Le Blanc sur la Carte
Lire le chapitre 28: The Liar's Confession
La pierre pesait contre la paume d'Émile comme un cœur arraché. Autour de lui, le silence de l'aube n'était troublé que par les clapotis du lac, qui semblait à présent aussi calme qu'une tombe fermée. Les yeux de Djimon le regardaient sans le voir ; Henri frottait ses mains vides l'une contre l'autre ; Bakary se tenait en retrait, la tête inclinée vers le cairn de Mamadou.
— Il faut te dire, murmura Émile. J'aurais dû le faire avant Mamadou.
Henri releva la tête, mâchoire serrée :
— Dire quoi ?
Émile s'agenouilla au bord de l'eau. Son reflet y dansait, déformé, vieilli de dix ans en une seule nuit. Il ouvrit la bouche et le mensonge en sortit par lambeaux, comme une fièvre qu'on crache enfin.
— La carte que j'ai présentée au Ministère. Le prétendu relevé du fleuve jusqu'au lac. Le rapport qui certifiait l'existence d'une piste caravanier vers l'intérieur… Tout était faux. J'ai dessiné ce parcours moi-même, dans le cabinet d'Armand, après sa disparition. Je l'ai griffonné sur ses esquisses, et je l'ai recopié avec soin, pour qu'il paraisse authentique. Personne ne vérifia jamais. Pourquoi l'aurait-on fait ? C'était Armand qui m'avait formé. On faisait confiance à son élève.
Henri se releva d'un bond, du gravier collé à ses genoux :
— Tu as falsifié une carte officielle ? Tu as mis nos vies en jeu pour une route que tu avais inventée ?
— J'ai mis ma vie en jeu, rectifia Émile d'une voix blanche. Je n'imaginais pas que vous me suivriez. Henri, vous êtes arrivé à ma porte la veille du départ. Bakary et Djimon sont venus après.
— Et tu ne leur as rien dit.
— Je ne pouvais pas. Si j'avais avoué que le véritable but de cette expédition était de retrouver les traces d'un homme que sa propre institution avait banni, vous m'auriez pris pour un fou. Et vous auriez eu raison.
Bakary s'approcha, ses pieds nus faisant à peine crisser le sable.
— Armand. Celui qui a dessiné les cartes que vous cherchiez dans votre malle, au début du voyage ?
Émile ferma les yeux.
— Oui. Il était le géographe le plus brillant de sa génération. Il avait obtenu les financements pour explorer cette région impossible, mais il avait affirmé devant la Société de Géographie que la Terre ne se mesurait pas seulement en latitudes et en longitudes. Que les espaces blancs sur nos cartes n'étaient pas des vides, mais des portes. On l'a ridiculisé. On l'a accusé de charlatanisme. Il fut déchu de ses titres et exilé dans un village de province. Il y est mort six mois plus tard, seul, sans jamais pouvoir présenter ses preuves.
— Et vous avez pris sa relève, dit Bakary. Vous avez menti pour achever ce qu'il n'a pas pu accomplir.
— J'ai volé sa carte topographique avant qu'elle ne soit détruite par l'administration. Mais je n'ai jamais pu en déchiffrer la légende. Elle était écrite dans un code personnel qu'il n'a jamais partagé. Et je me suis dit que le lac… que ce lac qu'il cherchait devait me le révéler.
Henri fit les cent pas, les poings serrés.
— Vous avez donc engagé des hommes pour les conduire à leur mort sur la foi d'un tracé inventé ! Mamadou est allé au fond de cette eau à cause de vous !
— Non, dit Bakary d'une voix calme.
Henri s'arrêta net :
— Comment, non ?
Bakary leva vers le lac un visage que la fatigue semblait avoir taillé dans du vieux bois :
— Mamadou savait. Depuis le premier campement. Il connaissait le désert mieux qu'aucun d'entre nous, il avait compris que la route que nous suivions ne correspondait à aucune réalité. La végétation changeait de façon qu'il n'avait jamais vue. Les étoiles elles-mêmes semblaient s'être déplacées. Il venait me parler la nuit, silencieusement, et il me disait : « Il ment, mais son mensonge est plus vrai que notre vérité. » C'est pour cela qu'il a pris la pierre. Il cherchait à atteindre le fond avant nous.
Émile dévisagea le guide, tandis qu'Hadrien se figeait :
— Vous saviez depuis le début.
— Je savais qu'aucun homme ne peut dessiner une route dont il ignore la destination. Vous, vous ne mentiez pas sur le chemin, monsieur Fournier. Vous mentiez sur ce que vous cherchiez. Et c'est une tout autre nature de mensonge.
Bakary s'accroupit près du lac et désigna de la main l'eau limpide :
— La surface ne ment jamais. L'eau reflète ce qu'on lui donne. Mais elle retient aussi ce qu'on lui refuse. Les noms, les souvenirs, les mensonges… Elle s'en nourrit depuis des générations. Et voyez : elle est calme, parce qu'Hierri a lâché son ambition. Elle a accepté son cadeau.
Il se tourna vers Émile, puis vers Djimon :
— Le vieux savoir que ce lac n'a qu'une seule règle : il ne peut prendre ce qu'on ne lui offre pas. Mais il peut aussi se repaître de ce qu'on essaie d'enterrer vivant. Votre mensonge au Ministère… ce n'est pas lui qui compte. C'est ce que ce mensonge protège. Les mensonges, monsieur, sont des vérités que nous ne voulons pas nommer.
Émile sentit ses mains trembler contre ses cuisses.
— Armand. Je mens pour Armand depuis son départ. Je mens sur ce qu'il était, sur ce qu'il a fait, sur ce que je sais de lui. Il ne m'a pas seulement formé — il m'a pris comme apprenti après la mort de mon père. Il m'a appris à observer, à structurer, à douter. Et puis il est parti, en me laissant un dernier mot : « Viens me chercher. » Il savait qu'il ne survivrait pas. Il avait besoin que je lui survive, pour porter ses travaux.
— Vous l'aimiez, dit Henri, plus doucement.
— Comme un père. Comme plus qu'un père. Je n'ai jamais su dire ce que j'aimais. Il me semblait que nommer ce qu'on chérissait exposait une faiblesse. Alors j'ai appris à mentir, à manipuler les cartes et les bureaucrates, tout en maudissant les menteurs que je croisais. Pour devenir son digne successeur, j'ai fait de mes vies une succession de façades.
Un vent faible traversa la rive, et le lac sembla presque murmurer, une onde à peine visible se propageant depuis la surface vers l'horizon. Djimon, qui était resté muet jusque-là, se leva enfin, tenant toujours la pierre lumineuse dans sa paume ouverte :
— Si elle se nourrit de mensonges, dit-il d'une voix grave, alors votre mensonge est plus vieux que vous ne le pensez. Il a commencé avant votre père, avant Armand. Vous n'avez jamais dit à personne le nom de la première personne qui vous a appris le mensonge, n'est-ce pas, Émile ?
Le géographe pâlit.
— Comment… comment pouvez-vous savoir cela ?
— Parce que moi aussi, j'ai porté le mensonge d'un enfant face à une mort que je ne comprenais pas.
Djimon tendit la pierre vers le lac, et sa lumière s'intensifia, projetant des ombres bleues sur leurs visages :
— Il faut la déposer maintenant, avant que le soleil se lève. Sinon elle restera la seule vérité que le lac ne pourra jamais vous prendre.
Émile regarda la pierre, puis l'eau, puis les hommes autour de lui. Il n'avait aucun objet à offrir. Ou plutôt, il en avait trop — et pas un seul qu'il osât nommer. Il crut entendre, très loin, la voix d'Armand qui lui murmurait une instruction oubliée.
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