Le Cadre Doré
Lire le chapitre 25: The Hidden Vault
L’entrepôt de la rue des Solets puait la poudre de riz et le plastique chaud. Des rayonnages métalliques chargeaient des cartons beiges alignés avec une précision militaire. Rien là-dedans ne criait au trafic d’art. C’était trop propre. Trop banal.
Camille coupa le moteur de la Clio volée à deux rues de là, coupa les phares. Son cœur cognait contre ses côtes, un tempo qui ne s’était pas calmé depuis qu’ils avaient escaladé le mur d’enceinte. À côté d’elle, Étienne scrutait le plan du bâtiment qu’ils avaient reconstitué par bribes depuis les SMS du téléphone volé de Delcourt.
« Le bureau du fond. Ouais. Derrière le rack de palettes marquées “Produits capillaires”. » Il leva les yeux, ses prunelles sombres dansant dans la pénombre. « Tu es sûre de vouloir y aller comme ça ? Pas de filet, pas de renforts. »
« On n’a pas le temps pour un plan élégant. La Boucher bouge dans quarante minutes. » Elle ouvrit la portière, laissant l’air froid de la nuit lui mordre les joues. « Tu as tes outils ? »
Il tapota sa poche intérieure. « Crochetage de serrures, ouvreur de codes, lampe UV. J’ai l’habitude de jouer les fantômes. »
« C’est ça. Le fantôme qui m’a volé mes preuves il y a deux ans, précision. »
Le rictus d’Étienne se figea un instant, puis il hocha la tête. « On n’a pas le temps pour ça non plus. »
Ils se glissèrent le long du mur de l’entrepôt, courbés sous les caméras de surveillance aveugles – ils avaient coupé l’alimentation depuis la boîte électrique du voisin dix minutes plus tôt. Un faible reflet d’un lampadaire voisin éclairait la porte de service, une serrure à trois points sur un cadre renforcé. Étienne sortit ses crochets, travailla en silence. Un clic sonore, puis un autre. Il s’engouffra à l’intérieur, et Camille suivit.
L’entrepôt se déployait en une vaste ombre zébrée de lignes de lumière blême filtrant par les ouvertures de toit. L’odeur de poussière cosmétique se mêlait à une autre, plus âcre et plus mentholée, comme de la créosote mal ventilée.
« Le bureau. » Camille désigna une petite pièce vitrée au fond, sa porte entrouverte.
Ils le traversèrent au pas de course, leurs semelles presque silencieuses. Le bureau était un capharnaüm administratif – dossiers, contrats de distribution, liste de commandes pour des marques qu’elle ne connaissait pas. Camille avait déjà repéré les pattes d’une porte de coffre dans l’angle derrière une armoire métallique poussée contre un pan de mur. L’armoire semblait fixe, mais après une inspection rapide, deux charnières bien cachées trahissaient son ouverture.
Étienne saisit la poignée métallique, tira d’un coup sec. L’armoire pivota sur un axe improbable, révélant une porte blindée sans aucune clé apparente – seulement une plaque numérique et un lecteur de reconnaissance biométrique à la lueur bleue.
« On dirait un vrai petit coffre-fort. » Étienne grimaça en tapotant le clavier. « Au moins huit chiffres. Et il me faudrait une empreinte ou un iris pour passer. »
Camille souleva le téléphone volé de Delcourt dans sa poche. Éteint, pour éviter toute trace. Elle l’alluma une seconde, récupéra le dernier message : *« Le transfert avance à 1 h 30. Palier B. »*
« Palier B ? » murmura-t-elle. Et soudain, la lumière. Elle refit défiler les contacts, trouva un nom codé : *B. Château*. Le numéro de Château Bonnat.
Elle fixa la plaque. Huit chiffres. Une date de naissance ? Non – elle se souvint de la liste des acquisitions dans le restaurant clandestin de la rive gauche. Delcourt avait un amour obsessionnel pour les maîtres hollandais, Vermeer en particulier.
« 1-6-3-2. » Elle pianota sur le clavier : la date de naissance supposée de Vermeer. Ajouta les 4 derniers chiffres du numéro de série aperçu dans le catalogue photo du téléphone.
Le petit écran clignota en vert. Le verrou magnétique se débloqua avec un claquement sourd.
« Comment… » commença Étienne.
« Les gens trop intelligents utilisent les références qu’ils adorent. » Camille poussa la porte. « Delcourt aime Vermeer, l’aime trop. »
Le vantail blindé s’ouvrit sur une volée de marches en béton qui s’enfonçait dans le sol. Une humidité froide et métallique remonta, chargée d’une odeur de poussière de vieille toile et de vernis. Ils descendirent prudemment, les pas résonnant en écho.
La cave s’ouvrait sur une pièce voûtée d’environ une soixantaine de mètres carrés. Mais ce n’était pas une cave ordinaire. Des caisses en bois alignées contre les murs, certaines ouvertes, d’autres clouées, protégeaient des toiles dans des housses grises. Des fluorescentes s’allumèrent automatiquement, révélant une scène de musée souterrain.
Camille tira une housse d’une toile centrale. Son souffle s’étrangla. Un Monet – un des Nymphéas tardifs, la signature en bas à droite encore aussi nette que le jour où il avait été peint. Elle vérifia une seconde caisse : un Modigliani, un portrait au cou penché. Plus loin, dans une longue caisse, un portrait de femme enveloppé dans un tissu de soie – une Boucher.
« La Boucher. » Elle la toucha presque, puis retira la main, se méfiant de la pièce. La toile était d’une luminescence douce, des roses naissants, une évanescence qui ne mentait pas.
« Ce n’est pas une copie, Camille. C’est original. » Étienne était penché sur une autre caisse, tenant une loupe qu’il avait sortie de sa veste. « Et regarde ça. »
Il indiqua une plaque de cuivre vissée sur une boîte métallique encastrée dans le mur du fond, à hauteur du coude. Dessus, un code gravé : des chiffres et des lettres, *V-431*. « Ça ressemble à un registre d’inventaire. Elles ont toutes une plaque d’identification. »
« Oui, pour le réseau. » Camille s’approcha, parcourut des yeux une planche de contreplaqué où des feuilles plastifiées retenaient des notes manuscrites – des listes de couleurs, de poids, de numéros de réserve. « Ce sont les fournisseurs de toiles anciennes, les faussaires. Il y a des coordonnées, tout le catalogue du système. »
Elle fit un pas vers la rangée de caisses du fond, quand un bruit lui fit tourner la tête. Un gémissement étouffé, à l’autre bout de la cave. Une zone peu éclairée derrière une pile de châssis, où des drapeaux de protection gris tombaient du plafond.
Camille s’approcha lentement, chaque pas mesuré. Étienne lui emboîta le pas, une main sur sa poche intérieure où, elle le savait, il tenait un pistolet dérobé à Duret lors de leur fuite.
Un corps était recroquevillé sous un drap de plomb, légèrement soulevé par une respiration. Une mèche de cheveux clairs dépassait d’une couverture militaire sombre. Camille écarta le tissu d’un geste sec.
« Élodie. »
Son ancienne stagiaire était affalée contre un mur de brique, les poignets attachés avec du scotch large, une ecchymose fleurissant le long de sa pommette gauche. Ses yeux entrouverts étaient vitreux, ses pupilles dilatées malgré la faible luminosité. Elle bavait un filet de salive rose – quelqu’un l’avait droguée, lourdement. Mais son torse se soulevait.
« Elle respire. » Camille s’agenouilla, coupa les liens avec une clé qu’elle utilisait comme couteau, puis gifla doucement les joues froides d’Élodie. « Élodie ? Réveille-toi. C’est Camille. Je suis là. On est là. »
Élodie cligna plusieurs fois, un mouvement brusque et écarquillé. Son regard tenta de se recentrer, mais la pharmacopée l’en empêchait. Elle murmura quelque chose d’inintelligible, puis ses doigts tremblants agrippèrent le revers de la veste de Camille avec une force surprenante.
« Camille… » Une syllabe rauque, arrachée de gorge sèche. « Il vient. Il vient ici. Bientôt. Toujours plus tôt chaque fois. »
Camille regarda l’heure sur sa montre, qui semblait battre plus fort que le tambour dans sa poitrine. Presque 1 h 40.
« Delcourt a avancé le transfert à 1 h 30. » Son esprit tournait. « Il n’arrive peut-être pas avec la toile… mais il sait que je l’ai suivi. Le téléphone est toujours éteint, mais il doit l’avoir localisée par le réseau autrement. »
Étienne parcourut la pièce d’un regard vif, s’arrêta sur une grille d’aération au plafond. « Les caméras à l’intérieur. On les a aveuglées à l’entrée, mais ici… » Il désigna un petit boîtier rouge qui clignotait dans l’angle, derrière le châssis d’une caisse. « Un point de sauvegarde. Ils ont vu la porte s’ouvrir. »
Un silence lourd, chargé d’électricité.
Élodie hoqueta, ses doigts se crispant encore sur la veste. « Delcourt… Il a dit que si je parlais, il te briserait les mains. Il a fait… il a fait que je comprenne trop tard. »
Camille passa un bras sous les épaules d’Élodie, la soulevant avec précaution malgré la faiblesse du corps. « On ne s’expliquera pas ici. Tous les tableaux du monde ne valent pas ta vie en danger. On sort. Maintenant. »
Elle venait de faire trois pas vers les marches quand un déclic métallique retentit derrière elle – un bruit qu’elle connaissait.
Celui d’une porte blindée qui se refermait, en haut de l’escalier.
Un ronronnement électrique monta, suivi du grincement d’un verrou qui s’engageait.
Ils étaient scellés à l’intérieur. Et le souterrain n’avait probablement qu’une seule issue – celle qui venait de se condamner derrière eux.
Élodie laissa échapper un faible rire, desséché, presque un sanglot, contre l’épaule de Camille.
« Bienvenue dans le piège, Camille. Delcourt a toujours une longueur d’avance. »
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