Le Cadre Doré
Lire le chapitre 34: The New Dawn
La salle d'audience sentait le bois ciré et l'encre sèche, une odeur de justice administrative que Camille avait appris à connaître par cœur. Elle ajusta le col de sa veste gris perle, la même qu'elle portait lors des réunions de comité chez Beaumont & Fils, et s'avança vers la barre des témoins.
Le procureur la fixait par-dessus ses lunettes, les mains croisées sur le dossier qu'il feuilletait depuis une heure. Delcourt, assis dans le box en verre blindé, n'avait pas levé les yeux une seule fois depuis son entrée. Il ressemblait à un lion en cage qui aurait décidé que le cirque ne méritait plus son attention.
« Madame Moreau, commença le procureur en consultant ses notes, vous affirmez avoir infiltré l'organisation de Delcourt dans le cadre d'une opération conjointe avec… » Il marqua une pause théâtrale. « La Direction centrale de la police judiciaire ? »
Camille sentit le regard de l'avocat de Delcourt peser sur elle, comme une main froide posée sur sa nuque. Elle redressa les épaules.
« C'est exact. Le dossier Éloan a été ouvert par mes soins il y a quatorze mois, après la disparition suspecte de plusieurs œuvres majeures dans le circuit des collectionneurs privés parisiens. Ma position d'enquêtrice d'assurance me permettait d'accéder à des informations que la police ne pouvait obtenir sans mandat. »
« Et ces informations, vous les transmettez à qui, exactement ? »
« Au commissaire Fabre, de la brigade de répression du banditisme. Nos échanges étaient codifiés, vérifiés, et archivés. Je n'ai jamais agi seule. »
Le silence qui suivit n'était pas un silence de doute, mais celui d'une mécanique judiciaire qui tournait avec une lenteur exaspérante. L'avocat de Delcourt se leva, ajusta sa cravate bordeaux, et s'approcha de la barre.
« Madame Moreau, vous entreteniez une relation personnelle avec l'un des principaux accusés dans cette affaire, Étienne Valmont, dit “le Fantôme”. Une relation intime, même, si je lis bien les rapports. »
Camille ne cilla pas. Elle avait prévu cette attaque, l'avait répétée avec Fabre dans son bureau exigu, une semaine plus tôt.
« M. Valmont était une source opérationnelle. Son infiltration du réseau Delcourt précédait la mienne. Nous avons coordonné nos actions pour préserver l'intégrité de l'opération. »
« Une source opérationnelle qui a réussi à s'échapper de France sans être inquiété, n'est-ce pas ? »
Le procureur se leva à son tour. « Objection. La fuite de M. Valmont est un sujet distinct, qui ne concerne pas la culpabilité de l'accusé dans les faits qui lui sont reprochés. »
Le juge hocha la tête, consulta ses notes, et fit signe à l'avocat de Delcourt de se rasseoir. Camille ne regarda pas Delcourt. Elle ne voulait pas lui donner cette satisfaction.
Quarante minutes plus tard, elle sortit du palais de justice, les semelles de ses escarpins claquant sur le marbre du perron. Le soleil de mars avait ce ton blanc et cru qui annonçait la fin de l'hiver parisien. Elle resta un instant immobile, les yeux mi-clos, à laisser la lumière laver la tension accumulée dans sa nuque.
Fabre l'attendait au bas des marches, un café à la main.
« Tu t'en es bien sortie. »
« C'était mon métier, avant. Convaincre les assureurs que les sinistres n'étaient pas des fraudes. Même exercice, autre public. »
« Le juge a d'ores et déjà exclu les charges le concernant. Tu es officiellement blanche, Camille. Plus de dette, plus de dossier, plus de Valmont dans ta vie. »
Elle prit le café qu'il lui tendait, le porta à ses lèvres sans le boire. Le breuvage était tiède et amer, exactement comme elle l'avait toujours connu.
« Valmont est parti, dit-elle doucement. Il ne reviendra pas. »
Fabre la dévisagea un long moment, puis haussa les épaules. « C'est mieux ainsi. Pour toi, pour ta carrière. On m'a parlé d'une promotion au service des œuvres d'art. Tu as le profil. »
« Peut-être. Je vais d'abord souffler. »
Elle quitta le palais de justice à pied, remonta le boulevard du Palais vers la Seine. Les péniches étaient amarrées le long des quais, leurs coques peintes de couleurs vives, et les premiers touristes de la saison photographiaient la pointe de l'île de la Cité. Camille marcha jusqu'au pont Neuf, s'accouda au parapet, et regarda l'eau grise couler sous elle.
Elle pensa à Étienne, à la façon dont il lui avait dit au revoir sur le quai de la gare de Lyon, la lourdeur du médaillon d'argent dans sa paume. Elle l'avait rangé dans le tiroir de sa table de nuit, sous une pile de factures payées. Elle ne l'avait pas rouvert depuis trois semaines. Mais elle savait qu'il était là, pesant comme une question sans réponse.
L'appartement, quand elle y rentra, était baigné de cette lumière d'après-midi qui faisait ressortir la poussière sur les meubles et la chaleur sur le parquet. Elle avait ouvert les fenêtres le matin, et l'air sentait le propre, le savon, le printemps qui approchait. Elle déposa son sac sur la chaise de la cuisine, se fit couler un verre d'eau, et s'arrêta net.
Un paquet était posé contre sa porte, côté intérieur, comme si quelqu'un l'avait glissé sous le battant. Un paquet plat, rectangulaire, enveloppé dans du papier kraft brun, ficelé d'une corde fine. Aucune étiquette, aucune adresse.
Camille s'accroupit, le souleva. Il était lourd, environ le poids d'un livre de collection. Elle dénoua la corde d'un geste précis, déplia le papier avec soin, et découvrit un volume relié de cuir vert foncé, aux dorures fatiguées par les années. Elle le retourna : *L'Œuvre de Jean-Siméon Chardin* – édition Hachette, 1908, tirage numéroté. Elle l'ouvrit à la première page : l'ex-libris d'un collectionneur inconnu, et la signature de l'éditeur au crayon. Une édition rare, elle le savait. Sept cent cinquante exemplaires numérotés. Elle tenait probablement le centième.
À l'intérieur, coincée entre les pages de planches, une carte de visite blanche, sans logo. Au recto, une écriture qu'elle connaissait trop bien, fine et penchée, presque calligraphiée :
*Certains arts se partagent mieux que d'autres.*
Elle relut la phrase trois fois. La voix d'Étienne résonnait dans sa tête, non pas comme un souvenir mais comme une présence, presque tangible. Il savait. Il savait qu'elle se demanderait où il était, s'il avait réussi à passer la frontière espagnole, s'il avait rejoint Lisbonne, s'il était encore vivant. Et au lieu d'un message crypté ou d'un rendez-vous risqué, il lui avait envoyé un livre.
Un livre sur Chardin. Le peintre du silence, des natures mortes simples, des instants suspendus. Le peintre qu'elle avait étudié à l'école du Louvre, celui dont elle citait toujours les *Attributs des arts* dans ses rapports d'expertise.
Elle referma le volume, le tint contre sa poitrine, et resta assise sur le parquet à la place exacte où elle avait trouvé le paquet, la lumière déclinante de l'après-midi dessinant des losanges sur le mur opposé.
Il était parti. Il avait traversé la France, passé les contrôles, atterri quelque part au-delà de l'océan ou des Pyrénées. Il avait fait ce qu'il avait promis : fuir, disparaître, ne plus jamais être le Fantôme. Et pourtant, il avait trouvé le moyen de lui laisser un cadeau qui n'était pas un rendez-vous, pas une promesse, mais une simple déclaration : il se souvenait. Il se souvenait de ce qu'elle aimait, de ce qui la rendait entière.
Elle se leva lentement, posa le livre sur la table de la cuisine à côté du vase de fleurs séchées qu'Élodie lui avait offert lors de sa sortie de l'hôpital. Elle ouvrit le tiroir de la table de nuit, en sortit le médaillon d'argent. Elle le fit jouer dans sa paume, sentit le poids du métal, l'usure des bords. Elle l'ouvrit : la photographie de sa mère et de Delcourt, datant d'un autre siècle, une autre vie. Puis elle le referma, le glissa dans sa poche.
Elle retourna à la cuisine, ouvrit le livre au hasard, tomba sur une planche représentant *Le Bénédicité*. La mère et l'enfant, la table dressée, le silence du repas. Elle avait vu ce tableau au Louvre, un jour de pluie, des années avant la mort de son père. Elle se souvenait d'avoir pensé que c'était la peinture de l'ordre retrouvé, de la vie simple, de ce qu'elle voulait un jour avoir.
Elle referma le livre, le caressa du bout des doigts, puis le remit dans son papier kraft, le rangea sur l'étagère de sa bibliothèque, entre un traité de restauration et une monographie sur Vermeer.
Demain, elle appellerait Fabre. Demain, elle lui dirait qu'elle acceptait la promotion. Demain, elle commencerait à construire une vie qui n'avait pas besoin d'un Fantôme pour être entière.
Mais ce soir, elle laissa la fenêtre ouverte, sentit l'air du printemps qui commençait à s'installer sur Paris, et resta un long moment assise dans le silence de son appartement, le médaillon d'argent au creux de sa paume, à écouter la ville respirer autour d'elle.
Il lui avait dit : *À Verone, en avril.* Elle n'avait pas répondu, pas promis, pas refusé non plus. Le livre posé sur son étagère n'était pas une demande de réponse. C'était une main tendue dans l'obscurité, une certitude que malgré la distance, les frontières, les mensonges et les vérités à moitié dites, quelque chose entre eux avait été réel.
Le soleil se coucha sur les toits de Paris. Camille ne bougea pas. Elle regarda la lumière disparaître, puis la ville s'illuminer, puis les premières étoiles apparaître au-dessus des immeubles haussmanniens.
Elle referma le médaillon, le glissa dans sa poche, et alla se coucher. Demain serait un autre jour, celui où elle commencerait enfin à vivre la vie qu'elle avait choisi de reconstruire.
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