Le Cadre Doré
Lire le chapitre 12: Aftermath: The Catacombs
L’air dans les catacombes était immobile, chargé de craie et d’une fraîcheur qui collait à la peau. Camille appuyait son dos contre la paroi humide, la respiration encore saccadée après la course dans le dédale. Les pas des hommes de Le Corbeau s’étaient évanouis depuis plusieurs minutes, avalés par les galeries, mais elle n’osait pas encore bouger. À quelques mètres, Étienne écoutait, un doigt levé, les yeux mi-clos dans l’obscurité. Il semblait lire les vibrations de la pierre.
— On est seuls, dit-il finalement, la voix basse mais ferme.
Camille souffla. Elle laissa tomber son épaule contre la paroi, le relief rugueux des ossements humains — fémurs alignés, crânes par centaines comme des motifs baroques — plus réel que tout ce qui s’était passé depuis le début de la nuit.
— Il connaît les tunnels, murmura-t-elle.
— Le Corbeau ? Il devrait. C’est son territoire depuis dix ans. Mais ce qu’il ne connaît pas, c’est ceci.
Étienne sortit une lampe frontale de sa poche et l’alluma. Le faisceau révéla une galerie latérale, apparemment bouchée par un éboulis de pierres. Il poussa une plaque de calcaire qui pivotait sur un axe invisible. Derrière, un passage bas et propre s’enfonçait dans la nuit.
Camille le regarda.
— Tu viens souvent ici ?
— J’ai grandi dans le 11ᵉ. Quand j’étais chemise bleue, on passait les nuits à pourchasser des gars qui faisaient exactement ce qu’on vient de faire. J’ai fini par connaître chaque porte dérobée entre Bastille et Nation.
Il entra sans l’attendre. Camille hésita, puis le suivit, courbée sous le plafond de pierre. Le passage déboucha sur une petite salle voûtée, à peu près sphérique, équipée d’un banc de pierre, d’une gourde poussiéreuse, et d’un boîtier en ferraille qui contenait une bougie et des allumettes. Une planque d’ancien policier.
Étienne s’assit sur le banc, étira ses jambes, puis désigna la place à côté de lui.
— On a vingt minutes, peut-être une heure, avant qu’il ne revienne avec du monde. Assez pour réfléchir.
Camille ne s’assit pas. Elle arpentait la salle, les bras croisés, mordant l’intérieur de sa joue.
— Tu savais qu’il était là ce soir. Tu savais qu’il vendait le Fragonard. Tu m’as amenée ici comme appât.
— Pas comme appât. Comme assurance. Le Corbeau ne sort pour personne, sauf pour une nouveauté rare. Quand il a vu ta tête d’enquêtrice, il a voulu voir à qui il avait affaire.
— Et tu comptais sur cette curiosité pour qu’il révèle…
— Qu’il confirme la filière. Le Fragonard de Vernier. Tu as vu comment il l’a vendu ce soir ?
Camille arrêta son va-et-vient. Elle revoyait la salle de la rue de la Roquette : les acheteurs masqués, les mains anonymes qui enchérissaient dans le silence feutré, la peinture du XVIIIe passée entre des gants de coton blanc comme un trophée de chasse.
— Il l’a vendu comme authentique, dit-elle.
— Authentique et certifié. Tu as remarqué le cachet sur le dos du châssis ?
Camille ferma les yeux. Le petit sceau circulaire, vert à l’extérieur, doré au centre.
— ForenSciences.
— Exactement. Ce tableau qui a détruit dans l’atelier d’Élodie, celui que tu as découvert il y a deux jours — il était certifié aussi, non ?
Camille se massa la tempe.
— Le rapport l’accompagnait. Un certificat de la filiale parisienne de ForenSciences, signé par un Dr Rivet, expertise pigmentaire et datation carbone. La signature qui manquait sur le dossier du Monet, aussi.
Étienne hocha la tête lentement, comme un professeur qui voit son élève arriver à la solution seule. Il sortit un carnet froissé de sa veste noire — les coins usés, les pages cornes — et l’ouvrit.
— Voici la logique du système : Le Corbeau ne vole pas des toiles pour les revendre telles quelles. Le marché est trop surveillé, trop tracé. Il vole une œuvre, disons ce Fragonard de la collection Vernier, et il en fait faire une copie excellente — par Élodie ou un de ses semblables. La copie est vendue à un collectionneur privé avec un faux certificat ForenSciences indiquant une provenance propre. Le vrai tableau, lui, ne quitte jamais le circuit.
— Mais il vient d’être vendu aux enchères, interrompit Camille.
— Vendu. Oui. Vendu à un acheteur du réseau qui va l’utiliser comme monnaie d’échange. C’est de cette façon qu’ils blanchissent. Le vrai Fragonard est une garantie, de la valeur physique. Il circule entre les mains des grossistes du marché noir comme un lingot d’or. Tu le vends, tu le rachètes, tu le prêtes, tu le casses — la valeur reste. Les faux, eux, permettent de financer le système entier.
Camille revint lentement vers le banc. Elle s’assit, à un mètre de lui, les mains pendant entre les genoux.
— Donc la destruction qu’on a vue dans l’atelier était une pièce unique.
— Ou une pièce qui avait rempli son rôle. Une fois qu’un faux est vendu et certifié, il a deux destins possibles : soit il reste dans une collection pour des années, soit il regagne le circuit pour une deuxième revente. Mais s’il est devenu trop brûlant, s’il risque d’attirer l’attention d’un expert un peu trop curieux — il est détruit. Il ne faut pas qu’il subsiste de faux qui puissent être comparés à l’original.
— L’original de Vernier est toujours chez lui, remarqua Camille. La police l’a cru volé, mais il est dans son salon. La collection est une façade.
Étienne referma son carnet, le glissa dans sa poche intérieure. Son regard s’adoucit — juste une nuance.
— Tu as raison. Et d’une certaine manière, c’est ta mère qui m’a montré cette structure.
Camille se figea.
— Ma mère ?
— Avant de mourir, elle enquêtait sur une chaîne similaire. Pas de tableaux, mais des pièces d’orfèvrerie religieuse. Des copies qui remplaçaient des objets d’église. Elle avait laissé des notes à un collègue de la police — je les ai consultées il y a cinq ans, à l’époque où je suis encore arrivé à m’approcher du dossier Fischer.
L’air s’épaissit dans le passage voûté. Camille baissa la tête.
— Brunet me convoque demain matin à neuf heures pour parler de Fischer.
— Brunet, dit Étienne, c’est celui qui t’a envoyé son texto sur le médaillon ?
Elle ne répondit pas, mais il lut la confirmation dans son silence. Il se tourna vers elle, les coudes sur les genoux, la fatigue apparente sous ses yeux clairs.
— Camille, si Brunet te parle de ta mère, il ne la connaît pas comme il le prétend. Les gens qui prononcent son prénom dans le cadre d’une enquête de ce type veulent souvent autre chose que la vérité.
Elle releva la tête, et leurs regards se rencontrèrent. Entre eux, l’air était encore chargé de la course, de la peur, de l’adrénaline qui retombait. La distance d’un mètre semblait beaucoup plus grande lorsqu’ils étaient tous les deux conscients de la complicité volée qui venait de naître sous Paris.
Camille détourna les yeux.
— Le rendez-vous de demain peut expliquer la présence du médaillon dans la vie de Brunet, dit-elle, changeant de sujet autant qu’elle le pouvait. Quelque chose de précis, censé me déstabiliser.
— Ou t’orienter contre moi.
Elle rit, un rire sans joie.
— Vous êtes deux hommes à me pousser dans des directions différentes. Mais au moins, toi, tu m’as montré la vérité de cette filière.
Ils restèrent quelques minutes, assis sous la pierre, à écouter le monde au-dessus d’eux qui vivait sans savoir qu’ils étaient là. Puis Étienne se leva.
— Viens. Le Corbeau ne viendra plus ce soir — il est trop prudent pour remonter chercher des fantômes dans cette zone. Je connais un passage vers le boulevard Richard-Lenoir.
La sortie, une échelle rouillée qui menait à une bouche d’égout, s’ouvrit sur l’aube grise de Paris. Les bruits du matin — les poubelles d’un café, un bus qui klaxonne — les vinrent comme une douche froide après la nuit souterraine. Étienne regarda la rue dans les deux sens, puis se retourna vers Camille.
— Ma proposition tient toujours. La seule façon de faire tomber Le Corbeau, c’est de s’infiltrer dans sa façade légale. Je sais qui tient sa comptabilité bancaire — un courtier en art qui traite avec cinq de ses acheteurs. Si tu peux retrouver les traces de paiement au nom d’Élodie, on le tient.
— Le nom ? dit-elle.
— Maurice Adler.
Camille mémorisa le nom. Soudain, la lumière blessante de la ville lui parut plus réelle que toute la nuit. Le temps d’un instant, elle vit les ombres sous les yeux d’Étienne, la lassitude de sa tenue, l’usure de ses bottes. Il vivait comme ça depuis des années, sans bureau, sans équipe.
— À quelle heure ton rendez-vous, demain ? demanda-t-il.
— Neuf.
— Va le voir. Je m’occupe du reste. Quand tu sortiras de chez Brunet, tu sauras peut-être si ta mère est réellement liée à tout ça. Et moi je saurai si des traces du paiement de Le Corbeau passent par le compte d’Adler.
Elle acquiesça. Il tourna les talons, mais s’arrêta avant le coin de la rue.
— Camille, une dernière chose. Le type qui a coupé le Fragonard dans l’atelier était professionnel. C’est un expert du réseau — probablement le fixeur qu’ils utilisent pour nettoyer les œuvres. Il travaille pour eux, mais il n’appartient à personne. S’il te retrouve avant nous, il ne te laissera pas de questions à poser.
Il disparut avant qu’elle eût pu répondre.
Camille marcha jusqu’à son appartement, un deux-pièces au Marais, le long du boulevard. La clé tourna sans résistance. Une lumière restée allumée dans la cuisine — elle l’avait éteinte en partant le matin même. Son pouls s’accéléra légèrement. Elle posa son sac, fit le tour de la pièce. Rien ne semblait déplacé. Le canapé, les livres, la plante verte, tout semblait être à sa place.
Puis elle vit le téléphone. Sur sa table de chevet, le portable qu’elle utilisait pour ses recherches privées, celui qu’elle gardait chargé et verrouillé, reposait à plat, le dos vers le haut. Or elle se souvenait de l’avoir couché face écran contre le bois, en partant au matin.
Elle le saisit. Pas de notification. Le temps d’allumer l’écran, elle sut que quelqu’un l’avait déverrouillé : la dernière application ouverte était un éditeur de texte, où une seule ligne avait été tapée avant d’être effacée — la correction automatique avait laissé un squelette de mots incomplets.
Elle regarda, interdite, le téléphone qu’elle tenait comme si c’était un serpent. Puis elle traversa le salon jusqu’à la fenêtre, et tira la toile légère qui donnait sur la cour. Juste assez pour briser la ligne de côté. Quelqu’un était venu pendant la nuit, pendant qu’elle était sous Paris avec un ancien policier devenu fantôme. Quelqu’un avait eu accès à ses fichiers, à ses notes.
La question de Brunet, à neuf heures, n’était plus seulement une formalité professionnelle. C’était peut-être une épreuve de loyauté — ou un piège tendu par un homme qui savait déjà ce qu’elle faisait.
Elle ferma les rideaux, se laissa tomber sur le canapé, et regarda par-dessus la table le portrait encadré de sa mère, la seule chose qu’elle avait sauvée avant ses dettes. Qu’est-ce que tu découvrais, maman ? Qu’est-ce que tu n’as pas eu le temps de dire ?
Le silence de l’appartement — neuf heures avant son rendez-vous — fut sa seule réponse.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.