Le Blanc sur la Carte
Lire le chapitre 17: The Wind From Nowhere
Le vent était là, debout à l’horizon comme une muraille de sable et de cendre.
Fournier le vit monter avant de le sentir. Une ligne brune, d’abord fine comme un fil sur la savane, puis épaisse, vorace, qui avalait les buissons épineux et les termitières sans ralentir. Le ciel, blanc de chaleur depuis des heures, virait lentement à l’ocre.
— Bakary leva une main sèche. Son visage couturé, balafré par mille heures de soleil, se plissa sous la poussière fine qui commençait à danser autour de ses chevilles.
— C'est lui, murmura-t-il.
Fournier n’aimait pas ce ton. Bakary ne tremblait jamais. Il pouvait marcher deux jours sans eau en chantonnant des prières à mi-voix, il pouvait éventrer un serpent d'un coup de machette sans changer d'expression, mais là, ses doigts tremblaient légèrement autour du bâton qui lui servait d'appui.
— Le démon du vent, dit Bakary. Il vit dans les trous du monde. Quand il respire, les hommes oublient leur mère. Quand il souffle, les hommes oublient leur nom.
Henri s’avança d’un pas, les mains serrées sur la crosse de son fusil qu’il penchait contre son épaule. Il scrutait le mur de poussière qui approchait, plissant les yeux jaune pâle, ceux d'un homme qui n’avait pas dormi depuis la découverte du carnet, depuis la note écrite de sa propre main qu’il jurait ne pas avoir écrite.
— Ce n'est qu'un vent sec, dit Fournier, mais même sa voix manquait de conviction.
Il chercha du regard le groupe, prit conscience de leur fragilité : Mamadou, debout, jambes écartées, son chapeau de paille serré à deux mains sous son menton ; Djimon, tête baissée, qui murmurait une prière involontaire dans sa langue à lui ; Henri, les lèvres pincées, l’index qui tapotait le bois du canon comme s’il comptait les secondes avant l’impact.
Le vent les frappa comme une vague.
Il n’y eut pas de progression lente, pas de bourrasque progressive. Un coup sec, une claque chaude qui les fit tous reculer d’un pas. La poussière saisit les vêtements, remplit les bouches, cingla les yeux. Et avec elle vint l’odeur — une odeur de bois brûlé, de feu de camp éteint depuis des jours, de cendre froide des villages abandonnés qu’ils avaient traversés en amont.
Des particules noires voltigèrent. Du charbon. De la cendre fine.
— Des cendres, cria Henri pour couvrir le vacarme du vent, mais d’où ?
Personne ne répondit. Autour d’eux, la savane n’était pas brûlée. Quelques arbustes secs, jaunes, cassants — jamais incendiés. Et pourtant les cendres pleuvaient, légères comme des flocons de neige noire, se déposant sur les épaules, les cils, les arêtes du nez.
Fournier en attrapa une entre deux doigts. Elle se pulvérisa instantanément, laissant un résidu gras, presque humain. Une odeur de peau brûlée, songea-t-il, puis il chassa cette idée.
Bakary parlait maintenant plus fort, comme si le vent lui-même devait entendre sa mise en garde :
— Il souffle du nord-est, il souffle des tombes des vieux royaumes. Je les ai vus, moi, les villages vidés par ce vent. Les huttes restent debout, mais il n’y a plus personne dedans. Les gens ont marché, marché, et ils se sont perdus en regardant le ciel, parce que le ciel ne ressemblait plus au ciel.
Sa voix se perdit dans un cri étranglé. Fournier se retourna pour le voir, mais ce qu’il vit le figea.
Mamadou… hurlait.
— Non ! Non, pas ça !
Il tournait sur lui-même, bras tendus, comme s'il repoussait quelque chose. Ses yeux fixes, vides, se dirigeaient sans le voir vers la ligne des pierres levées à l’est, encore à plus d’un kilomètre. Sa bouche remuait, articulant une litanie d’une tendresse folle.
— Souleymane est parti hôtel de la Paix, je suis revenu, je suis revenu, j’ai ramené le tissu bleu, le voile, le voile de la Sainte Vierge pour la couche, elle avait promis…
— Mamadou ! cria Fournier en s’approchant, les deux bras tendus pour le saisir.
Il le rattrapa par l’épaule, le secoua. La tête de Mamadou bascula en arrière, son visage couvert de sable, ses yeux blancs comme des œufs durs, sa bouche haletante d'un air épuisé.
— La rue de Rivoli, la colonnade, ils sont tous sortis les voir, les soldats de papier, et ma femme sur le balcon… elle tient le bébé, elle tient le bébé…
Il ne le voyait pas. Il ne voyait plus rien du vent, plus rien du sable, plus rien des pierres dressées à l’horizon. Il voyait Paris. Une image impossible, une image volée à une mémoire qui n’avait jamais été la sienne.
Henri arriva en courant, poussa Fournier, et gifla Mamadou — deux fois, trois fois, jusqu'à ce que les yeux du porteur reviennent se fixer sur eux, torves, pitoyables.
— Quoi…, murmura-t-il, où suis-je ?
— Tu es ici, dit Henri en le maintenant debout par le col. Tu es ici, au milieu de nulle part, dans le vent.
Djimon s’était accroupi, la tête entre les mains, et il psalmodiait des syllabes régulières, le corps secoué de tremblements qu’il essayait de contenir avec les paumes contre ses tempes.
Puis Fournier la vit.
Là-bas. Entre les pierres. Une silhouette mince, vêtue de la longue redingote sombre, l’écharpe blanche mal nouée, la tête inclinée avec cette expression de curiosité bienveillante qui n’appartenait qu’à un seul homme.
Armand.
— Armand, souffla-t-il.
Le vieux géographe se tenait près du troisième menhir. Il ne bougeait pas, immobile comme les pierres, mais sa main se leva, lente comme un appel, et il fit un mouvement vers l’autre côté de la crête. Là-bas. Il y avait une vallée, des arbres, une onde miroitante qui ressemblait à un fleuve.
Armand fit signe. Encore.
— Il est vivant, dit Fournier, sa voix à peine audible sous le vent. Il est vivant et il me fait signe.
Il se mit à marcher. Un pas vers l’est, un second, et l’air autour de lui sembla s’alléger, les pointes des cendres s’écarter devant lui, la chaleur elle-même se faire plus douce. Chaque pas le rapprochait de la silhouette, et plus il s’avançait, plus le visage d’Armand prenait des détails qu’il cherchait depuis des semaines, la commissure des lèvres, la mèche blanche, la ride entre les sourcils — une mémoire en train de se reconstruire, atrocement belle.
Trois pas encore.
Il étendit la main.
Quelque chose de lourd s’abattit sur son épaule, une masse, un poids qui le fit basculer en avant et il tomba, le menton dans le sable, les mains ouvertes pour amortir le choc. Le contact froid d’un visage contre le sien, des bras qui le maintenaient, un souffle rauque contre son oreille.
— Ne regarde pas, cria Henri, ne regarde pas la crête ! C’est une image. C’est une image !
Fournier se débattit, les yeux fous, mais Henri pesait lourd, et il le clouait au sol comme on cloue une peau sur un séchoir. Autour d’eux, la partie du vent qui charriait les braises abandonnait les cendres pour frapper de plein fouet la ligne de pierres.
— Il m’appelait, grinça Fournier, je l’ai vu, je l’ai vu me faire signe de venir…
— C’est le vent qui te fait signe, hurla Henri en le secouant, c’est le vent qui prend l’image de ce que ton esprit cherche ! Tu le sais ! Tu l’as dit toi-même à propos des carabines ! Ce vent fabrique des choses à partir du vide ! Il n’y a personne entre ces pierres, Fournier !
Fournier cligna des yeux. Les mots pénétrèrent lentement, comme des gouttes dans une pierre poreuse. La silhouette sur la crête ne disparut pas, mais elle vacilla un instant, comme une flamme dans un courant d’air, et il comprit qu’elle n’était pas là — ou pire, qu’elle était là pour lui seul, que le vent la nourrissait de son propre désir de la voir.
Il ferma les yeux, lutta pour respirer.
— Merci, dit-il dans un souffle.
Henri relâcha son étreinte, resta à genoux à côté de lui, les épaules basses, haletant, le regard étreignant la peau tannée de Fournier.
— Il ne nous reste plus rien à perdre, dit-il enfin. Tu vois bien. Ce vent nous prend par les yeux et par la mémoire. Si nous continuons, nous ne saurons bientôt plus qui nous sommes.
Fournier se releva. Le vent commençait à retomber, mais la cendre, elle, restait suspendue dans l’air comme une pluie inversée, qui ne tombait jamais tout à fait.
Il regarda la ligne de pierres. Toujours là-bas. Toujours dressée. Et, une seconde, il put jurer qu’entre deux menhirs, une silhouette longue et mince marchait encore vers l’est.
— Nous avons perdu la viande, nous avons perdu nos armes, nous avons perdu nos souvenirs, dit-il. Mais ces pierres ne sont pas un hasard, elles ne sont pas une illusion. Bakary, est-ce qu’elles étaient là avant le vent ?
Bakary leva la tête, les yeux rouges de poussière, et parla à voix basse :
— Elles étaient là. Le vent les fait chanter. On dit que quand le vent souffle fort, les pierres ouvrent leur gorge.
Fournier se tourna vers Henri, les dents serrées, un peu de sang séché au coin de la lèvre.
— Alors nous allons les écouter. Et nous allons découvrir ce qu’elles chantent.
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