Le Cadre Doré
Lire le chapitre 32: The Art of Goodbye
Il la trouva sur le quai de la gare de Lyon, adossée à la rambarde de pierre, le col de son manteau relevé contre le vent de novembre. Elle n’avait pas dit oui, mais elle n’avait pas dit non. Elle avait simplement éteint son téléphone et attendu qu’il la trouve.
Étienne s’avança, une valise cabossée à la main, l’air de celui qui n’a plus rien à perdre et tout à fuir. Il s’arrêta à deux mètres d’elle, comme si franchir cette distance relevait d’un accord tacite qu’elle n’avait pas encore signé.
— Tu viens ? demanda-t-il.
Camille le regarda. Le vent lui plaquait une mèche brune sur la joue. Elle ne la repoussa pas.
— Où ?
— Je ne sais pas encore. Lisbonne, puis au-delà. J’ai des amis à Madrid, un passeur à Barcelone. Le Brésil si besoin. L’avion pour Lisbonne part dans une heure.
Elle acquiesça lentement, comme si elle pesait chaque syllabe.
— Et moi, je fais quoi, là-dedans ?
— Tu vis. Avec moi. On recommence. Pas de dettes, pas de cadavres dans les tiroirs, pas de faux Monet dans les coffres. Juste toi et moi, et des villes où personne ne connaît nos noms.
Camille détourna les yeux vers les rails, où un train entrait en gare dans un grincement de ferraille. Elle se rappela la sensation de l’eau de la Seine dans ses poumons, la main d’Étienne qui la tirait vers la surface, le baiser sur le tarmac alors que l’aube se levait sur le corps menotté de Delcourt.
— Je ne peux pas, dit-elle enfin.
Il ne broncha pas. Il avait dû s’y attendre.
— Je réclame pas que tu dises oui. Je te demande de penser à nous.
— J’ai passé des années à penser à nous, Étienne. À ce qu’on aurait pu être avant que tout parte en fumée. Mais j’ai aussi passé des années à payer les dettes de mon père, et je viens juste de rendre le dernier chèque. La notaire m’a confirmé hier : tout est réglé. Pour la première fois de ma vie adulte, je suis libre.
— Libre. Tu veux dire prisonnière de ta propre conscience.
— Non. Je veux dire que je peux enfin me regarder dans un miroir sans me demander ce que je dois à qui. Et toi, tu me proposes de repartir dans le flou, avec une fausse identité, à regarder derrière mon épaule chaque fois qu’un policier me dépassera.
— Je te propose de vivre. Pas de survivre.
— C’est la même chose pour toi, Étienne. Tu ne sais plus faire la différence.
Le silence s’installa entre eux, lourd de tout ce qu’ils n’avaient jamais dit. Un homme pressé les bouscula en courant vers son train. Camille ne bougea pas.
Étienne fouilla dans la poche intérieure de son blouson. Il en sortit le médaillon d’argent — celui qu’elle avait cru perdu dans la Seine, celui qui contenait la photo de sa mère et de Delcourt, l’adresse de Lisbonne gravée au revers.
— Garde-le. Pas pour lui. Pour toi.
Elle tendit la main, hésitante. Le métal froid glissa dans sa paume. Elle sentit le poids de l’objet, l’histoire qu’il portait, la promesse qu’il ne tiendrait pas.
— Il appartient à mon père, souffla-t-elle.
— Il t’appartient, répondit Étienne. Comme la vérité qu’il contient. Comme la suite que tu choisiras d’écrire.
Elle ferma le poing sur le médaillon. Une larme roula sur sa joue, qu’elle essuya d’un revers de main rageur.
— Et toi ? Tu vas où ? demanda-t-elle, la voix brisée.
— Verona. Au printemps. Il y a un petit théâtre près de la maison de Juliette, la Scala dei Mille. Le premier jeudi d’avril, chaque année, ils jouent une pièce différente. Cette année, ce sera Roméo et Juliette. Culte. Je ne peux pas y aller seul.
Elle rit malgré elle, un rire mouillé, incroyablement doux.
— Tu me donnes rendez-vous dans la ville des amants maudits ? Tu n’as pas honte ?
— J’ai arrêté d’avoir honte il y a longtemps. Et toi, tu devrais essayer.
Il fit un pas vers elle. Cette fois, elle ne recula pas. Il prit son visage entre ses mains, avec une douceur qu’elle ne lui connaissait pas, comme s’il touchait enfin un tableau qui le hantait depuis des années.
— Si tu ne viens pas, je le comprendrai. Je saurai que tu es devenue celle que tu voulais être. Et je serai fier de toi, même de loin.
— Tu ne sauras même pas si je suis en vie, murmura-t-elle.
— Si. Je le saurai. Parce que je te verrai dans chaque tableau restauré, chaque faux exposé par la police, chaque article sur la traque de l’Homme au Caméléon. Tu es partout où la vérité respire, Camille. Tu l’as toujours été.
Il l’embrassa. Un baiser court, profond, celui de quelqu’un qui dit adieu sans prononcer le mot. Puis il recula, ramassa sa valise et se dirigea vers le quai du train pour Roissy.
Elle resta immobile, le médaillon serré dans sa paume. Le vent souleva sa jupe, ébouriffa ses cheveux. Sur le panneau d’affichage au-dessus d’elle, les départs défilaient : Genève, Bruxelles, Marseille. Aucun ne s’appelait Verona.
Puis, sans se retourner, elle ouvrit le médaillon d’une pression du pouce. La photo de sa mère souriait, jeune et insouciante, avant que Delcourt n’entre dans sa vie. Au revers, l’adresse de Lisbonne était toujours là, gravée dans le métal, comme une promesse qu’elle n’avait jamais osé tenir.
Elle referma le médaillon, regarda une dernière fois vers le quai d’où Étienne avait disparu, et murmura pour elle-même, si bas que personne ne l’entendit :
— Avril, alors.
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