Le Blanc sur la Carte
Lire le chapitre 37: After the Breaking
Le lac se retirait comme un souffle retenu qui enfin se libère. Fournier le vit d'abord à la ligne sombre qui cernait les berges, puis aux roches qui émergeaient, luisantes et nues. L'eau ne baissait pas par à-coups, mais par un mouvement continu, presque solennel, comme si le lac lui-même capitulait pouce par pouce.
Il se tenait au bord, les pieds dans la vase tiède, et regardait la surface se plisser puis se réduire. L'horizon d'eau qui avait dominé leur camp depuis des semaines s'affaissait, révélant un lit de sel craquelé, des arbres morts aux branches tendues comme des suppliques, et des formes que le regard refusait d'abord de nommer.
Henri s'approcha, son fusil en bandoulière, le visage tiré.
— Ce recul est trop rapide pour être naturel.
— Rien ici n'a jamais été naturel, répondit Fournier.
Le silence qui suivit fut rompu par un cri. L'un des porteurs, Ousmane, s'était arrêté à une vingtaine de mètres, pointant quelque chose du doigt. Sa voix, quand elle vint, était étranglée :
— Là... je les connais. Ce sont eux.
Fournier marcha vers lui, les semelles crissant sur la croûte saline. Il fallut quelques secondes à son esprit pour recomposer la scène. Trois corps, à moitié enfouis dans la boue séchée, les bras tordus, les visages tournés vers un ciel qu'ils n'avaient plus vu depuis longtemps. Leurs vêtements — vestes de coton grossier, turbans défaits — étaient maculés d'une argile blanchâtre qui semblait les avoir conservés autant qu'ensevelis.
Il reconnut Sékou. Puis Moussa. Puis le vieux Karamoko, dont la barbe grise était prise dans une gangue de sel.
— Ils sont là depuis le début, murmura Henri. Depuis le premier jour.
— Non. Depuis avant. Ils sont venus avant nous.
Fournier s'accroupit près du corps de Sékou. L'homme semblait dormir, mais son visage était lisse, d'une sérénité qui n'appartenait pas aux morts violentes. Une absence, plutôt. Comme si quelque chose avait été retiré de lui, laissant une enveloppe parfaite mais vide.
— Leurs mémoires, dit Fournier à voix basse. Le lac les a prises. Il n'a laissé que les coquilles.
Bakary arriva en courant, s'arrêta net devant le corps de Moussa — son cousin, du même village, avec qui il avait partagé le même toit jusqu'à l'embauche. Il resta immobile, les mains ouvertes, puis les porteurs vinrent se placer en cercle autour de lui. Ils se mirent à genoux dans le sel, un à un, sans un mot.
Bakary leva les mains au ciel. Sa voix, d'abord incertaine, s'affermit :
— Allahou akbar. Dieu est grand. Il reprend ce qu'il a donné, et ce qu'il nous a montré ici, cette terre d'eau et de sel, elle est témoin de leur passage. Ils ont marché. Ils ont souffert. Ils sont partis. Que le nom de chacun soit prononcé une dernière fois, et qu'il reste dans nos bouches, puisque le lac n'a pas pu tout prendre.
Un par un, les porteurs prononcèrent les noms. Sékou. Moussa. Karamoko. D'autres, ceux qu'ils avaient perdus dans les premiers jours, dont Fournier ne se souvenait plus lui-même — et cette incapacité à se rappeler leurs visages lui serra la poitrine comme un étau.
Quand la prière s'acheva, Bakary se tourna vers Fournier, les yeux secs mais rougis.
— Leur âme est restée ici, dit-il. Mais nous, nous devons partir. Cette eau va nous manquer, et pourtant je ne veux plus jamais la voir.
— Nous partons, répondit Fournier.
Il fit un pas, puis s'arrêta. Quelque chose brillait dans la vase, à une dizaine de mètres, là où le lac s'était retiré en découvrant une dépression profonde. Il s'approcha, le cœur battant.
L'astrolabe reposait au centre de la cuvette, posé sur une petite butte de sédiments comme sur un piédestal. Fournier le ramassa. L'instrument était chaud au toucher, presque tiède — non, il venait simplement d'être exposé au soleil, se dit-il. Il l'examina.
Les gravures étaient toujours là, les cercles, les degrés, les signes zodiacaux. Mais elles avaient perdu leur précision. Le métal s'était émoussé, les lignes semblaient avoir fondu et coulé, brouillées comme une écriture passée à l'eau. La boussole centrale ne tournait plus. L'aiguille, figée, indiquait une direction qui ne correspondait à rien — ni le nord, ni le lac, ni le chemin du retour.
— Il est mort, dit Fournier à voix haute.
Henri était venu derrière lui. Il regarda l'instrument, puis le lac qui continuait de rétrécir en silence.
— Il ressemble à ce que vous étiez en arrivant. Vide de son pouvoir.
Fournier faillit sourire. La phrase d'Henri, sans qu'il le veuille, portait une justesse qu'il n'avait pas voulue. L'astrolabe n'était plus qu'un objet. Un bel objet, certes, mais sans âme. Et lui-même, que restait-il de lui ? Il se souvenait de son nom. Il savait qu'il était Émile Fournier, géographe. Mais les détails — la voix de sa mère, le goût du pain chez sa sœur, la courbe d'une rue à Paris — flottaient dans une brume qui refusait de se dissiper.
Il glissa l'astrolabe dans son sac, par geste, par habitude.
Le groupe se mit en marche le long de la berge dénudée. Le lac continuait de se retirer à vue d'œil, et chaque pas les éloignait de cette chose qui avait failli les dévorer. Derrière eux, le bassin craquelait dans des craquements secs, comme un animal qui respire encore.
C'est alors qu'il les vit.
Une empreinte. Puis une autre. Une piste de pas parfaitement distincts s'étirant depuis les eaux résiduelles, remontant la berge, et filant vers l'est, droit vers l'horizon. Des pas d'homme, réguliers, sans hésitation, comme posés par quelqu'un qui savait exactement où il allait.
Fournier s'immobilisa, le souffle court.
— Henri. Regarde.
Henri s'accroupit, examina les empreintes. Il passa un doigt dessus, fronça les sourcils.
— Elles sont fraîches. Très fraîches. La personne qui a marché ici l'a fait il n'y a pas une heure.
— Armand, murmura Fournier.
Mais même en prononçant ce nom, il sentit un doute le saisir. Était-ce possible ? Armand était mort — ou perdu, ou avalé par les eaux avant même l'arrivée de l'expédition. Et pourtant. Le lac avait tout pris. Peut-être avait-il aussi rendu quelque chose.
Il suivit la piste du regard. Elle serpentait entre les roches, disparaissait derrière une dune de sel, réapparaissait plus loin, toujours droite, toujours nette. Une piste qui semblait le défier.
— Nous la suivons ? demanda Henri.
Fournier aurait voulu répondre oui. Il aurait voulu courir, rattraper celui qui l'avait précédé ici, lui demander ce qu'il savait, ce qu'il avait vu, comment on pouvait s'échapper d'un endroit comme celui-ci. Mais quelque chose le retenait. La même méfiance qui lui avait appris, au fil des semaines, que les apparences de cette terre étaient des pièges pour les esprits trop confiants.
Il baissa les yeux vers l'astrolabe dans son sac. Il était inerte, simple métal. Le lac n'avait plus de pouvoir sur lui. Et pourtant.
— C'est peut-être une illusion, dit-il lentement. Une dernière tentative.
— Ou c'est peut-être votre mentor, répondit Henri. Nous ne le saurons pas si nous ne le suivons pas.
Les autres attendaient, silencieux, entre la prière et la marche. Le soleil déclinait, allongeant les ombres sur la plaine blanche et craquelée. La piste brillait dans la lumière rase comme un fil d'argent.
Fournier prit une décision. Il se détourna de la piste, fit face à l'est, où une ligne verte dans le lointain annonçait la vallée du Niger qu'ils devaient rejoindre. Le chemin du retour était là, devant eux, tangible et vrai.
— Nous ne la suivons pas, dit-il.
Henri haussa un sourcil mais ne protesta pas.
Fournier s'engagea sur la berge, laissant derrière lui les empreintes qui s'étiraient vers un avenir incertain. Il sentit, sur sa nuque, le regard invisible qu'il s'interdisait de tourner. La piste était peut-être réelle — ou peut-être pas. Armand, là-bas, marchait peut-être encore, libre enfin, libéré lui aussi de ce qui l'avait retenu. Ou alors c'était encore une manière pour le lac de garder une prise sur eux, même en se retirant, même en mourant.
Il marcha. Chaque pas faisait craquer le sel sous ses bottes. Les porteurs suivaient, Bakary en tête, chantonnant une prière presque silencieuse. Henri fermait la marche, jetant de temps à autre un coup d'œil derrière lui, par prudence.
La dernière fois qu'il se retourna, le lac n'était plus qu'une flaque sombre au creux d'une vallée de boue séchée. Et la piste de pas — si tant est qu'elle eût jamais existé — s'était éteinte dans les ombres du soir.
Il tint l'astrolabe dans sa main pendant un long moment, le tournant entre ses doigts comme on tourne un objet dont on ne sait plus s'il est vivant ou mort. Puis il le remit dans son sac, se tourna résolument vers l'est, et marcha vers le fleuve, vers la vie, vers tout ce que le lac n'avait pas pu lui prendre.
Dans son esprit, comme un refrain, les mots de la prière de Bakary résonnaient encore, adoucis par le vent : ils ont marché. Ils ont souffert. Ils sont partis. Et lui, il marchait encore.
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