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Le Cadre Doré

Lire le chapitre 10: The Unexpected Ally

La poussière soulevée par la trappe retomba en voile fin autour de mes épaules. Je m'étais attendue à un entrepôt vide — c'était le cas, à un détail près. Quelque chose avait bougé dans l'ombre, entre les caisses en bois qui s'empilaient jusqu'aux poutres métalliques.

Mon poing se serra autour du flash. Thibault m'avait prêté ce lieu sans poser de questions, un réflexe d'ancien collègue qui savait lire dans mes silences. J'avais cru être la seule à connaître l'adresse.

Le bruit se répéta, plus proche. Un raclement de semelle sur le béton.

Je fis volte-face. Une silhouette se découpa dans le rai de lumière qui filtrait par la verrière cassée. Costaud, les épaules larges, la démarche étrangement fluide pour sa carrure. Pas le sbire que j'avais poursuivi à travers les ateliers du Marais. Celui-ci portait un passe-montagne et tenait un tuyau de plomb.

— Mademoiselle Moreau, dit-il d'une voix grave, presque polie. On m'avait dit que vous étiez plus difficile à trouver.

Je reculai d'un pas, calculant la distance jusqu'à la sortie de secours. Derrière lui, deux autres hommes se détachèrent des ombres. Trois contre une. Mes chances étaient minces.

— Qui vous envoie ?

Le type au tuyau ricana.

— Quelqu'un qui n'aime pas les fouineuses.

Il fit un pas en avant. Le tuyau siffla dans l'air.

Je me baissa, roulai sur l'épaule, et la portière en tôle qui me servait de couverture vibra sous l'impact. Ma main tâtonna dans ma poche — mon téléphone, pas d'arme. Décision stupide que je payais à l'instant.

Le deuxième homme contourna par la gauche. Le troisième verrouillait la sortie.

— Vous vous êtes fait des ennemis, mademoiselle Moreau, murmura le chef en approchant. Dommage.

Un éclat de verre explosa derrière lui. La verrière venait de céder sous une masse noire qui atterrit en souplesse, presque silencieusement, entre mes agresseurs et moi.

Le temps d'un battement de cœur, tout s'arrêta.

Le nouvel arrivant portait une cagoule noire et des gants de cuir. Il tenait une matraque télescopique, déjà déployée. Il ne m'accorda pas un regard — sauf une fraction de seconde, quand ses yeux croisèrent les miens sous le masque. Des yeux clairs. Intenses.

Et je reconnus la démarche.

L'articulation de la cheville droite qui cède imperceptiblement. Une légère inclinaison du bassin pour compenser. La même allure que j'avais vue s'enfuir à travers l'entrepôt désaffecté, une semaine plus tôt.

— Le Fantôme, murmurai-je.

Il ne confirma ni n'infirma. Il se contenta de sourire — je le devinai à la tension des tissus autour de sa mâchoire — et se tourna vers le chef.

— Trois contre un, dit-il d'une voix chaude, presque amusée. Vous devriez avoir honte.

— Qui tu es, toi ?

— Votre problème.

Ce fut rapide. D'une fluidité que je n'avais pas anticipée, il désarma le chef d'un mouvement du poignet, fit tournoyer le tuyau qui retomba contre le crâne du deuxième homme, puis planta sa matraque dans le plexus du troisième. Trente secondes, pas plus. Les corps s'effondrèrent dans un concert de gémissements.

Il se pencha sur le chef, dont le passe-montagne avait glissé, révélant un visage carré, des cicatrices d'acné anciennes.

— Dis à celui qui t'envoie que la prochaine fois, je n'y vais pas de main morte.

— Tu vas le payer — commença le type.

Le Fantôme le saisit par le col, le souleva presque.

— Le Corbeau. Tu lui diras que Le Fantôme le salue.

Les yeux du type s'écarquillèrent. Il bredouilla une réponse inintelligible et se releva, entraînant ses deux acolytes qui se traînaient à peine. La porte métallique claqua derrière eux.

Le silence retomba.

Je restai accroupie derrière la portière, mon pouls encore affolé, mes yeux rivés sur lui.

Il se tourna vers moi. Lentement, il releva sa cagoule.

L'homme qui me fit face avait la trentaine, des traits anguleux qui paraissaient sculptés à l'économie, et des yeux gris perle qui vous déshabillaient mentalement. Il était moins grand que je l'avais cru — tout en nerfs et en angles vifs, comme un chat maigre habitué aux gouttières.

— Étienne, dit-il simplement. Et oui, je suis celui qu'on appelle Le Fantôme.

Je me redressai, gardant la portière entre nous.

— Vous avez un culot monstre.

— J'ai un problème, plutôt. Et vous aussi.

Il s'accroupit, se mit à mon niveau, comme pour désamorcer mon agressivité. Ses yeux ne quittaient pas les miens.

— Ces hommes travaillent pour quelqu'un qu'on appelle Le Corbeau. Un courtier du marché noir de l'art. Je le traque depuis dix-huit mois. J'étais proche de l'arrêter quand mes informateurs ont commencé à disparaître.

Je fronçai les sourcils.

— Disparaître ?

— Morts, pour la plupart. Un noyé dans la Seine, un autre électrocuté dans son atelier. Des accidents, officiellement.

Il glissa la main dans sa veste, en sortit une photo froissée qu'il me tendit. Une femme brune, la trentaine, un sourire timide, une blouse d'artiste tachée de peinture.

— Élodie Reynaud. Disparue il y a huit mois. Elle fabriquait des copies pour La Maison du Cadre. Des copies parfaites, qui finissaient certifiées par ForenSciences.

Mon souffle se bloqua.

— Je connais ce nom.

— Je sais. Vous êtes allée dans son atelier hier.

Et il savait aussi pour la surveillance. Le fil se tendait entre mes omoplates.

— Comment savez-vous tout ça ? Qui êtes-vous réellement ?

— Un ancien de la Brigade de répression du banditisme. J'ai démissionné il y a trois ans, quand j'ai compris que le système était trop pourri pour être réparé de l'intérieur.

Il se releva, rangea la photo.

— J'ai enquêté sur La Maison du Cadre. J'ai découvert un réseau de faux, de certifications falsifiées, et d'assurances frauduleuses. Le genre de mécanisme qui brasse des dizaines de millions. Et le Corbeau était une pièce du puzzle.

— Et Élodie était sa complice ?

— Non. Élodie était sa prisonnière de choix. Elle savait trop de choses. Quand elle a menacé de parler, le Corbeau a décidé de la faire taire. Pas la tuer — l'utiliser. La faire travailler encore plus, sous la menace.

Je repensai à l'atelier poussiéreux, aux toiles en cours de restauration, au Fragonard que j'avais découvert en train d'être découpé au scalpel.

— Je l'ai vue, dis-je lentement. Dans l'atelier. Quelqu'un détruisait des toiles.

— Élodie ?

— Je croyais que oui.

Il secoua la tête.

— Élodie est séquestrée quelque part. Je n'ai pas pu confirmer où. Mais hier, quand vous êtes arrivée sur son lieu de travail, le Corbeau a envoyé quelqu'un pour nettoyer les preuves.

Le lien se fit dans mon esprit.

— Vous me suiviez.

— Je vous protégeais. Maladroitement, apparemment.

Un silence s'installa entre nous. Dans la pénombre de l'entrepôt, ses yeux gris semblaient phosphorescents.

— Pourquoi me proposer une alliance ? Je suis enquêtrice d'assurance. Vous êtes un hors-la-loi.

— Et vous, vous êtes en train de marcher seule dans un piège. Vous avez trouvé des preuves sur le réseau ForenSciences. Vous avez une liste de noms qui pourrait faire tomber beaucoup de monde. Et j'ai les compétences pour vous protéger.

Il fit un pas vers moi. Je ne reculai pas.

— Le Corbeau tue mes contacts. Vous êtes la seule personne qui ait échappé à sa logique mortelle. Peut-être parce que vous êtes plus maligne que les autres. Peut-être parce que vous n'avez rien à perdre.

Il avait touché juste. Ma dette. Mes mensonges à Brunet. L'ombre de mon nom sur une liste que je n'aurais jamais dû voir.

— Et qu'est-ce que vous voulez, en échange ?

— Rien. Je veux juste le faire tomber.

Le mensonge était trop bien poli pour être vrai. Mais l'urgence dans sa voix, la précision de ses informations, la manière dont il avait neutralisé trois hommes sans sourciller — tout cela pesait dans la balance.

— Comment avez-vous su que j'étais ici ?

Il sourit.

— Thibault est un très mauvais menteur.

Je me raidis. Thibault. Mon ancien collègue, mon refuge discret.

— Je ne lui ferai aucun mal. Il vous est loyal — c'est une denrée rare, dans ce métier.

Il tendit la main. Une main fine, aux doigts d'orfèvre, contrastant avec les gants de cuir qu'il avait retirés.

— Alors ? On peut peut-être s'entraider avant que quelqu'un ne finisse au fond de la Seine.

Je regardais sa main ouverte. Une alliance avec Le Fantôme. Avec un homme que je poursuivais encore officiellement, dont le nom était inscrit sur mon tableau de suspects.

Mais Élodie. Le Corbeau. Le nom de Fischer.

Je serrai sa main.

— Je suis toujours enquêtrice, Étienne. Si vous commettez un vol pendant notre partenariat, je vous arrête moi-même.

Son sourire s'élargit — un vrai sourire, qui creusait ses joues.

— Marché conclu. Mais ne dites pas que je ne vous avais pas prévenue.

Il lâcha ma main et se dirigea vers la sortie. Arrivé à la porte, il se retourna.

— Il y a une vente aux enchères clandestine dans deux jours. Des collectionneurs du monde entier, des pièces certifiées ForenSciences, et un invité de marque : Le Corbeau. J'y ai une entrée. Si vous voulez le voir de vos propres yeux...

Il laissa la phrase en suspens et sortit dans l'air glacé de l'aube.

Je restai seule dans l'entrepôt, au milieu des hommes groggy qui reprenaient lentement conscience. Mon téléphone vibra.

Un SMS de Brunet, daté de minuit.

*"Fischer confirmé. Rendez-vous maintenu à 9h. Soyez précise. N'oubliez pas votre locket."*

Le locket. Pourquoi Brunet parlait-il de cela ? Cette question s'ajouta aux autres — trop nombreuses, trop lourdes. Le Corbeau. La Maison du Cadre. ForenSciences. Élodie. Le Fantôme, réel, incarné, avec des yeux gris et une proposition d'alliance trop généreuse.

Dehors, Paris commençait à s'éveiller. Une première lumière rose glissait sur les toits de zinc.

Je devrais choisir. Me rendre à ce rendez-vous avec Brunet et découvrir ce qu'il savait sur Fischer. Ou suivre Le Fantôme dans cette vente aux enchères interdites.

Ma main tâta le locket sous mon chemisier. Le métal froid contre ma peau.

Je connaissais déjà ma réponse.