Le Cadre Doré
Lire le chapitre 35: The Collector's Heart
Le carton à archives pesait plus lourd qu’il n’aurait dû. Camille le déposa sur le bureau verni, fit glisser ses doigts sur le bord tranchant, puis recula d’un pas pour juger l’effet—déplacé, impersonnel, encore couvert de la poussière des réserves de la brigade. Elle l’ouvrit. Dedans, des dossiers classés par année, des photographies de scènes de crime, des rapports qu’elle avait rédigés avec une précision chirurgicale. Sa vie, jusqu’ici.
« Vous n’avez pas encore personnalisé l’espace. »
Camille se retourna. Fabre se tenait dans l’embrasure de la porte, sa silhouette mince découpée contre la lumière du couloir, un sourire en coin qui lui donnait l’air d’un homme qui venait de gagner un pari.
« J’y travaille, » répondit-elle, refermant le carton.
Il s’approcha, jeta un coup d’œil par la fenêtre. La Seine coulait, grise et paisible, sous un ciel de fin mars qui hésitait entre la pluie et le printemps. « Vous avez vu votre nouveau territoire. Une vue sur le Pont-Neuf. Pas mal, pour une ancienne des sinistres.
— Les sinistres m’ont appris à compter chaque centime. Ça servira. »
Fabre rit, bref, puis son visage redevint sérieux. « Le préfet a approuvé votre proposition. Les collecteurs privés qui signent le protocole de protection auront un accès direct à votre cellule. En échange, ils signalent les œuvres qu’ils détiennent hors inventaire public. On n’aura pas tout—certains préféreront leur cave au protocole—mais on aura une carte plus honnête de ce qui circule en réalité dans cette ville.
— C’est tout ce que je demande. »
Fabre hocha la tête. Il hésita. « Vous allez bien, Camille ?
— Mieux que jamais, » dit-elle, et c’était presque vrai.
Il la laissa seule. Elle sortit de son sac un écrin de velours bleu usé, l’ouvrit. Le médaillon d’argent brilla dans la lumière grise, son gravé—un L entrelacé que sa mère avait porté, que Lisbeth avait offert, qu’Étienne avait gardé. Camille le souleva, fit jouer le fermoir. À l’intérieur, pas de photo, pas d’adresse; elle avait retiré la photographie, retiré le chiffre de Lisbonne, les avait placés dans une enveloppe scellée au fond de son tiroir, ici même. Ce qui restait, c’était le bijou lui-même, froid et net. Un symbole.
Elle le posa sur le bureau, à côté du sous-main en cuir neuf, face à la fenêtre. Il attrapa la lumière, lança un éclat minuscule sur le bois blond.
La porte s’ouvrit sur un jeune officier, les joues encore roses, le souffle court. « Lieutenant Moreau ? On a un appel—un collectionneur rue de Varenne, une toile du Titien qui n’a jamais été déclarée, il pense que quelqu’un l’a photographiée pendant son déménagement.
— J’arrive. »
Elle attrapa sa veste, déjà en mouvement. Puis elle s’arrêta, se retourna vers le bureau. Le médaillon brillait toujours. Elle n’était pas sûre de ce qu’il signifiait désormais—un adieu, un fil, une promesse qu’elle ne savait pas tenir. Avril arrivait vite. Vérone était un mot qu’elle prononçait parfois dans la solitude de son appartement, juste pour entendre sa forme, sans en tirer de conclusion.
Mais pas aujourd’hui. Aujourd’hui, un Titien réclamait son attention.
Elle sortit dans le couloir, laissant la porte entrebâillée. Le jeune officier trottinait à côté d’elle. « Vous voulez que je prépare le dossier des domiciliations, lieutenant ?
— Non. » Elle sourit, pour elle seule. « Montrez-moi l’adresse. Je connais la maison. »
Elle ne la connaissait pas encore. Mais c’était une bonne phrase. Une phrase d’enquêtrice qui savait où elle allait.
Dans le couloir, elle passa devant la plaque fraîchement vissée : *Unité de Protection des Œuvres et Collections Privées*. Son nom, gravé sous le titre, luisait encore. Elle le toucha du bout des doigts, un geste rapide, presque distrait.
Le médaillon l’attendait sur le bureau. Elle se dit qu’elle reviendrait le chercher. Ou qu’elle le laisserait là, pour lui rappeler d’où elle venait, chaque matin, quand elle rédigerait ses rapports, quand elle protégerait des hommes et des femmes qui cachaient des trésors dans des chambres fortes sous des immeubles haussmanniens. C’était elle, désormais, qui gardait leurs secrets. C’était elle qui décidait qui pouvait voir l’art, et qui ne le pouvait pas. Elle avait le pouvoir, maintenant, d’empêcher que des pièces uniques finissent dans des ateliers clandestins, remplacées par des copies si bonnes que même les experts s’y trompaient.
Elle se demanda, un instant, si Étienne croiserait un jour sa route. S’il ouvrirait une porte, dans une galerie de Lisbonne ou de Rome, et qu’il la verrait, elle, assise derrière un bureau, des photos de lui épinglées au-dessus de ses archives à moitié vides.
Non. Il avait compris les règles. Elle aussi.
Elle descendit les escaliers deux à deux, salua le planton, poussa la porte de verre qui donnait sur le quai. L’air sentait la pierre humide et le diesel, le Paris de toujours. Elle baissa la tête contre le vent, la remonta, et marcha vers la rue de Varenne.
Sous sa veste, contre son cœur, une enveloppe plate : le rapport préliminaire, les photos satellite, la lettre anonyme que le collectionneur avait reçue. Elle ne savait pas si c’était un vrai Titien, une copie d’atelier, ou une imposture complète.
Mais elle allait découvrir la vérité. C’était son métier, désormais. Son choix. Sa vie.
Le médaillon, derrière elle, brillait dans la pénombre du bureau vide.
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