Le Cadre Doré
Lire le chapitre 27: The Perfect Decoy
L’air dans le coffre-fort était devenu lourd, saturé de poussière de toile et de la respiration sifflante d’Élodie. Camille avait plaqué son oreille contre la porte d’acier. Rien. Pas un bruit de mécanisme, pas un pas. Juste le bourdonnement d’un ventilateur quelque part dans les entrailles du bâtiment.
— Il ne viendra pas lui-même, murmura-t-elle. Il enverra quelqu’un pour nous finir proprement.
Étienne était accroupi près d’Élodie, lui soutenant la nuque. Il releva la tête, les yeux plissés.
— Alors on ne lui donne pas ce qu’il attend.
Camille se retourna. Sur un chevalet métallique, dans un coin du réduit, trônait une toile d’une douceur laiteuse, un paysage d’eau et de brume. Le Boucher. La pièce maîtresse. Mais à côté, roulée dans un tube de carton poussiéreux, une autre toile — une copie que Delcourt gardait pour ses propres leurres. Un Monet, faux, mais d’une qualité suffisante pour tromper un œil pressé.
Elle saisit le tube.
— On leur donne un appât. Ils entrent, ils trouvent une toile précieuse, ils croient que nous sommes encore ici, terrés. Ils perdent du temps à nous chercher dans les recoins. Pendant ce temps-là, nous, on sort par le vrai passage.
Étienne la regarda, un sourire en coin.
— Tu veux leur offrir une toile sur un plateau pour qu’ils s’arrêtent de nous chercher ?
— Exactement. Une diversion classique. Ils sont payés pour récupérer la marchandise et nous éliminer. S’ils trouvent une toile, ils vont la ramasser, se croire gagnants, et fouiller avec moins de soin. On aura une minute, peut-être deux.
Elle déroula la copie du Monet. La peinture était encore fraîche par endroits, l’huile mal sèche. Parfaite pour un coup d’œil rapide. Elle la posa en évidence, adossée au mur près de l’entrée, comme si quelqu’un l’avait abandonnée dans la précipitation.
Élodie toussa, faiblement.
— Il y a une sortie… derrière les caisses. Petite grille d’aération, trop étroite pour toi, mais pour moi, elle passerait. Je peux vous montrer.
Camille échangea un regard avec Étienne. La jeune femme était à moitié droguée, mais ses yeux, lorsqu’elle parlait de la grille, avaient une clarté soudaine.
— Elle a raison, souffla Étienne. Les coffres-forts anciens ont souvent une trappe de service pour les fournisseurs. Pas pour les grandes toiles. Pour les tubes, les fournitures.
Il se dirigea vers un alignement de caisses en bois et les écarta avec effort. Derrière, dans la pierre brute, une grille de fer de soixante centimètres de côté. Il tira dessus. Elle céda avec un grincement de rouille.
— Parfait, dit Camille. Élodie, tu passes en premier. Étienne, tu la suis avec les documents. Moi, je reste pour refermer derrière nous et retarder les chiens.
Étienne hésita. Elle lut dans ses yeux qu’il n’aimait pas la laisser seule.
— Camille, si Delcourt nous a vus entrer, il sait que nous savons pour la grille.
— Peut-être. Mais ce qu’il ne sait pas, c’est que nous le savons maintenant.
La sirène interne se déclencha. Un hululement bref, suivi de bruits de pas étouffés, nombreux, descendant un escalier métallique au-dessus d’eux.
Camille poussa Élodie vers la grille.
— Go !
Élodie se glissa dans le tunnel sombre avec une agilité retrouvée, suivie d’Étienne. Camille prit le temps de désorienter la pièce : elle poussa le tube de carton dans l’ombre, tira un chiffon sur le Boucher pour le faire passer pour une pièce banale sous bâche, et laissa le Monet aux couleurs crues face à la porte.
Elle siffla doucement vers la grille.
— Étienne, t’as les coordonnées du catalogue ?
— Dans ma poche intérieure. Ils ne passeront pas à travers le tissu.
Elle s’engagea dans le conduit. C’était étroit, quelque chose entre la cheminée et le terrier. Sa veste de soie se déchira sur une aspérité. Elle écouta son écho : dans le coffre, la porte blindée s’ouvrit, une voix d’homme, brève, un ordre précis. Puis un silence plus lourd, suivi d’un claquement.
— La toile est là ! cria un autre homme. Le Monet. Le Chef avait raison, ils l’ont abandonnée.
Camille sourit dans le noir. Bien.
Le conduit déboucha sur une ruelle étroite entre les murs de béton de deux entrepôts. L’air nocturne la frappa, humide et frais. Étienne l’attendait, un bras passé autour d’Élodie à moitié inconsciente, appuyée contre un conteneur à déchets.
— Ils mordent à l’hameçon, dit-il. Mais ils vont vérifier le reste. On a peut-être cinq minutes, pas plus.
Ils coururent — enfin, ce qui ressemblait à une course, avec une jeune femme incapable de tenir debout. Camille ouvrit la porte d’une vieille Clio garée en épi, planquée là depuis la veille par ses soins. Moteur. Étienne jeta Élodie sur la banquette arrière et monta à l’avant.
Camille prit le volant, écrasa l’accélérateur.
La rue des Solets était déserte, pavée, bordée d’immeubles morts et de rideaux de fer fermés. Elle prit le virage en épingle à main gauche sans ralentir, mais elle connaissait ce genre de rues : des caméras partout, des angles morts derrière, et surtout une priorité à droite qui pouvait se transformer en piège.
Un éclair blanc dans le rétroviseur.
— Ça y est, ils ont compris, dit Étienne. Deux voitures noires.
Camille jura entre ses dents. Elle poussa le moteur, glissa un panier entre deux camions stationnés, dévala une ruelle piétonne interdite. Les feux de leurs poursuivants tournoyèrent, se séparèrent, l’une pour couper la route plus loin, l’autre pour coller derrière.
— Ils veulent nous pousser vers le quai, cria Étienne. Ils ne veulent pas abîmer l’art.
Camille aperçut les pavés gras de la Seine au bout de la rue. Elle n’avait pas le choix : elle freina, fit un tête-à-queue incomplet, pare-chocs contre le muret de pierre.
Un impact sourd les percuta par l’arrière.
La vitre explosa.
Élodie hurla, Étienne se pencha sur elle pour la protéger. Un projectile — un coup de semonce ? non, un pneu crevé ? — trancha l’air entre eux. Camille sentit le métal chaud frôler sa joue.
Elle écrasa l’accélérateur pour sortir du piège, mais à l’entrée du quai, un camion de livraison s’arrêta en travers de la chaussée, phares bleus.
Pas la police. Des hommes de Delcourt.
Camille braqua à droite, dans une impasse pavée qui longeait le fleuve, frôla le muret, tenta un demi-tour désespéré.
La Clio dérapa, l’arrière passa par-dessus le quai de deux mètres de haut, bascula dans la Seine avec un choc sourd.
L’instant d’après, le silence. Une embardée dans l’eau noire.
La voiture s’enfonça en quelques secondes, à moitié inclinée, la portière avant gauche ouverte, un corps en train de remonter à la surface, la main agrippée à une poche intérieure où les documents cachetés restaient bien au sec.
Les feux des poursuivants balayèrent la surface de l’eau, puis s’éteignirent. Camille réussit à s’extraire, à nager sous le quai, à tâtons, jusqu’à une échelle de secours. Elle remonta, trempée, en crachant des eaux sales.
Sur le quai, les traces de pneus s’effaçaient dans la pluie fine qui commençait à tomber.
Pas de traces de pas. Pas d’Étienne, pas d’Élodie.
Les hommes de Delcourt étaient partis.
Mais la pluie lavait aussi autre chose : sur la chaussée, près du muret, un objet en métal terni réfléchit brièvement la lumière d’un lampadaire. Camille le ramassa.
Le locket de son père. Le même qu’elle avait vu au cou d’Élodie dans le coffre. Mais celui-ci était chaud, comme s’il venait d’être porté.
À l’intérieur, elle trouva un minuscule morceau de papier plié. Une phrase, écriture serrée, patte d’encre bleue :
« S’ils ne trouvent pas le corps, ils trouveront la signature. »
Il comprit tout.
Le locket n’avait jamais été un objet de valeur. C’était une clé. Pas pour une serrure, mais pour toutes les autres toiles — les vraies, celles que Delcourt croyait encore cachées. Et il y avait une autre page, glissée dans l’interstice du fermoir. La photo d’un homme — son père, plus jeune, au côté d’une femme en blanc — et l’adresse d’une église à Lisbonne.
Les documents qu’Étienne tenait n’étaient qu’un fragment. Ils venaient de se séparer au milieu de la Seine, et Delcourt, en cherchant sa voiture, allait trouver bien plus que ce qu’il espérait.
Un voyant lumineux clignotait sur le quai : la caméra de sécurité de la ville, enregistrement en cours. Camille se releva, essora sa veste, et se dirigea vers elle.
Elle ne savait pas encore que l’image qu’elle allait voir dans quelques heures changerait complètement la donne. Le visage de l’homme sur la photographie n’était pas celui de son père. C’était celui de Delcourt.
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