Le Blanc sur la Carte
Lire le chapitre 38: The New Cartographer
Les rives du Niger apparurent d’abord comme une ligne de terre brune sous un ciel de craie. Bakary la vit le premier, immobile, les mains jointes sur son bâton. Il ne dit rien. Il montra simplement la rivière, large et lente, miroitante comme une lame posée sur le sol.
Henri poussa un cri rauque, presque un sanglot. Les porteurs survivants tombèrent à genoux, certains pour prier, d’autres pour boire, la bouche ouverte contre l’eau. Fournier resta debout, l’astrolabe inerte sous son bras, et regarda la surface. L’eau coulait. Elle ne le regardait pas en retour. C’était une bénédiction ordinaire.
— La fumée, dit Bakary.
Il désigna l’amont. Un panache gris montait au-dessus des arbres, régulier, battu.
— Un bateau, murmura Henri. Un vapeur.
Ils longèrent la rive en amont. Le soleil était haut quand ils atteignirent l’embarcadère de fortune : une clairière de brousse où un petit vapeur à roues à aubes, fatigué et suintant, chargeait des ballots de gomme arabique. Le capitaine, un Anglais bourru aux favoris blancs, les vit approcher sans broncher.
— Vous arrivez d’où ? demanda-t-il.
Henri répondit. Il parla de Tombouctou, de la sécheresse, d’un lac qui n’existe plus sur les cartes. Il parla des morts. Le capitaine écouta en haussant un sourcil, puis il regarda Fournier — la figure creusée, les yeux brillants comme des pierres polies au fond d’un puits.
— Géographe ? demanda-t-il.
— Oui.
— Vous avez de la chance. Un bateau de reconnaissance remonte dans trois jours. Vous monterez à bord. Vous payerez en histoire, parce que je ne crois pas que vous ayez un sou.
Fournier hocha la tête. Il n’avait pas un sou. Il n’avait presque plus rien. Sel, poussière, et le poids de l’astrolabe sous son bras, mort et muet comme une cloche sans battant.
Il ne parlèrent pas beaucoup, durant la remontée du fleuve. Henri s’assit souvent à l’avant, le visage tourné vers le paysage, et Fournier sut qu’il regardait autre chose que l’eau. Bakary resta auprès des porteurs survivants, leur parlant à voix basse, récitant parfois des noms comme on récite des prières. Quand Fournier s’approchait, ils se taisaient.
C’était la première fois de sa vie qu’il se sentait invisible devant des hommes qui le voyaient.
Il passa les nuits dans un hamac tendu entre deux poteaux, l’astrolabe posé contre sa poitrine. Des fois, il entendait des voix sous la coque. Il savait que ce n’était pas la coque. Il écoutait quand même, tendant l’oreille vers le bruit de l’eau contre le bois, et il disait à voix basse les noms qu’il se rappelait : Armand. Henri. Bakary. Les autres lui échappaient encore.
Il retrouva son nom, au moins. Il l’avait payé au lac, et le lac lui avait rendu quelque chose — pas tout, jamais tout, mais la partie de lui qui l’avait dessiné, qui avait commencé toute cette affaire avec une ligne blanche, un geste rien que pour compléter son œuvre. Ce jeune homme-là était mort quelque part entre le lac et le fleuve.
À Saint-Louis du Sénégal, on l’habilla, on le nourrit, on lui donna des papiers. Il ressemblait à un épouvantail de cérémonie dans son costume trop large. Un consul français, homme aimable aux dents fines, organisa son passage pour Marseille. Devant la cale, Henri lui serra la main avec trop de force.
— Tu vas écrire, dit Henri.
— Oui.
— Mais tu ne retourneras jamais là-bas.
Fournier ne répondit pas immédiatement. Il glissa la main dans la poche de son manteau neuf et en sortit une feuille pliée, bordée de poussière malgré tout. Il la tendit à Henri qui l’ouvrit, lut, et ferma les yeux un long moment.
C’était une carte. Pas une carte de sauvetage, pas une carte de route. La feuille était blanche au centre — non pas vierge, mais volontairement laissée blanche, encadrée de repères, de liserés, de courbes de niveau. Au centre, une seule note à la plume, minuscule comme un aveu :
« Ici, nul homme ne peut aller. »
— C’est pour le Ministère, dit Fournier. Moi, je n’y retourne pas. Mais ils doivent savoir.
Henri replia la carte, la glissa dans sa chemise. Il dit :
— Et toi ?
— Moi, j’ouvre une école.
Henri le dévisagea, puis rit — un rire court, sans joie. Il avait ri comme cela à Tombouctou, quand il croyait que Fournier plaisantait. Il ne plaisantait jamais.
Tu pourras apprendre aux autres à ne pas remplir les blancs, dit-il.
— À les respecter, dit Fournier. C’est autre chose.
Ils se séparèrent sur le quai. Henri rentra en Angleterre par Southampton. Bakary resta à Saint-Louis, sous contrat d’un autre commerçant, et Fournier lui donna toutes ses pièces — pas par générosité, mais parce qu’elles semblaient lui brûler les doigts. Bakary les prit sans sourire, gardant les yeux posés sur lui comme sur un arbre qui avait trop vu d’eau.
À Marseille, on l’acclama. Puis à Paris. La Société de Géographie le fêta — un banquet où les moustaches blanches bruissaient comme des pinceaux, où l’on trinqua à sa santé, où l’on demanda des détails. Fournier sourit par-dessus les verres de vin et donna des détails. Il parla des caravanes, des marchés, de la grande boucle du Niger. Il ne parla pas du lac. Chaque fois qu’on lui montrait l’endroit sur une carte — cette zone blanche, désormais célèbre, à la frontière de laquelle il avait placé une croix — il inclinait la tête et disait :
— Je n’y vais pas. On ne peut pas y aller. On ne peut pas.
D’abord, les journalistes croyaient qu’il s’agissait de pudeur d’explorateur. Puis ils crurent à un secret qu’il réservait. Enfin ils cessèrent de venir, parce qu’il ne racontait rien d’exploitable. Il ne restait que sa carte, exposée sous verre dans les couloirs du Ministère, avec son centre blanc et sa phrase unique — un reproche au milieu des triomphes coloniaux.
Il acheta une maison au bord de la Loire, à Saumur, près de l’école des cavaliers. Une bâtisse basses et blanches avec une cour arborée. Il y installa une salle de classe — pas d’instruments, pas de globes. Une simple ardoise noire et des tables. Ses premiers élèves furent des orphelins, qu’on lui envoya par charité, puis les fils de notables de passage, qui écoutèrent parler d’une science étrange : lire la terre sans jamais prétendre la posséder.
Il leur apprenait à lever des cartes. Mais aussi à laisser les cases vides. C’était contre-intuitif. Les parents protestaient.
— Un blanc, c’est une invitation, disaient-ils.
— Non, répondait Fournier. Un blanc, c’est une promesse. On promet qu’on ne sait pas. Et cette promesse-là vaut plus que toutes les conjectures tracées à l’encre.
Il menait ses élèves dans les collines en contrebas, les faisait noter les courbes du terrain, les noms des villages, les nœuds des rivières. Puis il leur demandait d’arrêter d’écrire avant que la vue devienne trop incertaine.
— Pourquoi ? demandait le plus hardi.
— Parce que là où la certitude s’arrête, le vrai monde commence. Si tu dessines au-delà de ce que tu vois, tu dessines tes peurs. Et les peurs, quand on les met sur une carte, deviennent des endroits où l’on envoie les autres.
Ils ne comprenaient pas. Ils apprendraient, ou pas. Cela n’avait plus tellement d’importance.
Sa sœur venait le voir une fois par an, au printemps. Elle lui paraissait familière — ses yeux doux, la façon dont elle se tordait les mains en parlant du marché, les façons qu’elle avait de dire « Émile » comme si c’était un autre nom. Un jour, elle lui montra une lettre de leur mère, morte depuis longtemps. Il la lut trois fois pour y croire.
— Tu te souviens d’elle ? demanda sa sœur.
Il voulait répondre oui. Il y était presque. Il avait un visage de femme âgée entrevue dans ses rêves, une voix qui lisait à voix haute dans une cuisine chaude. Mais le visage n’avait plus de détails, comme une esquisse noyée par des années d’orage. Il se rendait compte que cette chose-là ne reviendrait jamais. Elle ne gisait peut-être plus au fond du lac, mais elle avait été dissoute dans l’eau de pluie et ne reviendrait qu’en fragments, les jours de grande fatigue.
— Non, dit-il. Je me souviens de sa voix. Je ne me souviens plus de son visage.
Sa sœur ne posa plus de questions sur son voyage. Elle vit le naufrage dans ses yeux et choisit gentiment de l’ignorer, comme un homme bien élevé face à un trou dans sa manche.
Le soir de ses soixante ans, Fournier se tint seul dans la cour derrière l’école. Les pierres chaudes de l’été dégageaient une odeur de thym et de poussière. Il tenait l’astrolabe — le vieux disque de bronze, désormais toujours avec lui, rangé dans du tissu dans un tiroir de sa chambre. Il avait cru longtemps que cet objet contenait le pouvoir du lac. Il savait maintenant que le pouvoir, c’était la croyance qu’il pouvait posséder ce qu’il voyait.
Il le déposa sur la margelle du puits. La lumière du soir tombait sur le métal, révélant des gravures usées — noms de constellations, lignes de calcul, et, sur le bord du compartiment secret désormais vide, une seule encoche. L’encoche de son propre geste : la ligne qu’il avait dessinée dans sa jeunesse, le premier blanc que le lac avait absorbé — pas pour le remplir.
Pour lui offrir un lieu où se loger.
Il appela son élève le plus doué, un garçon de treize ans nommé Louis.
— Prends une ardoise, dit-il. Vous allez faire une carte de la région, depuis la route de Tours jusqu’au coteau des faluns. Tu iras jusqu’au pont, pas au-delà. Là où le sentier s’efface dans les peupliers, tu laisseras le blanc.
Louis fronça les sourcils :
— Les peupliers ? Mais le sentier continue encore à deux lieues, on voit bien. On m’a dit qu’il mène à une fontaine perdue.
Fournier regarda le garçon. Une boule monta dans sa gorge — quelque chose de sec, et qui ressemblait presque à de la gratitude.
— C’est exactement pour cela, dit-il, que nous n’y irons pas.
Il rentra dans la salle de classe, portant l’astrolabe. Il le posa sur la table au milieu de la pièce, où les élèves pourraient le voir et pourrait raconter une histoire, un jour où ils auraient besoin de comprendre ce qu’est ce qu’il ne leur dirait jamais tout à fait. Puis il sortit un tiroir, tira une feuille de papier vierge et commença, sous la lampe, à tracer une nouvelle carte — non pour partir.
Mais pour revenir.
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