Le Cadre Doré
Lire le chapitre 9: The Vanished Restorer
La lumière du matin filtrait à travers les stores de l’atelier de restauration, dessinant des raies poussiéreuses sur les chevalets vides. Camille Moreau poussa la porte du troisième étage, rue de Sévigné, et s’arrêta net. L’endroit sentait la térébenthine et l’abandon, un mélange fade qui lui souleva le cœur.
Elle avait obtenu l’adresse la veille, en fouillant les registres de ForenSciences — pas ceux du disque dur de Julien Marchand, mais les archives publiques des certifications croisées avec les commandes de restauration. Élodie Reynaud figurait sur une liste de pigistes pour un projet de conservation du Marais, avec une dernière entrée datée d’il y a cinq semaines. Puis plus rien. Pas de facture, pas de rapport final, pas de sortie de stock.
— Reynaud ? avait marmonné le vieux gardien en lui ouvrant la porte. La fille aux mains propres ? Elle a disparu du jour au lendemain. Les impôts sont venus, mais elle avait déjà plié bagage.
Camille fit le tour de la pièce, les doigts effleurant une palette où des ocres séchés s’écaillaient comme des croûtes. Contre le mur du fond, posé à même un drap blanc, un tableau à demi dégagé montrait une bergère alanguie, la chair rosée à peine visible sous des voiles de vernis jauni. Un Fragonard supposé, d’après l’étiquette de prêt punaisée au châssis.
Elle sortit son téléphone, photographia l’étiquette, puis le tableau entier. L’œuvre venait d’une collection privée — un certain Léopold Vernier, anonyme mais identifiable par le code que Salim lui avait appris à déchiffrer. Elle mémorisa le code, le compara mentalement aux listes de Keller. Rien. Pas encore certifiée. Pas encore « volée ».
— Élodie a laissé ça derrière elle.
La voix la fit sursauter. Une femme en blouse grise se tenait dans l’encadrement, les bras chargés de rouleaux de papier japonais.
— Vous êtes de la maison ? demanda Camille.
— Du laboratoire d’à côté. Je venais récupérer mes fournitures. Élodie et moi partagions le palier.
— Vous savez où elle est partie ?
La femme haussa les épaules, déposa les rouleaux sur une table bancale.
— Elle m’a dit qu’elle partait en urgence, une histoire de famille. Mais elle a laissé sa boîte de pigments, ses pinceaux sable — un Kolinsky, introuvable maintenant. Une restauratrice n’abandonne pas son matériel. Sauf si elle ne compte pas revenir. Ou si elle n’en a plus besoin.
Camille plissa les yeux.
— Ce tableau, le Fragonard… vous savez d’où il vient ?
— Avant que Élodie s’y mette, je l’ai vu passer par ici une fois. Pour un examen technique, commandé par un expert. Pas pour une vente.
— Un expert ? Quel genre ?
— Le genre discret. Avec des cartes de visite noires, sans adresse. Juste un nom brodé en argent : « Maison du Cadre ».
Le sang de Camille se glaça. La Maison du Cadre. Toute l’affaire commençait à ce cadre — la brisure propre, la vitre intacte, le liseré doré dans son esprit depuis trois semaines. Elle sortit une carte de son propre sac, la carte noire trouvée sur le lieu du faux entrepôt.
— Une carte comme celle-là ?
La restauratrice la prit, l’examina. Ses doigts tremblèrent légèrement quand elle la rendit.
— Elle est identique. Celle-là, Élodie l’avait collée sur son frigo, comme un trophée. Elle disait que c’était le signe d’une commande sérieuse.
— Une commande ?
— Pour une copie. Une de luxe. Élodie faisait des copies de maîtres pour des collectionneurs qui voulaient décorer leur salon sans risquer un vol. Elle était fière de son travail. Elle disait que personne ne verrait la différence.
Camille enfonça les mains dans les poches de son blazer, s’obligea à respirer. Le puzzle s’emboîtait vite, trop vite. Si Élodie Reynaud fabriquait des copies de niveau musée, si son nom apparaissait en même temps que celui de ForenSciences sur les registres de certification, si elle avait disparu juste après que Camille avait commencé à tirer le fil…
— Vous avez un contact pour ce marchand ? Un e-mail, un téléphone ?
— Elle ne m’en a jamais donné. Tout passait par des coursiers, je crois. Toujours le même homme, un grand brun, l’air sportif. Il venait pour prendre des toiles, parfois en pleine nuit, et il repartait sans laisser de reçu.
— Vous pourriez le reconnaître ?
La restauratrice sourit, un pli mince qui n’atteignait pas ses yeux.
— Ma chère, je suis une restauratrice de vingt ans. Mon métier, c’est de repérer les écarts invisibles aux autres. Ce type, je le recroiserais au fond d’un tunnel sans lumière.
Camille la remercia, lui laissa sa carte professionnelle, puis sortit dans la cage d’escalier. Le soleil de onze heures frappait les vitres de l’immeuble haussmannien, mais elle ne voyait plus la lumière. Elle voyait le visage d’Élodie au vernissage, la conversation polie, la curiosité à peine feinte quand elle avait évoqué le Monet. Elle revoyait surtout la démarche — une légère raideur à la cheville droite.
La même raideur que le capuchon dans l’entrepôt désaffecté.
Camille ouvrit la porte palière, composa le numéro de Salim. Il décrocha à la deuxième sonnerie.
— J’ai besoin que tu creuses un nom. Élodie Reynaud. Restauratrice de tableaux, pigiste pour ForenSciences. Donne-moi tout : permis, CAF, historique bancaire, billets de train, tout.
— Tu penses qu’elle est dans le coup ? demanda Salim.
— Je pense qu’elle est dans la chaîne. Mais je me trompe peut-être sur le maillon.
Elle raccrocha, traversa la rue, remonta Avenue Marceau en direction du métro. Le rendez-vous avec Brunet était dans moins de deux heures. Elle avait promis de fournir des preuves. Elle avait maintenant un nom, une adresse vide, un tableau à moitié restauré. Pas encore une preuve.
Mais quand elle s’arrêta devant l’entrée du 12, rue de Sévigné, un détail la figea sur le trottoir. Le rideau de l’atelier d’Élodie, qu’elle avait pris soin de fermer derrière elle, était de nouveau entrouvert. Une silhouette fine se découpait en contre-jour, penchée au-dessus du Fragonard — gants blancs aux mains.
Camille ne bougea pas. Elle sortit son téléphone à contrecœur, ouvrit l’appareil photo, et zooma. La silhouette releva la tête comme si elle avait senti son regard, et pour un instant, le visage se tourna vers la vitre. Pas clair. Pas identifiable. Mais assez : la personne tenait un scalpel, de ceux qu’on utilise pour dégager une couche de vernis inutile.
Et elle découpait le Fragonard en carrés.
Camille bifurqua, entra dans une brasserie voisine, commanda un café qu’elle ne but pas. Son téléphone vibra. Message de Brunet : « Confirmé, 14h, mon bureau. J’ai des nouvelles de la famille Fischer. »
Elle relut le message trois fois. Fischer. Le nom de sa mère, creusé dans les dossiers Keller, maintenant dans un message de son supérieur hiérarchique. Un rendez-vous qu’elle ne pouvait pas reporter, pas même pour surveiller un atelier où un Fragonard se faisait découper par une silhouette trop familière.
Elle répondit d’un pouce, sèchement. « Je serai là. »
Puis elle rejoignit le flot de la rue de Bretagne, le café devenant acide dans son estomac. Le puzzle avait gagné une pièce — mais cette pièce semblait se tourner vers elle, menaçante. Élodie disparue. Un Fragonard suicide. Une découpe à l’heure même où elle découvrait l’atelier. Ce n’était pas une coïncidence. C’était un message.
Et le message disait : ils savent qu’elle regarde. Et ils savent où elle va regarder ensuite.