Le Cadre Doré
Lire le chapitre 22: The Mastermind's Face
La porte se referma derrière Camille avec un claquement sourd qui résonna comme un glas. Le couloir dans lequel elle venait de pénétrer était tapissé de soie lie-de-vin, éclairé par des appliques en bronze qui jetaient une lumière ambrée sur les moulures. Un couloir privé, loin du brouhaha doré de la galerie.
Delcourt marchait devant elle, les mains croisées dans le dos, sa silhouette mince coupant une figure presque dévote dans son costume trois pièces anthracite. Il ne se retourna pas pour lui parler, sa voix portant aisément dans le silence feutré.
« Mademoiselle Moreau. Vous avez l'air surprise de me voir. Pourtant, vous aviez déjà deviné, n'est-ce pas ? C'est écrit dans votre façon de tenir votre coupe de champagne comme un bouclier.
— Monsieur Delcourt, répondit-elle en ajustant son ton pour le rendre léger, presque confus, je ne comprends pas. On m'avait dit que vous authentifiiez la pièce. Je voulais simplement vous poser une question sur le Boucher avant de le laisser entre les mains de votre expert.
Il s'arrêta, pivota. Dans la lumière chaude, ses yeux paraissaient presque noirs, dépourvus de reflets. Un rapace derrière un masque d'érudit.
« Cessez ce jeu. Vous avez surpris notre conversation avec Duret dans le fumoir. Vous savez très bien ce que le tableau accroché là-bas n'est pas.
Il fit un pas vers elle. Camille ne recula pas. Elle compta mentalement les issues : le couloir derrière lui, la porte du vestiaire sur sa gauche, la fenêtre au bout. Inclinaison du toit. Trop haute.
« Ne vous fatiguez pas, poursuivit-il. Cette aile de l'hôtel particulier est fermée pour la soirée. Seuls mes collaborateurs et moi y avons accès. Et vous… vous avez choisi d'y entrer.
Camille laissa ses épaules s'affaisser d'un millimètre, théâtralement, juste assez pour qu'il la croie vaincue.
« Très bien. Vous m'avez piégée. Qu'est-ce que ça vous apporte ?
— Votre silence, pour commencer. Mais ce n'est qu'une partie du programme. Savez-vous qui est le commissaire Duret dans cette affaire ? »
Elle le savait. Elle l'avait vu de ses propres yeux. Mais elle secoua la tête.
« Un collègue tenace, finit-elle par dire.
Delcourt rit doucement, un son aussi sec que des os qui claquent.
« Duret est un fonctionnaire zélé dont les faiblesses ont été soigneusement cultivées. Vous connaissez bien ce mécanisme, vous qui courez après les dettes de votre père depuis des années. Il avait emprunté pour ouvrir sa galerie de la rue de Seine. Emprunté auprès de gens qui n'acceptent pas les retards de paiement. »
Camille sentit ses mâchoires se serrer. Le nom de son père avait été prononcé, mis sur le tapis comme une carte maîtresse. Elle réussit à garder un visage neutre, mais Delcourt lut quelque chose dans la crispation infime de sa mâchoire.
« Ah, dit-il. Vous voyez. La galerie Saint-Merri. Les deuxième et troisième traites impayées. Le prêteur vous a contactée l'été dernier, n'est-ce pas ? Il a été patient. Je lui ai demandé d'être patient. »
Le sol semblait se dérober sous ses pieds. Voilà donc pourquoi son contact dans la police, celui qui aurait dû la prévenir de l'opération de ce soir, était resté muet. Elle croyait ses dettes remboursées, la question réglée entre elle et son père. Mais Delcourt avait acheté cette dette. Il tenait son contact par les deux bouts.
« Vous me laissez entendre, dit-elle lentement, que le commissaire Duret vous obéit.
— Il obéit à ce que je contrôle. Je contrôle sa dette, comme je contrôle d'autres dettes. C'est un système élégant, vous ne trouvez pas ? Plus propre que l'encre ou les menaces. Les gens se ruinent, et le réseau se recolle autour d'eux. Vous êtes la preuve que ça fonctionne, mademoiselle Moreau. Vous voilà dans un couloir privé, au bras d'un homme que vous soupçonnez de tout, et vous ne pouvez pas appeler à l'aide parce que vous ignorez qui d'autre dans cette pièce est à moi.
— Je ne suis pas à vous.
— Pas encore. Mais vous allez l'être. »
Il sortit un téléphone de sa poche et le fit pivoter entre ses doigts avant de le lui tendre, écran allumé. Une photo s'y affichait, prise de loin, en contre-plongée. Étienne, adossé à la balustrade de la galerie, les mains enfoncées dans les poches de son smoking, le regard balayant la foule. La photo avait été prise il y a quelques minutes à peine.
« Le fils Marchal, murmura Delcourt. Vous travaillez avec lui depuis dix jours. Vous savez ce qu'il est ?
— Un expert en assurance.
— Il est surtout une épine dans mon pied. Il a passé des mois à gratter autour de mon organisation, à croiser les registres de transport, à retrouver la trace de pièces qui n'aurait jamais dû être retracées. Je pensais le neutraliser par son père. »
Camille tressaillit malgré elle.
« Ah, vous saviez. Bien. Je me doutais qu'il vous l'avait dit avant que je puisse m'en servir. Peu importe. Le père a servi de monnaie d'échange pour obtenir des informations, mais le fils est trop intelligent pour écouter les ordres. Alors je vais vous faire une proposition simple. Vous allez cesser de suivre cette affaire. Vous ne retournerez pas au château Bonnat. Vous ne contacterez plus Étienne Marchal. Vous rentrerez chez vous, et vous attendrez.
— Attendre quoi ?
— Qu'on vous dise quoi faire. Si vous refusez — si je vois votre silhouette près d'une de mes opérations, si ce fou de Marchal continue de creuser — j'aurai une conversation très désagréable avec des gens qui s'occupent de farcir les poissons dans la Seine. Et votre père devra trouver un autre moyen de financer ses rêves de galerie. »
Le chantage était posé, net, froid. Il ne lui laissait aucune porte de sortie plausible. C'était exactement ce dont Camille avait besoin.
Elle laissa sa bouche s'ouvrir imperceptiblement, laissa ses yeux se mouiller légèrement — deux larmes feintes, une performance d'actrice digne des planches du Français. Sa main droite glissa dans la poche de sa veste, où ses doigts trouvèrent le tracker. Une pastille de silicone noire, épaisse comme une pièce de monnaie, collante sur une face. Elle l'avait achetée chez un horloger de la rue Montmartre, un fournisseur qu'elle utilisait pour les rares fois où elle devait marquer des cibles dans des dossiers compromis.
Elle fit semblant de chanceler, agrippant le revers de sa veste pour se stabiliser. Ses doigts pressèrent la pastille contre la doublure intérieure, juste sous le col, là où aucun tailleur ne regarde et où aucun geste ne l'effleurerait.
Delcourt recula d'un pas, méprisant.
« Pathétique, dit-il. Mais efficace. Vous comprenez la situation, alors. »
Camille redressa le menton, prit un air vaincu. Elle avait besoin de temps. Besoin de sortir de cette pièce. Besoin de faire croire à ce salaud qu'elle avait cédé pour avoir la liberté de le faire tomber.
« J'ai une condition, murmura-t-elle. Duret ne m'approche plus. Je ne veux pas finir comme Rousseau.
Delcourt haussa un sourcil. Un petit triomphe passa dans ses yeux.
« Rousseau était un accident. Il est devenu trop sensible. Vous n'êtes pas comme lui, n'est-ce pas, Camille ?
— Non, répondit-elle. Je ne suis pas comme lui. »
Elle le laissa ouvrir la porte. Le brouhaha de la galerie revint, doré et feutré, comme si rien ne s'était passé. Camille sortit dans la lumière, le cœur battant, la poche de sa veste légèrement plus lourde : le téléphone de Delcourt, qu'elle venait de subtiliser dans le mouvement de sa chute.
Il ne le remarquerait que dans quelques minutes. Peut-être une demi-heure. Elle croisa le regard d'Étienne au fond de la galerie, qui cherchait toujours la trace de sa disparition. Il fallait le sortir d'ici, et vite.
Le téléphone dans sa poche vibra soudain. Un message. Elle baissa les yeux vers l'écran déverrouillé — Delcourt ne sécurisait pas ses messages.
« Boucher expédié. Demain, 2 heures du matin. Château Bonnat, aile fantôme. Que tout soit prêt pour le transfert. »
Elle releva la tête vers la foule, vers Étienne, vers le piège qui venait de se refermer sur eux d'une toute autre manière.
« Le diable écrit ses plans sur du verre », murmura-t-elle pour elle-même.
Il était temps de briser ce verre.
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