Le Cadre Doré
Lire le chapitre 24: Aftermath: On the Run
La pluie avait cessé depuis une heure, mais l'humidité restait collée aux murs de l'appartement du septième arrondissement. Camille s'adossa à la porte refermée, les mains tremblantes encore crispées sur la pochette en cuir qui contenait le téléphone volé. Une odeur de cire d'abeille et de vieux bois flottait dans l'entrée étroite — quelqu'un entretenait cet endroit avec soin.
Étienne traversa le salon sans allumer les lampes, tira les doubles rideaux de velours élimé, puis s'accroupit devant une cheminée condamnée. Il tâtonna sous le marbre, trouva un loquet invisible. Une section du manteau pivota, révélant un compartiment où il rangea deux pistolets et un passeport.
— Ton ami est très organisé, dit Camille, la voix encore rauque de la course.
— Mon ami est mort l'an dernier. Mais il avait prévu que quelqu'un pourrait avoir besoin d'un endroit silencieux.
Son ton ne tolérait aucune question supplémentaire. Il fit le tour de la pièce, vérifiant les fenêtres, les serrures, les prises. Camille l'observa, notant chaque geste précis, cette économie de mouvement qui trahissait des années d'habitude prudente.
— Tu le savais, dit-elle.
Il s'immobilisa, la main sur le boîtier électrique.
— Je savais quoi ?
— Pour l'atelier. Pour les faux qui circulaient dans les collections privées. Pour Delcourt.
Il tourna lentement la tête vers elle. Dans la pénombre, ses yeux étaient deux taches sombres.
— Je savais que quelque chose n'allait pas. Pas que c'était Delcourt.
— Mais tu savais pour les faux.
Une longue pause. Il lâcha le boîtier, s'assit sur l'accoudoir d'un fauteuil défoncé.
— J'ai passé dix ans à traquer des fantômes, Camille. Des tableaux qui disparaissaient sans laisser de trace, des collectionneurs qui juraient qu'ils n'avaient jamais rien perdu. Et puis j'ai commencé à remarquer des détails. Des toiles authentifiées qui s'abîmaient trop vite. Des vernis qui craquelaient de façon trop uniforme. Des signatures qui n'étaient pas tout à fait à leur place.
— Et tu n'as rien dit.
— À qui ? La police était complice ou incompétente. Les assurances préféraient payer des expertises truquées plutôt que d'admettre qu'elles étaient aveugles. Toi, tu étais—
Il s'arrêta, se frotta la mâchoire.
— Moi, j'étais quoi ? demanda-t-elle, les bras croisés.
— Tu étais la seule qui posait les bonnes questions. Mais je ne pouvais pas être sûr que tu n'étais pas dedans.
Camille eut un rire sans joie.
— C'est pour ça que tu t'es approché de moi ? Parce que tu me soupçonnais ?
— Au début, oui. Et puis j'ai compris que tu cherchais aussi. Que tu avais des raisons de chercher.
Le silence s'étira entre eux, épais comme les volutes de fumée d'une cigarette oubliée. Camille sentit la fatigue la rattraper, une vague brutale qui lui engourdissait les jambes. Elle s'assit par terre, adossée à un radiateur froid, et posa la pochette en cuir sur ses genoux.
— Mon père, murmura-t-elle. Delcourt a dit qu'il contrôlait sa dette.
Étienne la regarda longuement avant de répondre.
— Je sais. C'est lui qui m'a contacté, il y a deux ans. Il voulait que je l'aide à trouver qui fabriquait les faux. Il pensait que s'il pouvait livrer le faussaire, il pourrait négocier avec son créancier.
— Il te l'a dit directement ?
— Il m'a écrit. Une lettre manuscrite, comme celles qu'il envoyait à ses clients. Avec le même papier, la même écriture. Et une phrase qui revenait : « Ma fille est sous ma protection. Faites ce qu'il faut pour qu'elle n'ait pas à payer mes erreurs. »
Camille ferma les yeux. Une image flotta derrière ses paupières : son père assis à son bureau, la plume dans la main, écrivant une lettre qu'elle ne lirait jamais.
— Il aurait dû me le dire.
— Il essayait de te protéger. Comme nous tous, dans cette histoire.
— Vous nous protégeons tous très mal.
Étienne ne répondit pas. Il se leva, alla dans la cuisine exiguë, revint avec deux verres et une bouteille de calvados poussiéreuse. Il en versa deux doigts dans chaque verre, en tendit un à Camille.
Elle le prit, le fit tournoyer. L'alcool ambré attrapa la faible lumière qui filtrait des stores.
— Je te pensais capable de tout, dit-elle enfin. Même de ça. Fabriquer des faux — ce serait une belle couverture pour quelqu'un qui passait sa vie à traquer les vrais.
— Je sais.
— Et la façon dont tu es apparu. Les moments. L'atelier d'Heuzé. Le quai de la Mégisserie.
— Je sais.
Elle but une gorgée. Le calvados brûla sa gorge, réchauffa sa poitrine.
— Mais tu m'as sorti de cette galerie il y a deux heures. Tu aurais pu partir. Me laisser avec Duret.
— J'y ai pensé.
La franchise le rendit presque aimable. Camille secoua la tête.
— Comment tu fais pour être aussi exaspérant ?
— Longue pratique.
Elle termina son verre, le posa sur le sol avec un bruit sourd.
— J'ai besoin que tu saches une chose. Si tu me trahis — si tu décides que ton enquête passe avant ma sécurité, ou celle de mon père — je te détruirai. Pas parce que je t'en veux. Parce que je n'aurai plus rien d'autre à perdre.
Étienne la dévisagea sans détourner le regard.
— Compris.
— Bien.
Elle ouvrit la pochette en cuir, sortit le téléphone de Delcourt. L'écran s'alluma à son contact — toujours pas de code de verrouillage, toujours pas de détection de perte.
— Il y a les coordonnées d'un entrepôt dans le quatorzième. Rue des Solets. Une zone industrielle — camions, hangars, aucune surveillance. Et des messages qui confirment que la Boucher sera transférée dans l'heure qui vient.
Étienne se pencha par-dessus son épaule, scrutant l'écran.
— Avec Duret à leurs côtés, ils pensent avoir éliminé la menace. Ils ne vont pas ralentir.
— Et Delcourt pourrait avoir remarqué qu'il a perdu ce téléphone.
— Ce qui lui donnerait une raison de précipiter le transfert.
Camille fit défiler les messages, les contacts, les coordonnées GPS enregistrées. Une liste de noms, des numéros de crates, des notes sur les œuvres et les collectionneurs. Des preuves. Tout était là, dans ce petit boîtier qu'elle serrait entre ses doigts.
— On ne peut pas aller à la police, dit-elle.
— Non.
— Et l'inspection des douanes, la brigade des fraudes artistiques — il faut des semaines pour les saisir, et ils exigent une plainte officielle. Mon assureur m'a suspendue. Je n'ai aucune immunité.
Étienne se redressa, croisa les bras.
— Il reste l'Office central de lutte contre le trafic de biens culturels. J'ai des contacts là-bas. Pas des amis — des gens qui me doivent des faveurs.
— Ils croiront un fugitif et une enquêtrice suspendue ?
— Ils croiront les tableaux. Si on arrive avec un original volé et le catalogue du réseau, ils n'auront pas le choix.
Camille le regarda. Une idée se formait lentement, avec la précision patiente d'une serrure qui s'ouvre.
— Alors on leur donne ce qu'ils veulent voir. On entre dans cet entrepôt, on prend la preuve — les toiles, le catalogue, tout — et on la dépose sur le bureau de quelqu'un qui ne peut pas fermer les yeux.
— Et Delcourt ?
— Delcourt se démasquera tout seul. Sa propre arrogance fera le travail.
Le silence retomba. Dehors, une voiture passa, les pneus crissant sur le pavé mouillé.
Camille se releva, sentit ses muscles protester. Elle se tint face à lui, à quelques centimètres près, assez proche pour sentir l'odeur de sa veste, humidité et tabac froid.
— Je ne te demande pas de me faire confiance, dit-elle. Je te demande de faire ce que tu sais être juste. Toi et moi, ce soir, on finit ce que ton enquête n'a jamais pu finir.
Étienne la considéra longuement. Ses yeux, dans la lumière faible, n'étaient plus prudents. Ils étaient presque inattendus — comme un homme qui regarde une route qu'il connaît enfin.
— Le hangar a trois issues. Une principale, deux accès latéraux. Il y a probablement des gardes, mais en attendant le transfert, ils vont manquer de monde.
— Ça veut dire qu'il y a une fenêtre, dit Camille.
— Ça veut dire qu'on arrive avant deux heures.
— Alors on arrête de parler.
Elle ramassa la pochette, vérifia le téléphone, puis traversa la pièce pour récupérer son blouson.
Quelque chose avait changé dans l'air entre eux. Pas un apaisement, non — plutôt une trêve. Et Camille savait que les trêves les plus solides étaient celles qu'on concluait l'arme au poing.
Elle se retourna vers lui, la main sur la poignée.
— Une dernière chose. Pourquoi tu fais ça ? Vraiment.
Étienne finit son verre, le reposa.
— Parce que la lettre de ton père disait autre chose aussi. À la fin. Avant la signature.
— Quoi ?
Il sembla hésiter une seconde. Puis, sa voix plus basse qu'elle ne l'avait jamais entendue :
— « Protégez Camille. Elle ne sait pas encore à quel point elle est forte. »
Elle tint son regard une seconde de plus qu'il n'était nécessaire.
Puis elle ouvrit la porte et sortit dans la nuit.
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