Le Cadre Doré
Lire le chapitre 33: The Restorer's Return
L’hôpital Saint-Louis sentait le désinfectant et la cire chaude. Camille longea le couloir de la neurologie, ses talons feutrés par le linoléum, les mains enfoncées dans les poches de son manteau. Elle s’était arrêtée en route chez un fleuriste près de la Bastille, avait acheté des anémones, sans réfléchir. Leur bleu violent jurait dans ce décor blanc, et c’était bien.
Élodie était assise dans son lit, adossée à deux oreillers, un livre ouvert sur les genoux. Elle avait maigri, les pommettes plus saillantes, mais ses yeux avaient cette lueur vive que Camille lui connaissait depuis leurs années à l’école du Louvre. Quand elle vit Camille, son visage s’éclaira d’un sourire fatigué.
— On m’a dit que tu avais arrêté le roi de la contrefaçon. J’ai cru à une blague.
Camille posa les anémones sur la table de chevet, dans un vase en plastique déjà rempli d’eau, comme si Élodie les attendait.
— C’est plutôt lui qui m’a arrêtée, au début. Mais j’ai rendu la pareille.
Élodie rit doucement, puis grimaça. Ses côtes étaient encore douloureuses, si Camille en croyait le dossier médical ouvert sur la chaise, qu’elle ne lut pas.
— Tu as des nouvelles de l’enquête ? demanda Camille. Sur ceux qui t’ont fait ça ?
Élodie referma son livre. Un manuel de restauration de pigments anciens. Elle prit le temps de glisser un marque-page — une carte postale de Venise — avant de répondre.
— Les deux hommes qui m’ont séquestrée sont arrêtés. Delcourt ne parlera pas, d’après mon avocate. Mais ça suffit pour ma sécurité.
— Tu n’étais pas séquestrée. Pas vraiment.
Ce n’était pas une question. Élodie soutint son regard, puis détourna les yeux vers la fenêtre. Le jour d’hiver filtrait à travers les rideaux, pâle et cru.
— Comment tu l’as su ?
— Étienne m’a dit que tu étais en sécurité. J’ai mis du temps à y croire. Ensuite, le commissaire Duret m’a montré les relevés téléphoniques de Delcourt. Des appels vers un laboratoire privé près de Fontainebleau. Pas les appels d’un ravisseur.
Élodie soupira. Elle rejeta une mèche de cheveux bruns derrière son oreille.
— J’ai été embauchée par l’intermédiaire d’une fondation écran. Au début, je devais restaurer des toiles abîmées. Des originaux, Camille. De vrais. Des Signac, des Morisot, des Bonnard. Des pièces qui n’avaient jamais été déclarées volées, parce que leurs propriétaires préféraient les garder anonymes.
— La collection fantôme.
— Exactement. Puis j’ai compris que je ne restaurerais pas seulement des toiles malmenées par le temps. On me demandait de créer des répliques si parfaites que même les experts hésitent. Je t’assure, je n’ai jamais fait partie du réseau. Mais une fois que j’ai compris… il fallait que je disparaisse.
— Pourquoi ne pas être venue me voir ?
Élodie sourit, triste.
— Parce que Delcourt aurait su. Et parce que toi, tu travaillais pour les assurances. Officiellement. Avec une dette de ton père à rembourser. Je ne savais pas si je pouvais te faire confiance. Je suis désolée.
Camille s’assit au bord du lit. Le matelas plia sous son poids. Elle regarda les mains d’Élodie, ces doigts fins encore marqués de fines cicatrices — des brûlures de solvant, peut-être — et elle pensa à son père.
— Tu sais ce qui est arrivé à mon père ?
Élodie haussa un sourcil.
— Un accident. Une chute dans son atelier. C’est ce que tout le monde disait.
— C’est ce que tout le monde a cru.
Élodie la dévisagea, sans comprendre. Puis son front se plissa.
— Attends. Tu veux dire que c’était Delcourt ?
— Mon père avait découvert le réseau, dit Camille. À l’époque, Delcourt n’avait pas encore les collectionneurs secrets. Il vendait des faux à des marchands peu scrupuleux. Mon père est tombé dessus. Il voulait prévenir la police. Delcourt l’a fait suivre. Une « chute » bien organisée.
Élodie resta silencieuse. Le temps d’un battement de cils, quelque chose se brisa en elle — la version d’un monde où l’on pouvait disparaître sans laisser de trace.
— Et tu l’as su… depuis quand ?
— Depuis quelques jours. J’ai trouvé une photo. Ma mère et Delcourt, jeune, à Lisbonne. Avant ma naissance.
— Ta mère ?
— Elle ne m’a jamais rien dit. Elle est partie tôt. Sans explication.
Élodie passa une main sur ses cheveux, geste nerveux que Camille lui connaissait depuis des années. Les deux femmes se turent. Le silence de l’hôpital était épais, entrecoupé par des bips réguliers et des pas lointains.
— Est-ce qu’il l’a tuée aussi ? demanda doucement Élodie.
— Non. Elle est morte d’une maladie. Je crois qu’elle savait, mais elle n’a jamais voulu impliquer personne.
Camille n’arrivait pas à dire « je crois » plus fort. C’était fragile, ces certitudes qu’elle essayait de monter pièce par pièce, une archéologie de la trahison. Son père, sa mère, Étienne. À un moment donné, tout se recomposait dans un tableau qu’on commence à reconnaître, mais qu’on n’a pas encore fini de lire.
Élodie lui prit la main. La pression était légère, mais ferme.
— Tu vas bien, Camille ?
— Je ne sais pas encore ce que ça veut dire.
— Tu as arrêté l’homme qui a tué ton père. Tu as payé les dettes. Tu es libre.
— Je suis libre, oui.
Ce mot-là sonnait creux. Liberté. Elle l’avait prononcé si souvent dans sa tête qu’il avait perdu son relief, comme une pièce de monnaie usée.
Élodie la regarda, chercheuse. Elle avait toujours su lire en Camille comme dans une toile craquelée.
— Tu penses à lui.
Camille ne répondit pas. Son silence était une réponse en soi.
— Étienne Launay, dit Élodie. Le voleur élégant. Ceux qui ont du talent pour les faux ont aussi du talent pour la vérité, parfois.
— Il m’a laissé une adresse à Lisbonne. Une promesse de rendez-vous, à Vérone, en avril.
— Tu vas y aller ?
— Je ne sais pas. Je viens de passer dix ans à payer des fautes qui n’étaient pas les miennes. Je ne vais pas enchaîner sur celles d’un autre.
Élodie acquiesça lentement. Elle retira sa main et la posa sur le livre, comme si elle cherchait la texture d’une certitude.
— Tu sais quoi ? Je crois que ton père aurait été fier de toi.
Camille sentit les larmes monter, là, au bord d’un vide qu’elle n’avait pas nommé depuis des années. Elle cligna des yeux, plusieurs fois, et les refoula.
— Il avait cette vieille guitare, dit-elle soudain. Il ne savait pas en jouer, mais il la gardait contre le mur de son atelier. Il disait que c’était pour ne pas oublier la musique quand il travaillait avec les pinceaux.
Élodie sourit.
— Ça, c’est très lui.
— Oui.
Camille se leva. Elle arrangea son manteau, vérifia que le médaillon d’argent était toujours dans la poche intérieure. Sa forme ronde pesait contre sa poitrine, discrète et présente. Elle ne l’ouvrit pas, ici. Pas devant Élodie.
— Je vais y aller, dit-elle.
— Tu reviendras ?
— Si tu es encore là quand j’aurai arrêté de courir.
Élodie rit doucement.
— Je te déposerais bien un dossier de restauration sur ton palier. On verra si tu résistes.
— C’est un piège ?
— Peut-être.
Camille sourit une dernière fois, puis sortit. Le couloir lui rendit son écho feutré. Elle marcha jusqu’aux ascenseurs, appuya sur le bouton, et pendant la descente, elle ferma les yeux.
Rien ne pressait. Pour la première fois depuis des années, rien ne l’attendait quelque part. Pas un rendez-vous, pas une échéance, pas une dette. Le temps lui appartenait. C’était étrange, presque obscène, comme hériter d’un palais vide.
Dehors, l’air était froid mais le soleil brillait. Camille traversa le square de la rue de la Folie-Méricourt, contourna le marché, puis se retrouva sur le boulevard Richard-Lenoir. Elle aurait pu prendre le métro, mais elle préféra marcher. Le gravier crissait sous ses semelles. Les platanes alignaient leurs écorces comme des toiles non signées.
Elle marcha jusqu’au cimetière du Père-Lachaise. Elle n’y était pas allée depuis l’enterrement. Trois ans. Le gardien la regarda passer, indifférent. Le long des allées, des anges de pierre et des marronniers secs. La tombe de son père était simple — une dalle grise, un médaillon de porcelaine avec sa photo, des rosiers que personne n’entretenait et qui avaient pris le parti de vivre seuls.
Camille s’agenouilla sur le gravier. Elle sortit le médaillon de sa poche. Le métal était tiède contre sa paume. Elle l’ouvrit.
La photo de sa mère, jeune, riant à Lisbonne devant une fontaine. Derrière elle, un homme en costume clair. Delcourt. Du temps où il était encore une ombre et pas un prédateur.
— Je t’ai trouvé, dit-elle doucement, à voix basse, pour que les morts puissent l’entendre. Il est en prison. Il n’avouera pas, mais ce n’est plus grave. Tu le savais déjà, toi. Tu es la seule preuve dont j’ai besoin.
Elle tourna la photo pour regarder celle de sa mère. La femme qu’elle connaissait à peine. Une femme qui avait aimé un criminel, puis qui avait fui. Elle aurait pu en parler. Toute sa vie. Mais elle avait choisi le silence pour protéger sa fille.
— Merci, murmura Camille. Pour le silence.
Elle referma le médaillon, le glissa dans sa poche, puis se releva. Le vent du soir commençait à tourner sur les tombes. Elle ne savait pas ce que demain lui réservait. Une carrière ? Un autre métier ? Ce rendez-vous à Vérone, dans l’arbre d’avril ? Elle décida que ce n’était pas grave.
Elle mit une main sur la pierre froide, une seconde. Puis elle partit, sans regarder en arrière, comme son père aurait aimé qu’elle parte : avec un pas sûr et le regard en avant.
Le matin déclinait derrière ses épaules, et pourtant la lumière sembla se faire plus douce.
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