Le Cadre Doré
Lire le chapitre 21: The Museum Gala
Le lendemain soir, la robe noire de Camille épousait ses épaules comme une seconde peau. Elle l'avait choisie pour sa simplicité — pas de bijoux, pas de fioritures — parce que ce n'était pas elle qu'on devait regarder ce soir-là. Les lustres du Grand Palais jetaient des éclats liquides sur les invités en habit, et quelque part parmi eux, quelqu'un s'apprêtait à dévoiler un chef-d'œuvre qui n'avait jamais existé.
Elle avait obtenu son invitation par un coup de fil à un ancien collègue de la brigade financière, un homme qui lui devait deux faveurs depuis une affaire de faux certificats d'authenticité. Trois heures plus tôt, Étienne avait tenté de l'en dissuader dans son appartement, les mains enfoncées dans ses poches, le regard dur.
— Tu vas marcher droit dans leur piège.
— Peut-être. Mais si je reste cachée, ils gagneront sans que je les voie venir.
Il avait ouvert la bouche pour argumenter, puis s'était tu. Quelque chose dans ses yeux avait changé depuis la nuit dans l'imprimerie — un respect contraint, teinté d'inquiétude. Il avait fini par hocher lentement.
— Je serai là. En civil. Si ça tourne mal, cherche-moi.
Camille n'avait pas demandé comment il comptait entrer. Elle commençait à comprendre qu'Étienne Marchand vivait dans les failles des systèmes, et que c'était précisément ce qui le rendait si dangereux.
Dans la salle principale, elle se fraya un chemin entre les groupes de collectionneurs, les courbes des sculptures et les serveurs portant des coupes de champagne comme des soldats leurs armes. Son regard balayait les visages, cherchant celui qu'elle avait vu dans les vidéos de surveillance de l'imprimerie, l'homme qui donnait des ordres aux faussaires. Mais la salle était un océan de smokings identiques, et le visage qu'elle cherchait restait une forme floue dans sa mémoire.
Au centre de la rotonde, sous un dôme de verre, un tableau trônait sous une vitrine blindée. Camille s'approcha, les yeux rivés sur la toile. Un Boucher, prétendument redécouvert dans le grenier d'un château de la Loire après deux siècles d'oubli. Elle avait étudié ce tableau pendant des années — c'était un sujet de thèse abandonné, une obsession de jeunesse. La composition était juste, les couleurs impeccables. Mais quelque chose manquait. Une énergie, une grâce dans le mouvement des figures qui ne pouvait se reproduire en laboratoire.
C'était une copie magnifique. Et le monde s'apprêtait à l'acheter pour vingt millions d'euros.
— Le bleu est trop froid, dit une voix derrière elle.
Camille se retourna. Un homme d'une soixantaine d'années, les cheveux argentés soigneusement coiffés, se tenait à deux pas. Ses yeux pétillaient d'intelligence, un verre de whisky à la main. Il portait un costume trois pièces d'un gris perle qui semblait avoir été taillé sur son corps.
— Monsieur Delcourt, dit-elle, reconnaissant le nom sur le programme. Vous êtes l'expert qui a authentifié cette œuvre.
— Et vous êtes Camille Moreau, répondit-il avec un sourire. L'investigatrice qui a fait trembler plusieurs galeries du Marais. J'ai suivi vos travaux avec beaucoup d'intérêt.
Le sang de Camille se glaça. Elle n'avait jamais rencontré cet homme. Son nom n'apparaissait dans aucun dossier public. Pourtant, il la connaissait.
— Votre réputation vous précède, poursuivit-il en sirotant son whisky. Fille d'un marchand d'art ruiné par un scandale d'attribution, devenue la terreur des faussaires. Un parcours romanesque. Presque trop beau pour être vrai.
Camille maintint son sourire de façade, mais son esprit tournait à toute vitesse. Delcourt. L'expert qui avait validé ce faux. Le seul homme en France dont la signature avait le pouvoir de rendre une copie authentique aux yeux du monde.
— Je préfère ma réputation à la vôtre, répondit-elle. Vous qui êtes capable de voir un chef-d'œuvre dans une copie.
Il rit doucement, sans que ses yeux ne sourient.
— Nous jouons tous un rôle, Mademoiselle Moreau. Ce soir, je joue celui du découvreur. Vous, celui de l'invitée surprise. La question est : qui sortira de ce théâtre avec ce qu'il est venu chercher ?
Il inclina légèrement la tête et s'éloigna, se fondant dans la foule comme un spectre.
Camille resta immobile, le cœur battant. Elle voulait le suivre, le confronter, le faire avouer devant témoins. Mais quelque chose la retenait. Les mots d'Étienne résonnaient dans sa tête : *Si ça tourne mal, cherche-moi.*
Elle fouilla la salle du regard et le repéra près d'une sortie latérale, vêtu d'un costume qu'il n'avait pas chez lui — un emprunt probable, un rôle de plus. Leurs yeux se croisèrent une seconde. Il secoua presque imperceptiblement la tête. *Pas maintenant.*
Camille respira profondément et se dirigea vers les toilettes pour se ressaisir. Mais en passant devant une alcôve, elle entendit une voix familière. Elle s'arrêta, dissimulée par un rideau de velours.
— La Moreau est ici. Sûrement avec son complice. Je veux qu'ils soient surveillés discrètement. Pas d'intervention ce soir, c'est trop public. Mais dès qu'ils iront vers Bonnat, nous serons prêts.
Le sang de Camille ne fit qu'un tour. Cette voix. Ce ton professionnel, légèrement nasillard. Elle risqua un œil par la fente du rideau.
Inspector Duret. En uniforme de gala, parlant à un homme dont elle ne voyait que le dos.
— Vous comprendrez, Monsieur Delcourt, que je veuille m'assurer que cette opération se termine proprement. Les morts commencent à s'accumuler, et mon supérieur s'impatiente.
— Rousseau était un accident, fit la voix de l'expert. Mais vous, vous êtes une garantie, Duret. Nous avons établi notre accord sur des bases solides, n'est-ce pas ?
Camille sentit le sol se dérober sous elle. Delcourt et Duret. Le faussaire et le policier. Ensemble. Toute la pression qu'elle avait subie, son arrestation, la mise en cause de son père — c'était orchestré depuis le début. Le réseau atteignait la police.
Elle recula doucement, cherchant la sortie. Il fallait prévenir Étienne. Abandonner l'idée d'une confrontation directe. Ils étaient plus profondément noyés dans ce piège qu'elle ne l'avait imaginé.
Mais quand elle se retourna, Delcourt était devant elle, souriant, son verre de whisky dans une main.
— Mademoiselle Moreau, dit-il avec une courtoisie glaçante. Nous n'avons pas terminé notre conversation. Venez, je voudrais vous présenter le vrai tableau. Celui qui ne sera jamais montré au public.
Il fit un pas de côté, révélant une porte dérobée ouverte derrière lui.
Camille regarda autour d'elle. Duret s'approchait lentement. Étienne était trop loin, de l'autre côté de la salle, son attention captée par autre chose.
Elle n'avait plus le choix.
Serrant la petite clé USB contre sa poitrine — celle qui contenait la liste complète des originaux cachés — elle suivit Delcourt dans la pénombre.
Quelque chose lui disait que cette rencontre déciderait de tout.
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