eau et qui regrette.
— Ce n’est pas cela. » Fournier passa la main sur son front, se força à respirer lentement. « Ma mère. Je sais que je l’ai embrassée sur le quai de la gare de Lyon, le jour de mon départ. Mais je ne vois plus son visage. Je ne peux pas dire s’il est rond ou ovale, si elle avait un sourire triste ou gai. Elle n’est plus — comment dire — fixée.
Henri s’approcha, une inquiétude nouvelle sur le visage. « Ce ne sont que les effets de la fatigue, Émile. La déshydratation joue sur la mémoire, vous le savez. Nous avons tous eu des trous, depuis deux semaines. »
Fournier le dévisagea. Le jeune homme paraissait sincère, mais aussi — Fournier le nota avec un pincement d’effroi — étrangement serein. Comme si la perte de mémoire possible de son compagnon lui était indifférente. Ou plutôt : comme si elle était normale.
« Ma carte du ciel a disparu il y a trois jours, dit Fournier lentement. Toutes les constellations que je connaissais depuis l’enfance. Le ciel est vide, Henri. Même le souvenir de la Grande Ourse est parti. Et maintenant le visage de ma mère. » Il releva la fiole qui était encore dans sa main et la regarda. « Cette eau ne vole pas les noms. Elle fait pire. Elle les remplace par du vide. »
Bakary ramassa une pierre et la jeta dans le bassin le plus proche. L’eau ne fit pas de ploc. Elle l’avala sans éclat, sans ride, comme de la soie noire. « C’est l’eau des silencieux, dit-il. Mon grand-père disait : “Lorsque la terre a soif, elle boit d’abord les paroles, ensuite les gestes, ensuite l’amour.” »
Fournier rangea la fiole dans sa poche. Il ne la jeta pas. Il l’avait déjà mise à l’épreuve, mais il la garderait quand même, comme une contre-preuve, un petit poison documenté. C’était, au fond, une pensée de géographe : analyser l’échantillon pour en connaître la cause. Mais l’analyse ne ramènerait pas le visage de sa mère.
Il leva les yeux. Autour des mares, la terre semblait encore plus stérile qu’avant, comme si l’eau avait aspiré toute trace de vie. Il y avait des vestiges de quelque chose, au loin — une ligne de pierres dressées, peut-être naturelles, peut-être dressées par des mains. Il ne le dirait pas aux autres. Il ne pouvait plus se fier à ce qu’il voyait.
« Nous continuons », dit Fournier. Sa voix était plus basse qu’il ne l’aurait voulu.
Henri s’essuya la bouche d’un revers de manche. « Dans quelle direction ? Nous n’avons plus de carte.
— Nous avons la direction que nous avons choisie », répondit Fournier. Mais il ne savait plus, au fond, s’il parlait du chemin ou de son propre esprit, qui continuait à reculer, caillou par caillou, dans l’eau des silencieux.
Il prit son carnet et dessina trois traits dans la marge : la mare, la pierre qu’il avait jetée, la silhouette de Bakary. Le croquis était sommaire, inutile. Mais il l’avait tracé de sa propre main.
Et une pensée terrible, déjà présente depuis des heures au fond de son esprit, remonta tout à coup, claire comme une source : et si la mère dont il appelait le souvenir était, elle-même, une illusion ? S’il avait toujours marché dans ce désert, sans passé, sans amour, sans mémoire exacte de ce qui l’avait amené ici — et si le seul fait de savoir qu’il avait oublié était, en lui, la dernière chose que cette terre n’avait pas encore effacée ?
Il marcha vers les pierres dressées. Derrière lui, les autres suivirent. Personne ne regarda l’eau.
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