Le Cadre Doré
Lire le chapitre 28: The Interrogation Room
Le froid du carrelage traversait ses vêtements trempés. Camille claquait des dents, les mains menottées dans le dos, assise sur une chaise métallique dans une pièce nue. Une ampoule unique éclairait la table où l’inspecteur Duret avait posé son carnet, son téléphone et une photo en noir et blanc : sa mère, jeune, souriant à côté de Delcourt.
— Vous avez trente secondes, Moreau, dit-il sans lever les yeux. Avant que je vous renvoie en cellule.
— Delcourt a des toiles originales au sous-sol de son entrepôt de cosmétiques, rue de la Roquette. Boucher, Fragonard, deux Turner. Il transfère tout à 2 heures du matin dans un camion banalisé.
Duret ricana, s’appuya au mur.
— Vous avez déjà fait condamner ce bâtiment par un faux rapport d’expertise. Vous êtes dans le réseau jusqu’au cou.
— C’était pour entrer, pour voir par moi-même. Le rapport était faux — oui. Parce que Delcourt l’avait commandé. Il voulait savoir si quelqu’un vérifierait.
Camille se pencha, les chaînes tendues, ses cheveux dégoulinant sur ses épaules.
— Inspecteur, chez Delcourt, qu’est-ce qu’une femme en robe soie fait dans une salle souterraine voûtée, enchaînée à un tuyau ?
Le silence s’étira. Duret consulta son téléphone, soupira.
— On a retrouvé la voiture. Enfoncée, à moitié immergée au pont de Sully. Mais pas vos deux complices. Ils ont disparu.
Camille ferma les yeux. Étienne. Élodie. Le froid de la Seine lui saisit la poitrine.
— Ils ne sont pas mes complices. Élodie est une victime. Étienne est…
Elle s’arrêta. Elle ne savait plus quoi dire. Il la regarda, hochant la tête lentement.
— Vous mentez comme vous respirez, Moreau. C’est pour ça que vous êtes bonne.
Il poussa la photo vers elle.
— Qui est la femme à côté de Delcourt ?
Camille baissa les yeux. Sa gorge se serra.
— Ma mère.
— Et comment se fait-il que la fille d’une gérante de galerie inconnue ait une photo de sa mère quand elle était en couple avec un trafiquant d’art ?
Camille releva la tête.
— En couple ?
— Années 90. Delcourt vendait des faux à l’époque. Votre mère l’a quitté après une affaire qui a mal tourné. Elle est morte quelques années plus tard, non ? Accident de voiture.
Le sang de Camille se glaça. Elle se souvint des fragments de l’adresse de Lisbonne, de la page cachée, des suppositions.
— L’accident… n’était pas un accident.
L’inspecteur s’immobilisa. Il plissa les yeux.
— Qu’est-ce que vous savez exactement ?
— Une page était cachée dans le médaillon de mon père. Une adresse à Lisbonne et une photo avec ma mère et Delcourt. Mon père a été tué parce qu’il cherchait à exposer le système d’assurance de Delcourt. L’adresse de Lisbonne est probablement son autre cache.
Elle inspira profondément, les mains tremblantes.
— Inspecteur, vous voulez coincer Delcourt ? Vous avez une fenêtre de deux heures. Après, les preuves quittent le pays en camion, et vous n’aurez rien.
Duret se retourna, fit les cent pas. Il consulta sa montre, tapota son carnet.
— Pourquoi je vous croirais ?
— Parce que si je mentais, je serais loin. Je ne serais pas venue vous trouver. Je ne serais pas restée dans l’eau à vous regarder arriver.
Elle marqua une pause.
— J’avais le choix entre me noyer ou survivre pour faire tomber l’homme qui a fait tuer mes parents. Vous aussi, vous avez un choix. Vous voyez la photo, vous savez que Delcourt a un lien avec ma famille. Vous pouvez m’écouter, ou vous pouvez m’arrêter et regarder la Seine avaler la seule preuve que vous aurez jamais.
Duret s’arrêta devant elle. Longtemps, il la dévisagea. Puis il tira les clés de sa poche.
— Je vais demander une équipe. Si c’est un piège, je vous jure que vous passerez un long moment enfermée.
— Si c’est un piège, vous n’aurez pas besoin de me chercher. Je serai déjà morte.
Il défit les menottes. Camille se massa les poignets, se leva.
Dans le couloir, un agent à l’air fatigué le salua.
— Chef, on a un appel de l’aéroport du Bourget. Un vol privé a demandé un créneau de départ pour 2 h 30, destination Lisbonne, sur une société écran.
Camille et Duret échangèrent un regard.
— Lisbonne, murmura Camille.
— Et vous disiez que le transfert était à 2 heures, répondit Duret.
— Il avance le calendrier. Il sait qu’on est au courant.
Il décrocha son téléphone, donna des ordres rapides. Une brigade se préparait en silence. Camille enfila une veste sèche qu’un agent lui tendit, les mains encore tremblantes. Elle regarda par la fenêtre, la nuit noire, les néons du commissariat se reflétant dans les flaques.
Étienne, pensa-t-elle. Où es-tu ?
***
À vingt kilomètres de là, Étienne poussa une grille rouillée. Son bras saignait à travers une bande improvisée, arrachée de sa chemise. Il boitait légèrement, mais il avançait, à travers l’herbe humide du petit aérodrome privé, entre les hangars. Dans sa poche, une clé USB froide contre sa cuisse. Les documents, Élodie calée dans un accès discret du côté de la Seine, confiée à un contact qu’il connaissait depuis trop longtemps pour hésiter.
— Dépêche-toi, murmura-t-il.
Il vit les lumières d’un Learjet au loin, moteurs déjà chauds. Une silhouette en costume se tenait au pied de la passerelle. Delcourt. Il parlait au téléphone, regardant le ciel noir.
Étienne s’accroupit derrière une caisse, sortit son téléphone. Pas de réseau. Il avait vu une antenne à l’entrée, mais il n’y arriverait pas sans être repéré.
Le portable de Delcourt sonna. Le visage du trafiquant se crispa, et il raccrocha brutalement. Il jeta un regard vers le hangar principal, puis se dirigea vers un van noir garé sous un auvent. Il allait fuir.
Étienne regarda sa main qui tremblait, serra la clé USB, et se mit à courir vers le hangar, trouvant une porte latérale rouillée qui résista sous son épaule avant de céder dans un cri de métal.
À l’intérieur, des caisses marquées « produits cosmétiques », identiques à celles de la rue de la Roquette. Sauf qu’ici, des bâches laissaient deviner des châssis dorés, des grandes toiles dans des protections de bois.
Delcourt apparaissait dans la porte du hangar, un pistolet à la main, visant dans l’ombre.
— Tu n’aurais pas dû venir, Moreau a disparu, mais toi… je te connais.
Étienne souleva une caisse devant lui. Un coup de feu claqua, le bois explosa au-dessus de sa tête. Il plongea derrière un rouleau de toile de jute, cherchant une issue.
Le téléphone de Delcourt sonna à nouveau. Il répondit, l’arme toujours levée, le regard fixe dans l’obscurité.
— Quoi ? … Le commissariat a mobilisé une unité ? Quand ?
Il consulta sa montre. Ses yeux s’écarquillèrent.
— Ils foncent vers la Roquette. Bon. Ils y trouveront une salle vide. Et dans trente minutes, je suis là-haut, à Lisbonne.
Il raccrocha et s’approcha lentement de la caisse derrière laquelle Étienne se cachait, tirant par intervalles dans l’obscurité, éclaboussant l’air de poussière de béton et d’échos. Étienne vérifia sa poche : la clé USB tenait toujours. Il s’agrippa au métal froid des étagères, et commença à grimper.
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