Le Cadre Doré
Lire le chapitre 13: The Broker's List
L'aube n'avait pas encore décidé d'exister. Camille fixait l'écran de son ordinateur portable, posé sur la table de la cuisine, les rideaux tirés sur la grisaille parisienne. L'appartement portait encore les stigmates de la fouille nocturne — un tiroir mal refermé, une étagère où les livres n'étaient plus dans le même ordre. Elle avait rangé, méthodiquement, sans toucher à rien d'important. Ils n'avaient rien trouvé. Mais ils avaient vu.
Elle avait appelé Brunet pour reporter la réunion. Migraine. Un mensonge épuisé, mais il avait mordu à l'hameçon. Ça lui donnait jusqu'à midi. Pas plus.
Le dossier Étienne avait ouvert sur sa table, étalé comme un jeu de cartes truqué. Des relevés bancaires, des certificats d'authenticité, des listes de collectionneurs. Au centre, un nom qui revenait comme une rengaine : Maurice Adler.
"Adler ne touche jamais les toiles", avait dit Étienne avant de la laisser à son seuil, l'air fatigué d'un homme qui n'avait pas dormi depuis deux jours. "Il touche l'argent. Il nettoie les transactions. Si Le Corbeau est le bras, Adler est la banque."
Camille avait passé trois heures à suivre les fils. Les comptes offshore étaient propres, trop propres — des sociétés écrans imbriquées comme des poupées russes. Mais il y avait une faille. Un paiement récurrent, le premier du mois, vers une SCI au nom d'une certaine *Lumière Ancienne*. Une société dont le siège social se trouvait rue de Seine, dans une galerie qui n'apparaissait dans aucun annuaire.
Et là, dans les notes marginales d'un relevé vieux de six semaines, une mention qui fit s'arrêter ses doigts sur le clavier : *RDV — H. Fontaine, jeudi, 19h.*
Hélène Fontaine. Collectionneuse discrète, héritière d'une fortune pharmaceutique, connue pour ses goûts éclectiques et ses achats toujours légèrement en dessous du prix du marché. Camille l'avait croisée deux fois dans des vernissages. Elle se souvenait d'une femme aux mains fines, couvertes de bagues anciennes, qui parlait de Fragonard avec la familiarité d'une vieille amie.
Elle vérifia l'horodatage. Le paiement suivant datait du premier du mois suivant — la somme correspondait à un vice de forme sur un bordereau d'expédition, vers une adresse à Neuilly. L'adresse privée de Fontaine.
Camille referma le dossier. Elle savait ce qu'elle avait à faire.
---
Deux heures plus tard, elle se tenait devant l'immeuble haussmannien de la rue de la Faisanderie. Elle avait troqué son jean et son blouson contre un tailleur crème, des escarpins Christian Louboutin achetés d'occasion sur Vestiaire Collective — le seul luxe qu'elle s'était autorisé depuis des mois, et encore, à moitié prix. Ses cheveux étaient tirés en chignon strict, une paire de lunettes sans correction posée sur le nez. Elle avait inventé un nom, une histoire, une fortune héritée d'un oncle belge disparu.
Le code de l'immeuble était gravé dans sa mémoire, glané d'un répertoire syndical auquel elle avait accès via sa carte professionnelle. Elle composa les chiffres avec une assurance feinte. Le hall sentait la cire d'abeille et l'argent vieilli. Une concierge la dévisagea depuis sa loge.
"Madame cherche quelqu'un ?"
"Madame Adler", dit Camille avec une aisance glaciale. "J'ai rendez-vous. Il m'attend."
La concierge consulta un carnet, haussa un sourcil. "M. Adler n'a pas noté de rendez-vous."
"Nous avons échangé par courriel ce matin. Je représente la succession Duval."
Le nom était un pari. La concierge marqua un temps d'arrêt, puis haussa les épaules. "Troisième étage, porte gauche."
Camille gravit l'escalier, les talons claquant sur le marbre. Son cœur battait trop vite. Elle avait menti sur son identité, falsifié une prise de contact inexistante, et si Adler appelait la concierge — mais il ne le ferait pas. Ces hommes-là ne confirmaient jamais rien par téléphone. C'était leur faiblesse.
La porte était en chêne massif, un heurtoir de bronze en forme de tête de corbeau. Camille frappa trois fois.
Un silence. Puis le bruit d'une serrure. La porte s'ouvrit sur un homme de petite taille, soixantaine, cheveux argentés impeccablement coiffés, un nœud papillon gris perle. Il avait le visage d'un banquier suisse et les yeux d'un serpent.
"Je n'ai pas de rendez-vous ce matin", dit-il, la voix douce.
"Maurice Adler ? Je suis Claire Vasseur, de la succession Duval. Nous avons échangé par email il y a quelques jours — au sujet de la Vierge à l'Enfant de l'école flamande. Vous aviez dit que vous pourriez m'aider à trouver un intermédiaire."
La mention de la Vierge était un bluff pur. Mais Adler ne cilla pas. Il pencha la tête, comme un oiseau observant une proie potentielle.
"Je ne suis pas courtier, madame."
"Non. Vous êtes mieux que ça. Vous êtes un homme de goût qui connaît d'autres hommes de goût. Et la succession Duval a besoin de discrétion."
Un long silence. Adler sembla peser quelque chose — sa vie, sa carrière, la possibilité que cette femme soit une menace ou une opportunité. Ses yeux glissèrent sur le tailleur, les chaussures, le sac en cuir qui était un faux de superbe qualité. Camille retenait son souffle.
Il sourit.
"Entrez."
---
Le bureau d'Adler était un écrin. Des murs couverts de livres d'art, des vitrines où dormaient des objets d'orfèvrerie religieuse — calices, ciboires, ostensoirs. Camille sentit son estomac se serrer. Sa mère avait passé des années à traquer des objets comme ceux-là. La dernière fois qu'elle avait vu ces formes, c'était dans des photos de pièces à conviction.
"Un café ?"
"Volontiers."
Il la fit asseoir dans un fauteuil en cuir grenat et versa deux tasses d'un expresso fumant. Ses gestes étaient précis, économes. Il s'assit en face d'elle, les mains croisées sur les genoux.
"Parlons de la Vierge à l'Enfant", dit-il. "Quelle école exactement ? Flamande du XVe, ou une copie postérieure ? La distinction a de l'importance."
Camille avait préparé ça dans le taxi. "La succession a un document d'expertise datant de 1859, attribuant l'œuvre à l'atelier de Rogier van der Weyden. Mais nous n'avons jamais pu authentifier la chaîne de possession. L'expertise actuelle est fragile."
"Une œuvre sans provenance", murmura Adler, les yeux brillants. "C'est à la fois un problème et une opportunité. Avez-vous une photographie ?"
Camille sortit un portfolio de son sac, contenant des reproductions imprimées à partir d'archives en ligne. Elle n'avait aucun tableau. Mais les images étaient suffisamment floues pour passer pour des photos anciennes.
Adler les examina avec un soin maniaque, puis reposa la dernière sur la table.
"Vous cherchez un acheteur, ou un expert qui pourrait consolider votre dossier ?"
"Les deux, si possible."
"Consolider coûte cher."
"Nous sommes prêts à être généreux."
Un sourire étira ses lèvres minces. "Il y a une soirée demain soir, dans un hôtel particulier du 16e. Une collectionneuse privée organise une réception pour un ensemble de tableaux anciens. Elle est... ouverte aux œuvres sans papiers complètement en règle, si vous voyez ce que je veux dire."
Camille inclina la tête. "Vous pensez pouvoir m'introduire ?"
"Je peux vous accompagner. Mais à une condition : vous vous présentez comme une amie de la famille, cherchant à diversifier sa collection. Rien de plus. Et vous ne mentionnez jamais mon nom dans vos interactions avec les autres invités."
"Ça me semble raisonnable."
Adler lui tendit une carte de visite, sobre, juste un nom gravé en italique. "Ne la perdez pas."
Camille la glissa dans son sac, la mine neutre. Elle se leva, le remercia avec une politesse mécanique, et gagna la porte.
Dans l'embrasure, elle se retourna. "Une dernière question. Cette collectionneuse du 16e... quel est son nom ?"
Adler la regarda avec une intensité soudaine, comme s'il évaluait pour la première fois si elle était un caillou ou une pierre précieuse.
"Hélène Fontaine."
Le nom résonna comme un coup de feu dans le silence feutré du bureau. Camille garda un visage impassible, mais son esprit tournait déjà.
"Merci, monsieur Adler. À demain, alors."
Elle descendit l'escalier, traversa le hall sans un regard pour la concierge, et n'expira qu'une fois dans la rue, le froid parisien giflant ses joues. Elle sortit son téléphone, composa le numéro d'Étienne.
"L'appât a mordu", dit-elle. "J'ai un accès demain soir. Mais il y a un problème."
"Lequel ?"
"Adler ne travaille pas seul. Et la collectionneuse — c'est Hélène Fontaine. La même que celle des relevés. Dis-moi que tu sais quelque chose sur elle."
Un silence à l'autre bout de la ligne. Puis Étienne, d'une voix que l'inquiétude faisait grincer : "Fontaine est la principale mécène de ForenSciences. Elle siège au conseil d'administration. Si elle est mêlée à Adler, alors le réseau ne court pas autour du système de certification. Il *est* le système."
Camille ferma les yeux. La rame de métro passa au loin, faisant trembler le sol sous ses pieds.
"Tu réalises ce que ça veut dire ?" demanda-t-elle.
"Que Brunet risque d'être bien plus intéressé par cette soirée que tu ne le pensais."
Camille regarda sa montre. Neuf heures vingt. La réunion qu'elle avait fuie l'attendait toujours, quelque part dans les bureaux de la compagnie — avec probablement un supérieur qui cherchait à comprendre pourquoi son enquêtrice vedette passait ses nuits dans des entrepôts vides et ses matinées à mentir sur des migraines.
"On en reparle dans une heure", dit-elle. "J'ai un autre rendez-vous que je ne peux pas éviter."
Elle raccrocha sans attendre la réponse, hélant un taxi d'un geste sec. La matinée était loin d'être finie, et le goût du mensonge restait amer sur sa langue.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.