Le Blanc sur la Carte
Lire le chapitre 13: After the Parting
Ils marchèrent.
Quatre hommes et un malade, c’est ainsi que Fournier comptait désormais les membres de l’expédition. Lui, Henri, Bakary, Djimon — et Mamadou, que Djimon portait sur son dos par intermittence, lorsque la fièvre le faisait défaillir. Les fusils des départs étaient restés là, dans la poussière, comme un reproche silencieux.
Le sable craquait sous les bottes. Un soleil blanc, sans chaleur ni ombre, pesait sur la nuque. Fournier aurait voulu consulter sa montre, mais il savait que le temps ne signifiait plus rien ici. Depuis que les constellations avaient disparu — depuis qu'il ne reconnaissait plus une seule étoile dans le ciel —, il avait cessé de compter les heures. Seules les chutes de la lumière comptaient. La lumière, et la fatigue.
Ils avancèrent vers le nord-ouest, vers les formations rocheuses qu'il avait entrevues la veille depuis le promontoire. Des pics bas, dentelés, d'un gris sale, qui semblaient flotter à l'horizon comme un mirage de pierre. Onze lieues, peut-être. Ou trente. Les distances elles-mêmes avaient cessé d'être fiables.
Henri marchait à côté de lui, le visage fermé. Depuis le départ des autres — depuis qu'ils avaient vu les porteurs disparaître dans la brume, non pas au loin, mais à quelques pas de leurs propres silhouettes —, Henri n'avait pas prononcé une phrase entière. Il utilisait des fragments. Des gestes. Comme s'il économisait sa propre substance.
— Combien de temps encore ? demanda Henri.
Fournier ne répondit pas. Il n’en savait rien. Il sentait dans sa poche le papier qu'il avait glissé — les symboles de poussière que Bakary avait tracés la nuit du cercle de pierres. Le frottement du papier contre son pouce le rassurait. Une seule chose matérielle, un seul fragment du monde d'avant, qui n'avait pas encore été effacée.
— Tu tiens quoi ?
La voix d'Henri était douce, mais percée d'une curiosité anxieuse.
— Un dessin, dit Fournier. Pour me souvenir.
Henri acquiesça et ne posa plus de questions.
Ils trouvèrent les premières traces après trois heures de marche.
Une gourde en cuir, à moitié enfoncée dans le sable. Un peu plus loin, un chapeau — celui de Mangin, le porteur qui avait crié la veille. Une cartouchière, encore pleine, comme si son propriétaire l'avait ôtée sans un geste de violence. Des machettes. Puis une paire de chaussures alignées, proprement, comme pour un coucher.
Le camp des hommes qui les avaient quittés. Définitivement abandonné — mais vide de leurs corps.
Djimon déposa Mamadou dans l'ombre d'un rocher effondré. Il s'approcha des sandales, les examina.
— Ils ont continué, dit-il. Ils nous ont précédés.
Mais ses yeux disaient le contraire. Les affaires étaient là. Des affaires que des hommes forts ne laissent jamais derrière eux, sauf si les mains qui les tenaient ont cessé d'exister.
Bakary tourna lentement sur lui-même, scrutant le sol. Il s'accroupit, passa ses doigts dans le sable, puis se redressa sans conclusion.
— Pas de traces, dit-il. Rien. Ils se sont effacés ici. Comme le reste.
Fournier sentit un frisson lui parcourir l'échine, malgré la chaleur. Cette désobéissance au bon sens — le matériel qui survit à l'homme, l'empreinte qui disparaît avec le porteur — semblait contredire tout ce que la science lui avait appris. Les objets de ces hommes étaient pourtant les mêmes que les siens : fabriqués à des milliers de lieues d'ici. Ils auraient dû être les plus vulnérables. Ils étaient là, éparpillés, indifférents au sort de leurs propriétaires.
Henri ramassa un fusil. Il vérifia le canon, la culasse, le chargea.
— Ils sont partis. Peu importe comment. Mais ces armes nous seront utiles.
— Ils ne sont pas partis, dit Bakary calmement. Ils ont été pris.
Henri leva les yeux, un sourire triste aux lèvres.
— Pris par quoi ? Par un territoire ? Une terre ne prend pas les hommes. Elle les tombe, elle les épuise, elle les foudroie — mais elle ne les prend pas.
— Vous avez vu ce que celle-ci fait, répondit Bakary. Elle efface les pas. Elle efface les tentes. Peut-être qu'elle efface aussi les hommes. Alors pourquoi ne pourrait-elle pas les prendre ?
Henri n'avait pas de réponse. Il rangea le fusil et en ramassa un second, pour Djimon, puis un troisième pour lui-même.
Fournier marcha à travers l'épave du camp. Il manipula la gourde, la souleva — de l'eau encore fraîche. Ceux qui étaient partis avaient décampé en hâte, sans même saisir leurs réserves d'eau, comme s'ils avaient été tirés en une seconde, sans comprendre.
Ou comme si le territoire avait désiré leurs affaires et non leurs corps.
Il s'arrêta sur cette pensée et la chassa. Il se retourna vers Bakary.
— Les cairns que nous avons construits hier au soir. Tu les vois ?
Bakary cligna des yeux, regarda autour de lui.
— Non, dit-il. Mais je les vois dans ta poche.
Fournier sortit le papier qu'il avait dessiné — le croquis du cairn, un monticule de pierres locales, dessiné comme un document topographique, sans signature ni légende. Il le déplia. Bakary se pencha, examina le tracé avec attention.
— Ce que tu as tracé là est plus solide que ce que nous avons construit, dit-il. La pierre reste, ici. Ce qui sort de la terre reste. Ce qui vient d'ailleurs… disparaît. Et ce que la main de l'homme trace… reste aussi. Tant que le tracé vient de celui qui le dessine.
Fournier plia le papier, le remit dans sa poche. Il voulait protester que le papier lui-même venait d'ailleurs, mais il connaissait déjà la réponse : le papier était le support. Ce qui persistait, c'était le geste de sa main. L'acte.
Il se tourna vers les fusils éparpillés. Il en ramassa un quatrième — pour lui — et en vérifia le fonctionnement.
— Nous ne savons pas où ils sont passés, dit-il. Mais s'ils ont réussi à nous précédés, ils nous ont aussi montré une route possible.
Henri secoua la tête, amer.
— Ou nous sommes en train de suivre des fantômes.
— Alors nous suivrons des fantômes, répondit Fournier. Mais nous ne resterons pas ici. Nous ne resterons jamais ici.
Djimon souleva Mamadou, qui murmurait quelque chose dans une langue que Fournier ne comprenait pas. Le nom de quelqu'un, peut-être. Un appel.
Ils marchèrent.
Le paysage changeait lentement. Le plateau rocheux cédait la place à une plaine de regs — des graviers noirs, cassés, qui semblèrent les accueillir comme des amis de longue date. C'était un terrain d'éboulis volcaniques, d'obsidienne mal polie, qui crissait sous leurs semelles. Fournier automatiquement regarda les semelles.
Leurs traces persistaient sur le gravier. Un calme l'envahit. Pas de quoi pavoiser — les formations rocheuses n'étaient pas encore atteintes et la faim commençait à ronger leurs entrailles —, mais les objets de la terre, ceux qui naissaient d'elle, semblaient résister à l'effacement dont ils avaient été témoins.
— On pourrait établir un camp ici, murmura Henri.
— Pas encore, dit Fournier.
Il avait un objectif. Un point où se rassembler. Il avait tracé sur le papier une petite carte, synthèse de tout ce qu'il avait observé depuis trois jours, sans même en avoir pleinement conscience, un geste réflexe de géographe qui venait de la partie ancienne de son cerveau, celle qui pensait en lignes et en échelles.
Et il comprit soudain quelque chose : ses cartes n'avaient pas cessé d'exister. Elles cessaient d'être fiables, c'est tout. Comme des langues que l'on parle mal, mais qui continuent de produire des sens.
— Henri, dit-il sans se retourner, qu'as-tu vu hier ? Quatre colonnes de fourmis ou trois ?
Henri ralentit son pas, surveilla le sol.
— Quatre. Puis trois. Puis quatre… Je ne sais plus.
— Et ce matin, tu as vu les traces des autres ?
— Oui. Nous les avons tous vues.
Fournier s'arrêta. Il se retourna vers les affaires abandonnées, maintenant à l'horizon — trois taches de couleur dans la grisaille. Puis il regarda le fusil dans ses mains, les anneaux de cuivre dans la crosse. Quelque chose dans cette vision lui ouvrit les yeux.
— Ce que nous voyons, dit-il lentement, n'est pas ce qui est. Je l'ai senti dès le début — cette terre ne ment pas. Elle ne cherche pas à nous tromper, comme un ennemi. Elle est simplement autre — nous ne déchiffrons pas ses signes parce que nous ne savons pas les lire.
Il leva les armes vers le ciel.
— Nous devons nous faire confiance. Pas à nos sens. Pas à nos cartes. À ce que nous savons être vrai — les uns pour les autres.
Bakary hocha la tête. Henri ne répondit pas, mais il ne protesta pas.
Le soleil glissa derrière les pics volcaniques. Leur ombre s'étendit devant eux, immense, d'un bleu qui paraissait impossible pendant la journée. La fatigue de la marche et l'horreur calme des objets intacts pesèrent sur les corps. Fournier suggéra de s'arrêter dès qu'ils atteindraient les formations rocheuses, espérant trouver un abri parmi les blocs.
Ils marchèrent encore deux heures.
Les rochers se dessinèrent avant eux dans le soir, et il fallut toute la force de l'habitude au géographe pour respirer quand il les vit. Pas une formation volcanique : un mur bas, régulier, orné de cercles gravés, prolongé par des pierres levées alignées comme des colonnes d'une immense porte. Non un site archéologique romain ni gaulois — rien de comparable à ce qu'il connaissait. Un lieu construit par des mains humaines, celles qui vivaient ici depuis des siècles.
Bakary s'arrêta net à la vue des ruines.
— Mon peuple aurait construit ici, dit-il. Des autels pour les morts.
— Ce sont des tombes ? demanda Fournier.
— Peut-être. Ou peut-être des maisons pour les vivants qui n'ont plus de noms.
Bakary prit une poignée de la terre qui composait le mur entre ses doigts, la fit couler près de ses pieds. Il ferma les yeux un instant, puis ouvrit les paupières.
— On restera ici. Ce soir. Cette terre consent.
Ils défilèrent dans le couloir ouvert entre les monolithes, et Fournier, dans un geste qu'il ne s'expliqua pas, posa sa paume sur la pierre la plus proche. Elle était tiède. Il pensa à la pierre du cairn, à son dessin dans sa poche, et pendant un moment, il ne sentit plus ni la fatigue ni la faim.
Djimon déposa Mamadou sous une arche d'ombre. Henri commença à examiner les armes récupérées, les alignant comme un arsenal. Bakary s'installa en tailleur, traçant dans le sol des motifs de sa façon, un chant silencieux aux lèvres.
Fournier ne dormit pas. Il resta où il était, adossé aux pierres levées, regardant le ciel se remplir d'étoiles inconnues. Il sourit légèrement, d'un sourire qu'il ne voulut analyser. Il ne savait pas où il était. Il ne savait pas où il irait. Mais pour la première fois depuis le départ du dernier des porteurs, il savait ce qu'il faisait : il suivait ce que la terre consentait à lui montrer.
Il sortit son carnet de sa poche et, à la lumière déclinante, traça un cercle, un point, une ligne brisée. Pas une carte. Un geste. Une prière.
Il le rangea, croisa les bras et attendit la nuit.
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