Le Blanc sur la Carte
Lire le chapitre 27: The Rites of Stone
Le cairn de Mamadou ne fut pas élevé en silence. Bakary exigea des pierres, toutes celles que leurs mains pouvaient porter, et il les voulut choisies une à une sur la grève boueuse. Henri obéit sans protester, ses épaules voûtées comme s'il portait déjà le poids de sa propre tombe. Djimon s'activa avec une fièvre quasi frénétique, arrachant des blocs de la terre avec des doigts ensanglantés. Fournier les imita, mais chaque pierre qu'il soulevait lui semblait plus lourde que la précédente, comme si la rive entière refusait de lâcher prise.
« Pas celle-là », dit Bakary lorsque Fournier déposa un galet sombre et veiné de rouge. « Elle vient du fond. L'eau l'a marquée. » Il la jeta dans le lac, qui l'avala sans un remous. « Les pierres de la rive, seulement. Celles qui ont vu le soleil. Sinon, le lac garde une part de lui. »
Fournier ne demanda pas ce que cela signifiait. La réponse était écrite dans la rigidité du dos de Bakary, dans la façon dont il évitait le regard de la surface miroitante. Ils travaillèrent jusqu'à ce que leurs paumes saignent et que le cairn atteigne la hauteur d'un homme agenouillé. Une pyramide bancale, imparfaite, faite de mains tremblantes.
Alors Bakary se tint face à la pierre, et il chanta.
Ce n'était pas une mélodie française, ni même une langue que Fournier reconnaissait. C'était un son qui semblait venir d'avant les mots, une plainte modulée qui épousait le rythme du vent sur l'eau. Bakary ferma les yeux, son torse nu ruisselant de sueur, et sa voix monta et descendit comme une lame qui respire.
« C'est la chanson du démon », dit-il quand le silence retomba, plus lourd qu'avant. « Mon grand-père l'a apprise d'un homme qui n'était pas un homme. Il disait qu'elle servait à fermer la bouche des morts, pour qu'ils ne crient pas le nom des vivants. » Il cracha sur la pierre. « J'espère qu'elle marche sur celui-là. Parce que Mamadou savait ce que je cherchais. Et il l'aurait dit, si le lac lui en laissait la force. »
Henri frissonna. « Vous pensez qu'il peut... revenir ? »
« Je pense que ce lac garde tout, blanc. » Bakary se tourna vers lui, les yeux plissés. « Et je pense qu'il n'aime pas rendre ce qu'il a pris. »
Djimon s'était accroupi près de l'eau, les mains dans les poches de sa veste déchirée. Il fixait quelque chose entre ses doigts. Quand il se releva et vint vers Fournier, son visage était un masque de concentration douloureuse.
« Tenez », dit-il, déposant dans la paume de Fournier une pierre petite et translucide, presque invisible dans la lumière déclinante. À l'intérieur, prise comme une bulle dans l'ambre, une particule de lumière palpitait — lente, régulière, obstinée.
Fournier la porta à son œil. « Qu'est-ce que c'est ? »
« Je l'ai trouvée près du corps de Mamadou. » Djimon parlait d'une voix qu'il n'avait pas utilisée depuis la mort de son frère, une voix de verre brisé. « Avant qu'il ne coule, sa main s'est ouverte. Cette pierre est tombée de sa paume. Je l'ai cachée avant que l'eau ne la reprenne. »
La lumière à l'intérieur battit plus vite sous le regard de Fournier. Un pouls. Le sien.
« Elle a la couleur des montagnes de mon enfance », dit Djimon. « Je n'ai jamais revu cette couleur. Mais je sais qu'elle venait de là-bas. » Il pointa l'autre rive, invisible derrière le brouillard. « Peut-être qu'elle sait le chemin. Peut-être qu'elle se souvient pour lui. »
Fournier referma son poing sur la pierre. Elle était tiède, contre toute logique — tiède comme une joue contre un oreiller, tiède comme la main d'un homme vivant.
« Merci », dit-il. C'était un mot minuscule pour ce qu'il aurait voulu dire.
Djimon hocha la tête, puis retourna s'accroupir près de l'eau, seul avec son deuil.
Bakary les observait depuis le cairn. Sa chanson avait cessé, mais un dernier écho semblait encore se lover dans l'air, quelque part entre le battement de l'eau et le silence des montagnes.
« Qu'est-ce que vous cherchez maintenant, géographe ? » demanda-t-il, et sa voix n'avait plus cette rudesse habituelle. Elle était plate, comme une surface qui attend d'être brisée.
Fournier tourna la pierre entre ses doigts. La lumière à l'intérieur dansait, s'accélérait, ralentissait au rythme de son cœur — ce cœur qui vibrait à l'unisson avec le lac depuis des jours, depuis une éternité.
« La sortie », répondit-il, mais il savait que ce n'était pas vrai.
« Vous mentez. » Bakary s'approcha, si près que Fournier vit les rides autour de ses yeux, des cicatrices de soleil et de sable. « Le lac vous entend. Il vous entend mieux que vous-même. » Il désigna le lac, qui s'était calmé après la tempête, sa surface lisse comme une plaque de verre noir. « Il vous écoute, et il enregistre chaque mot faux que vous prononcez. Vous voulez passer ? Vous devez d'abord dire un vrai. »
« Je ne mens pas. »
« Tout le monde ment, toubab. » Le mot n'était pas une insulte, mais un constat doux-amer. « Moi aussi. Je mens quand je dis que je ne sais pas quoi offrir. » Sa voix se brisa légèrement. « Je mens quand je dis que je ne le sais pas. »
Henri s'était relevé, une pierre encore dans la main. Son visage était blême. « Si le lac entend tout... si chaque déni le nourrit... » Il laissa tomber la pierre, qui roula sur le sol et s'immobilisa contre la botte de Fournier. « Nous étions condamnés dès que nous avons ouvert la bouche. »
Bakary acquiesça, une seule fois, lentement.
« Ce démon ne prend pas les souvenirs. Il les reçoit. » Il cracha sur le sol, un geste presque rituel. « Il faut lui donner un nom pour en sortir. Un vrai nom. Celui que vous aimez le plus. Celui que vous avez caché dans la cave de votre poitrine. »
« Vous avez dit que vous ne pouviez pas donner le nom de votre fils », murmura Fournier.
« Parce que c'est un nom, pas un souvenir. » Les yeux de Bakary étaient secs, mais sa voix trembla. « Si je le dis, il le prend. Et mon fils n'existe plus qu'ici. » Il se frappa la poitrine. « Dans ma voix. Si je la lui donne... »
Il n'acheva pas. Il n'avait pas besoin d'achever.
La pierre dans la main de Fournier s'embrasa soudain — la lumière intérieure se mit à pulser à une cadence frénétique, désordonnée, comme un cœur en détresse. Il l'ouvrit. La particule de lumière n'était plus seule. Des filaments sombres s'y tordaient, de la fumée liquide qui se ramifiait, dessinant des formes — une carte, des lignes, des noms qu'il ne pouvait pas lire mais qu'il reconnaissait.
Son propre nom. Encore. Toujours.
Le lac se souleva doucement, à peine une ride, mais Fournier sentit la vibration dans ses os — le battement du lac répondait à celui de la pierre, et les deux répondaient à son cœur. Un trio de pulsations dans l'obscurité.
« Ce n'est pas une carte », dit-il lentement, les mots surgissant sans qu'il les cherche. « C'est une clé. »
Djimon releva la tête. « Une clé pour quoi ? »
Fournier fixait les filaments sombres qui s'étiraient dans la pierre, qui dessinaient un chemin qui n'existait sur aucune carte — parce qu'il n'était pas sur la terre, mais sous elle. Sous le lac.
« Une clé pour là où il garde ce qu'il a pris. » Sa voix se fit étrange, comme portée par une marée. « Là où Armand est. Et Mamadou. Tous ceux qu'il a avalés. »
Bakary s'approcha, les yeux sur la pierre. Quelque chose passa sur son visage — pas la peur, mais une reconnaissance. Une horreur familière.
« Mon grand-père a parlé d'une chose pareille. » Sa voix n'était plus qu'un murmure. « Il disait que le démon garde un coffre sous l'eau. Pas d'or. Pas d'os. » Il frissonna malgré la chaleur. « De noms. Des milliers de noms, suspendus dans l'eau noire, brillants comme des étoiles mortes. »
Il regarda Fournier droit dans les yeux.
« Si vous tenez cette clé, géographe, vous pouvez ouvrir ce coffre. Vous pouvez prendre ce que vous cherchez et partir. Mais il faudra en laisser tomber un autre à la place. » Il désigna le cairn de Mamadou. « Et le lac choisit lui-même qui manque. »
La pierre pulsait toujours dans la main de Fournier, plus rapide, plus chaude. L'eau du lac recommençait à bouger, imperceptiblement, des vagues qui n'étaient pas du vent.
Il regarda la clé, puis le cairn, puis l'autre rive où quelque chose l'attendait — ou quelqu'un. Et pour la première fois depuis son arrivée sur cette grève interdite, il ne savait pas si la peur qu'il ressentait venait de rester, ou de partir.
La lumière dans la pierre battit une dernière fois, fort, puis s'apaisa.
Comme un cœur qui acceptait ce qui allait venir.
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