Le Blanc sur la Carte
Lire le chapitre 16: The Cairn Without Number
Ils avançaient depuis deux heures quand la pierre apparut, seule au milieu d'une plaine d'herbes jaunes et cassantes. Ce n'était pas un rocher naturel — c'était un cairn, haut de trois pieds, composé de dalles superposées avec une régularité presque maniaque.
Fournier s'arrêta. Il compta. Les recompta.
— Nous en avons construit quatre, dit-il. Celui-ci est le cinquième.
Henri s'accroupit devant la structure, les mains sur les genoux. Sa chemise pendait en lambeaux, son visage était creusé par trois jours sans nourriture véritable.
— Peut-être que nous en avons construit cinq. Nous avons perdu le compte. Nous perdons tout.
— Non. Fournier secoua la tête. Je me souviens de chaque construction. Quatre cairns, chacun à un demi-mille du précédent, chacun marqué d'une pierre plate au sommet. Celui-ci n'a pas de pierre plate. Il est incomplet.
Bakary contourna le cairn lentement, les doigts tendus comme s'il s'attendait à ce que la structure se dissipe au contact. Il s'arrêta brusquement.
— Il y a quelque chose, dit-il en désignant l'interstice entre deux dalles.
Un morceau de papier dépassait, blanc cru, anormalement propre dans ce paysage de terre et de poussière. Fournier s'avança, mais la main d'Henri l'arrêta.
— Nous savons ce que fait ce pays aux objets. Il suffit de le toucher pour...
— Nous savons aussi que les choses que nous avons apportées disparaissent. Celles qui apparaissent sont des messages. Fournier tira doucement sur le papier.
C'était une page déchirée, à l'encre bleue, d'une écriture serrée et régulière.
L'écriture d'Henri.
Fournier leva les yeux vers son compagnon, puis les baissa vers le texte. Quelques lignes seulement. Il dut les lire deux fois pour comprendre le sens.
*Ne pas faire confiance à Fournier. Il nous conduit vers le lac. Il boit l'eau. Il perd son esprit et nous perdrons les nôtres avec lui. Si vous lisez ceci, retournez vers le soleil levant.*
La main de Fournier trembla légèrement. Il retourna le papier — rien au verso. Il le tendit à Henri sans un mot.
Henri le prit, le lut. Son visage passa de l'épuisement à la confusion, puis à une pâleur qui n'avait plus rien de physique.
— Ce n'est pas moi. Je n'ai jamais écrit cela. Je n'ai pas de quoi écrire. Nous avons perdu l'encre avec le camp.
Mamadou s'approcha, regarda par-dessus l'épaule d'Henri, puis recula comme s'il avait vu un serpent.
— C'est ton écriture, dit-il doucement. Je l'ai vue dans ton journal. La même inclinaison, la même façon de faire tes p.
— Le pays peut imiter l'écriture. Henri jeta le papier sur le sol. Comme il imite les visages et les voix. Comme il réécrit les journaux.
Djimon ramassa le papier, le plia soigneusement et le glissa dans sa poche.
— Qu'il soit vrai ou faux, dit-il, il est utile. Si nous ne pouvons pas nous faire confiance, nous saurons au moins qu'on l'a voulu ainsi.
Fournirien sentit un début de migraine lui serrer les tempes. Le papier ne venait pas du pays. Il en était certain. Le pays n'avait jamais produit de choses aussi précises, aussi intentionnelles. Il prenait, il effaçait, il réécrivait ce qui existait déjà. Il n'inventait pas.
Mais d'où venait ce message ? Qui l'avait écrit à sa place ?
— Tu as dit que tu avais perdu l'encre, dit Fournier lentement. Mais hier, quand nous avons traversé les mares stagnantes, tu as écrit quelque chose dans la marge de ton journal. Avec un charbon.
Le silence se figea. Henri soutint son regard un instant, puis détourna les yeux. Ce simple mouvement fut pire qu'un aveu.
— C'était une note sur la direction, dit-il. Rien d'autre.
— Puis-je la voir ?
— Le journal est resté près des pools. Tu sais ce qui arrive à ce qui reste.
Fournier ferma les yeux. Une colère froide monta en lui, mitigée par une fatigue si profonde qu'elle menaçait de l'engloutir. La peur n'était plus dans le pays. La peur était descendue entre eux, dans les interstices que l'épuisement avait créés.
— Je ne vous ai pas conduits vers le lac, dit-il à voix basse. Les mares nous ont bloqués. Le cairn nous a fait signe — le premier, celui que nous avons construit — et nous avons décidé ensemble de le suivre.
Henri croisa les bras, comme il le faisait toujours quand il défendait un argument contre la Société de Géographie.
— Je ne dis pas que tu es conscient de ce que tu fais, Émile. Je dis que tu es peut-être plus affecté que tu n'as l'air. Tu as bu cette eau. Plus que nous tous.
Le mensonge était trop gros pour que Fournier le laisse passer :
— Tu en as bu autant que moi. Tu as rempli ta gourde avant que je te dise de ne pas le faire. Deux gorgées, peut-être trois.
— Je ne me souviens pas de cela.
— C'est précisément le problème, dit Fournier avec une patience forcée. Tu perds le souvenir de tes propres gestes, et le pays te fournit d'autres souvenirs à la place. Ce papier, c'est le même mécanisme que ton journal réécrit. Sauf qu'il ne s'attaque plus à un texte que tu possédais — il crée un texte que tu n'as jamais écrit.
Bakary s'était éloigné du groupe. Il scrutait la ligne de pierres debout dans le lointain, enroulant sans cesse un bout de corde autour de son index.
— Les cairns sont pour les vivants, dit-il sans se retourner. Les pierres debout sont pour autre chose. Nous marchons entre les deux comme une proie entre deux feux.
Mamadou tira son compagnon par la manche.
— Ce message était placé pour être trouvé. Pour être lu. On voulait nous diviser.
— Ou nous sauver, répondit Henri.
Quatre paires d'yeux se fixèrent sur lui. Il s'expliqua :
— Réfléchissez. Tout ce que ce pays nous a pris — nos affaires, nos souvenirs, nos visages aimés. Qu'est-ce qu'il nous a *donné* ? Rien. Pas une seule chose. Et maintenant, un objet — un message — apparaît, qui nous informe du danger ? Oui, il est écrit, mais quand bien même je ne l'ai pas écrit, il nomme ce que vous ressentez tous : Fournier est obsédé. Nous n'avons plus de vivres. Nous n'avons plus de route. Nous marchons vers un groupe de pierres inconnu sur la foi de son assurance seule.
— L'assurance collective avait bien sa place autour du feu, hier soir, dit Fournier. Tu étais d'accord pour marcher vers les pierres. Tu as dit que c'était la seule chose solide de ce pays.
Henri se passa la main dans ses cheveux sales.
— Je ne remets pas en cause la décision. Je remets en cause le chemin que nous prenons pour l'expliquer. Tu dis que ce papier ment parce que tu as vu des imitations de textes. Mais qu'est-ce qui me garantit que tout ce que tu me dis ne vient pas de la même source — une source dont tu n'es plus maître ?
Le silence retomba. Fournier pensa à la gourde métallique accrochée à sa ceinture, celle qui contenait encore un peu de l'eau stagnante qu'il avait prélevée comme preuve, comme contrepoids à l'amnésie. Le seul objet de ce pays qu'il soupçonnait de contenir un mensonge — pas dans son eau, mais dans ce qu'il pourrait révéler.
Il sortit la gourde, la déboucha.
— Si je suis la proie du pays, dit-il doucement, alors voici la preuve qui m'incrimine. Si l'eau contient ce qui vole les mémoires, la boire devant témoins prouvera que je sais ce que je fais. Si elle ne contient rien, alors nous saurons que le papier ne dit pas la vérité non plus — qu'il n'existe aucune menace spéciale au-delà de ce que nous avons déjà subi.
Il leva la gourde vers sa bouche.
Henri n'essaya pas de l'arrêter. Djimon non plus, ni Mamadou, ni Bakary. Il y eut un long moment où aucun d'eux ne respira.
Un vent se leva — chaud, sec, chargé de cendres invisibles. Il ne venait d'aucune direction, il n'avait ni début ni fin. Simplement il fut soudainement présent, immense, vivant, soufflant à travers toute la plaine avec un bourdonnement sourd qui semblait monter du sol.
Bakary murmura une phrase en bambara que personne ne comprit, sauf Mamadou, qui pâlit :
— L'Esprit ventre, dit-il. Il connaît nos noms.
La gourde tremblait au poing de Fournier. Devant lui, les pierres debout se mirent à frémir dans la lumière sale — non, c'étaient des silhouettes, à leur jonction, dressées contre la chaleur qui se levait.
L'une d'elles portait un manteau de géographe.
L'une d'elles était Armand.
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