Le Blanc sur la Carte
Lire le chapitre 36: The Self-Portrait
L’aube était encore grise quand Émile Fournier s’accroupit au bord de l’eau. Ses doigts tremblèrent moins qu’il ne l’avait craint. Il tenait l’astrolabe dans ses mains — intact, malgré la plongée, malgré la cassure qu’il avait vue de ses propres yeux. Le métal était tiède, comme vivant.
Derrière lui, Henri s’approcha lentement. « Émile. Tu n’as pas dormi. »
« Je n’ai plus besoin de dormir, » répondit Fournier sans se retourner. Sa voix était calme, étrangère à lui-même. Il avait traversé l’eau, il avait vu Paris sous la surface, il avait écouté des voix venue d’un autre temps. Le sommeil était un luxe d’homme qui ne doute plus de sa propre géographie.
Il sortit de sa poche un morceau de charbon, noir et friable, arraché au feu de camp avant l’aube. Henri le vit, et ses traits se durcirent.
« Qu’est-ce que tu fais ? »
Fournier ne répondit pas. Il posa l’astrolabe à plat sur ses genoux, face contre le ciel. La surface de bronze était lisse, polie par des décennies d’usage. Il y avait là l’ombre d’un cercle, là une graduation, là le trou où le centre de l’univers aurait dû se trouver. Il n’y avait pas d’image, pas de reflet. Le métal absorbait la lumière comme l’eau avait absorbé ses souvenirs.
Le charbon crissa.
D’abord une ligne courbe — le front. Puis deux arcs pour les sourcils, un trait pour le nez, la bouche ferme. Fournier dessinait son propre visage. Il n’était pas portraitiste, mais il connaissait les contours de sa fatigue. Les pommettes hautes, les cernes creusés par des mois de cartes impossibles, la barbe de trois jours. Il dessina l’ovale du visage avec soin, jusqu’à ce que le métal soit couvert de noir.
Henri s’accroupit près de lui. « C’est toi. »
« Oui. »
« Pourquoi ? »
Fournier finit le dernier trait — une mèche de cheveux retombant sur le front. Il regarda son œuvre. Dans le noir du charbon, il se reconnut. Mais quelque chose manquait. Les yeux. Il avait dessiné deux petites fentes vides. Il ne savait pas comment les remplir. Il ne se rappelait plus jamais avoir vu ses propres yeux.
Il se leva.
« Le cartographe, c’est moi. La première carte, c’est moi. Le premier blanc sur la carte — c’était mon visage que je refusais de tracer. » Il parlait à Henri, mais surtout à lui-même, au lac, à l’eau qui écoutait. « La mémoire du lac se nourrit de noms. Mais un nom se trace d’abord sur une carte. J’ai volontairement laissé un blanc à un endroit où je savais que des hommes mourraient. Je dessine maintenant ce qui manquait. »
Il leva le bras, l’astrolabe du portrait tenu à deux mains, face au ciel.
Le lac était parfaitement plat. Aucun vent. Aucune ride. Il attendait.
« Je te rends mon nom, » dit Fournier. Sa voix porta loin dans le silence. « Je te rends mon visage. Je ne sais pas si tu as été créé par ma peur, par la mienne ou par celle de tous ceux qui ont regardé une carte vide et ont imaginé des monstres. Mais je sais que celui qui n’a pas nommé les terres qu’il prétendait découvrir, c’est moi. Le premier blanc, c’est moi. »
Il jeta l’astrolabe.
L’instrument tournoya dans l’air, lentement, la face de charbon tournée vers le ciel comme pour une dernière lecture des étoiles invisibles. Il tomba sans bruit à quelques mètres de la rive. L’eau se referma dessus.
Pendant une seconde, rien.
Puis le lac se souleva.
Pas une vague — une élévation. Le centre de l’eau se gonfla, se souleva comme une poitrine qui respire, et une forme commença à émerger. Elle était immense. Haute de plusieurs mètres, large comme un immeuble de Paris, et pourtant elle ne coulait pas dans le chaos. Elle se composait lentement, de façon ordonnée, grain par grain d’eau.
Henri recula, portant la main à son fusil. Les autres porteurs, ceux qui restaient, crièrent et s’éparpillèrent derrière les rochers.
Fournier ne bougea pas. « Reste, » dit-il à voix basse à Henri, à Bakary, à tout le monde. « Ne bougez pas. C’est moi qu’elle veut. »
La figure se dégagea de l’eau. Des épaules énormes, un torse massif, des jambes comme des colonnes de brume liquide. Elle se tenait debout sur le lac, les pieds ne troublant pas la surface. Ses bras pendaient le long de son corps. Ses mains étaient des masses éclaboussées d’eau, encore en mouvement.
Puis la tête émergea.
Et elle était lisse. Un ovale parfait. Aucun nez, aucune bouche, aucune oreille. Juste une surface d’eau blanc-argenté, comme un miroir sans reflet. Une page vierge. Une carte sans aucune ligne. Un blanc absolu à l’échelle d’un homme.
Fournier eut un choc au ventre. Il la reconnut. Non la silhouette en elle-même, mais la posture. Le poids sur les épaules, la manière de pencher légèrement vers l’avant. Les mains. C’étaient ses mains. La façon dont elles pendaient, les doigts à demi fléchis, ceux d’un homme qui a trop tenu de crayon.
La figure fit un pas vers la rive. L’eau se plia sous son poids imaginaire. Elle s’arrêta à trois mètres de lui. La tête pencha, comme si elle l’examinait de ses yeux invisibles.
Fournier sentit ses jambes céder presque, mais il ne tomba pas. Il leva la main. Il ne savait pas pourquoi. Peut-être une salutation. Peut-être pour la toucher. Il ouvrit la bouche.
« Voici mon nom. Voici mon visage. Je les avais cachés pour ne pas être vu. Je les gardais secrets pour que personne ne puisse me juger, pour que personne ne me connaisse. Mais une carte sans cartographe est une mensonge, et une terre personne n’ose prétendre tracée n’a jamais été découverte. Je renonce. Je me rends. Je te donne mon nom, complètement. Emporte-le. Mais laisse partir ceux qui sont avec moi. Laisse leur mémoire intacte. »
La figure s’inclina. L’eau qui la composait se mit à vibrer — un son grave, à peine audible, comme un astrolabe qui tourne et tourne sans trouver de repère.
Puis elle se cassa.
D’abord une fissure au centre de sa tête blanche. Puis une autre, verticale. Puis des centaines, irradiant de partout comme des lignes de longitude autour d’un pôle inconnu. La figure se fragmenta, tomba en blocs d’eau dans le lac. Chaque morceau, en s’effondrant, entraînait avec lui une vague. Le lac entier se souleva autour d’elle.
Fournier tomba à genoux sur la berge.
Quand les vagues se calmèrent, le lac était plus petit. Une ligne plus retirée de la rive. L’eau avait une couleur différente — plus sombre, plus épaisse, comme si quelque chose s’était retiré de sa surface.
Henri accourut et le saisit par l’épaule. « Émile. Émile, tu es là ? »
Fournier leva la tête. Son visage était pâle, mais ses yeux étaient clairs. Pour la première fois depuis des jours, il savait qui il était.
« Je suis là, » dit-il.
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