Le Blanc sur la Carte
Lire le chapitre 35: The Astrolabe's Secret
L'air brûlait dans ma gorge avant même que mes yeux ne s'ouvrent. Le sable du rivage collait à ma joue, humide de l'eau du lac qui refluait en ondulations paresseuses autour de mes doigts. J'avais la bouche pleine de sel et de silence.
Henri fut le premier à me trouver. Ses mains rugueuses me retournèrent sur le dos, et son ombre masqua un ciel d'un blanc laiteux qui n'avait rien à voir avec l'Afrique que nous avions traversée.
— Fournier ! Il respire !
Des visages se penchèrent. Ngolo, Mamadou, Henri. Ils étaient là. J'étais là. Et pourtant, une part de moi était restée là-bas, dans la cathédrale immergée, sur les cylindres de cire, dans les couloirs de mes propres souvenirs perdus.
— Le lac…, murmurai-je dans un souffle rauque.
— Il t'a recraché, dit Mamadou, les yeux ronds. Le lac ne garde pas ceux qui refusent de donner leur nom.
Je toussai, crachai une eau noire et glacée qui semblait trop dense pour être de l'eau. Je cherchai ma poche. L'astrolabe y était, lourd et froid, et ses lignes gravées brûlaient presque ma paume à travers le tissu.
Henri m'aida à m'asseoir. Autour de nous, le rivage était désert de toute la végétation que les autres avaient décrite. Pas de ce qu'il appelait les arbres fantômes — seulement des roches nues et une brume rampante qui semblait émaner du lac lui-même.
— Armand, dis-je. J'ai vu Armand. Il est sous l'eau. Il m'a laissé un message.
Henri plissa les yeux.
— Armand est mort il y a trois ans. Tu l'as vu là-dessous ?
— Là-dessous, les morts parlent encore. Le lac ne les efface pas. Il les archive.
Je sortis l'astrolabe de ma poche. Bizarrement, je m'attendais à le voir réduit en pièces détachées, brisé comme lorsqu'il avait traversé le toit de verre de Paris englouti. Mais il était intact, lisse, les graduations zodiacales aussi nettes que le jour où Armand me l'avait offert.
— C'est impossible, soufflai-je.
— Quoi ? demanda Mamadou.
— Il s'est brisé dans l'eau. Je l'ai vu se fendre.
Henri s'accroupit à mes côtés, examinant l'instrument.
— Tu l'as rêvé, peut-être. Ou alors c'est ce qui t'a ramené. Les choses brisées, le lac les répare parfois. Pour mieux les posséder.
Une colère sourde monta en moi. Non. Ce n'était pas le lac qui réparait. Armand avait dit que l'astrolabe n'avait jamais été brisé, seulement mal compris. Je le tournai entre mes mains, cherchant les fissures invisibles, les chambres secrètes que mon mentor aurait pu y tracer.
Et je trouvai.
Sous la volute du support, à l'endroit où le métal s'épaississait en un médaillon que j'avais toujours cru décoratif, mes doigts trouvèrent une ligne infime, une jointure qui n'était pas un défaut de forge mais un couvercle. J'y insérai l'ongle et poussai.
Le médaillon céda avec un déclic sec. Son intérieur contenait une feuille de parchemin pliée en huit, si fine qu'elle semblait tissée dans une pellicule de peau.
Mes doigts tremblaient. Henri retint son souffle. Ngolo, qui nous rejoignait, fit un signe de croix hésitant.
Je dépliai le parchemin. L'encre en était pâle, fantomatique, comme si elle avait été rédigée par une main qui n'existait plus que dans l'eau. Mais je la reconnus. C'était mon écriture. Mon écriture de jeunesse, celle que j'avais eue étudiante à Paris, avant que mes années d'expédition ne durcissent ma plume. Les lettres rondes et appliquées d'un garçon qui voulait plaire à son professeur.
> Pour défaire la carte, il faut effacer le cartographe.
Je relus la ligne plusieurs fois. Les mots ne changeaient pas. Ils restaient là, immobiles, accusateurs.
— Qu'est-ce que c'est ? demanda Henri.
— Une phrase que j'ai écrite, répondis-je lentement. Mais je ne me souviens pas de l'avoir écrite.
Mamadou se pencha, examina le parchemin sans le toucher, comme s'il craignait de se brûler.
— Le lac, dit-il. Il stocke les souvenirs qu'il vole. Les tiens, ceux d'Armand, ceux de tous les égarés. Mais ce parchemin… ce n'est pas un souvenir volé. C'est une instruction.
— Une instruction que je me suis envoyée à moi-même, achevai-je en déglutissant.
Henri se releva, fit quelques pas vers le lac qui demeurait d'un calme surnaturel, une nappe d'argent sans une ride.
— Alors tu sais ce que tu dois faire ?
— Le parchemin dit qu'il faut effacer le cartographe. Le cartographe qui a tracé le premier blanc. J'ai toujours cru que ce blanc était l'œuvre du lac, une puissance extérieure qui dévore la mémoire des explorateurs. Mais si j'ai écrit cette phrase moi-même, c'est que…
Je m'arrêtai. Les mots refusaient de franchir mes lèvres. L'astrolabe pesait dans ma main, soudain devenu un aveu de métal.
— C'est que le cartographe, c'est toi, dit Mamadou sans détour.
Un silence s'abattit sur le rivage. L'eau demeurait immobile. Le ciel, d'un blanc de craie, ne renvoyait aucune lumière chaleureuse. Même les oiseaux avaient disparu, comme si la création elle-même retenait son souffle.
— Comment pourrais-je avoir créé ce lac ? protestai-je, mais ma voix manquait de conviction. Je n'étais qu'un apprenti géographe. Mes premières cartes étaient pleines de blancs, oui, mais c'était par paresse, par ignorance. Jamais par intention.
Henri se retourna vers moi, et quelque chose dans son regard s'était durci.
— L'intention importe-t-elle ? Ce qui compte, c'est que ces blancs ont existé. Tu les as tracés. Et quelque chose, quelque part, a décidé de les remplir.
Je regardai l'astrolabe. Le médaillon ouvert révélait un second espace, plus petit, à l'intérieur même du premier. Comme une poupée russe de métal. Mais à l'intérieur, il n'y avait plus de parchemin. Seulement une surface polie, presque un miroir, qui me renvoyait mon propre visage aux traits tirés, à la barbe naissante, aux yeux cernés par les heures dans l'eau noire.
Un visage ordinaire. Un visage qui avait tracé des frontières approximatives, des côtes devinées, des rivières inventées pour combler les vides.
— Il faut que j'y retourne, dis-je.
— Non, dit Henri d'un ton sans appel. Tu viens de t'en sortir. Le lac t'a rejeté. Tu n'as aucune garantie qu'il te laissera repartir une seconde fois.
— Le parchemin dit que pour défaire la carte, il faut effacer le cartographe. Je ne peux pas l'effacer d'ici. Je dois confronter cette image au cœur du lac.
Mamadou caressa son menton, pensif.
— Et comment vas-tu effacer ton propre reflet ? Tu ne peux pas te tuer et revenir pour raconter l'histoire.
— Je ne sais pas encore. Mais j'ai écrit ces mots moi-même. Ce qui signifie qu'autrefois, je savais comment procéder. Quelque part, sous l'eau, il y a une version de moi qui détient la réponse.
Je glissai l'astrolabe dans ma poche et me levai, les jambes encore vacillantes. Le lac me regardait. Je le sentais, une présence en dessous, un œil inversé qui attendait mon retour.
— Il y a autre chose, dis-je doucement. Sous l'eau, j'ai vu des souvenirs qui ne sont pas les miens. Des gens qui n'ont jamais existé dans ma vie. Des rues que je n'ai jamais arpentées. J'ai joué un cylindre d'Armand qui m'a appris comment fonctionne le lac, mais j'ai aussi vu une cathédrale qui ressemble à celle de Paris sans être celle de Paris.
Henri fronça les sourcils.
— Qu'est-ce que ça signifie ?
— Que ce lac ne vole pas seulement la mémoire. Il en fabrique. La carte que j'ai dessinée, cette carte de blancs, elle n'était pas vide quand je l'ai tracée. Je l'ai remplie inconsciemment de ce que je connaissais : Paris, Armand, mes études. Et le lac a donné vie à ces souvenirs. Il a rempli mes blancs avec ma propre vie.
Je marquai une pause. Le rivage entier semblait vibrer d'une énergie contenue.
— Mais il y a des endroits qu'il n'a pas pu remplir. Des endroits si profondément vides qu'ils sont devenus des trous absolus. C'est là que le cartographe doit se trouver. Dans le premier blanc que j'ai jamais tracé.
Je contemplai l'eau un long moment. L'astrolabe, dans ma poche, émettait une chaleur sourde, presque organique, comme un cœur de bronze qui attendait que je reconnaisse enfin ce qu'il avait toujours été.
— Il faut que je retourne, insistai-je. Et cette fois, je sais où chercher.
Le lac ne bougeait toujours pas. Mais quelque part, loin au-dessous de la surface, quelque chose remua en réponse à ma décision.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.