Le Champ de Coquelicots
Lire le chapitre 29: The New Allies
Le train s’arrêta dans un grincement de ferraille et de vapeur. Élise était sur le quai depuis deux heures déjà, assez longtemps pour que le froid d’octobre s’insinue sous sa capote militaire et lui morde les doigts. Elle avait insisté pour venir seule, malgré l’escorte que Leclair avait proposée. Elle voulait voir son visage avant qu’il ne vît le sien.
Quand il descendit du wagon, elle le reconnut à la façon dont il marchait, avant même de distinguer ses traits. Une légère claudication, presque imperceptible, mais elle la connaissait par cœur pour l’avoir vue dans ses rêves trop souvent. James portait son uniforme de lieutenant-colonel avec une aisance qui semblait encore le surprendre, comme s’il avait emprunté la veste d’un autre.
Il la vit. Il s’arrêta net.
Les semaines de lettres n’avaient rien préparé à ce moment-ci. Elles avaient parlé de la boue, des pansements, des stratégies de ravitaillement ; elles avaient tourné autour de ce qu’ils n’osaient pas écrire, même après des années de guerre. Maintenant, il n’y avait plus de papier entre eux.
Il traversa le quai à grands pas, sa canne oubliée dans le train. Il la prit dans ses bras sans un mot. Elle sentit ses mains serrer son dos, puis se relâcher, comme s’il avait peur de la briser. Elle enfouit son visage contre son épaule et respirait l’odeur de tabac et de savon anglais qui flottait dans son col.
— Tu boites toujours, dit-elle contre son échine.
— Un peu moins chaque jour. Le médecin dit que je retrouverai vingt-cinq pour cent de ma souplesse.
Elle releva la tête. Il avait vieilli. Son visage s’était creusé, des fils gris argent traversaient ses tempes qu’elle n’avait jamais vus auparavant. Mais ses yeux avaient changé surtout. Ils semblaient contenir la guerre entière, chaque horreur, chaque liste de morts qu’il avait dû signer. Il y avait de la fatigue dans ces yeux-là, mais quelque chose d’autre aussi. Quelque chose qui ressemblait à de la détermination.
— James, dit-elle doucement. Tu n’es pas obligé de revenir. Tu pouvais rester en Angleterre, dans un poste d’état-major.
Il sourit. Ce sourire-là n’avait pas changé. Il lui fit mal au cœur.
— Élise, tu me connais. Je ne supporte pas les bureaux. Et puis, j’ai une dette envers toi. Envers Pierre.
Elle déglutit. Le nom de son frère résonnait entre eux comme un accord de cloche fêlée. Elle sortit de sa poche le dossier sali, les angles usés par le frottement de sa paume. Elle le tendit.
— Il est toujours là, dit-elle. Wünsdorf. On m’a confirmé qu’il est vivant au mois de septembre dernier. Il a travaillé dans une ferme près du camp, il a eu la dysenterie, mais il s’en est remis.
James prit le dossier sans l’ouvrir. Il le caressa du pouce, comme s’il pouvait sentir la vie de Pierre au travers du carton froissé.
— Nous le sortirons de là, dit-il. Le plan de Leclair est en place. Après la campagne de printemps.
— Le printemps, murmura-t-elle. C’est encore loin.
— C’est demain, Élise. Chaque jour qu’on laisse passer est une victoire pour la boue et pour la mort. Mais j’ai une autre raison d’être ici.
Il se tut. Un soldat passa près d’eux avec un paquetage énorme, et ils attendirent qu’il fût loin.
— Une autre raison ? demanda-t-elle.
James baissa son regard. Il ramassa sa canne, et la tinrent tous les deux en silence. Quand il releva la tête, son expression avait changé. Il y avait de la vulnérabilité chez cet homme qui commandait des bataillons.
— J’ai voulu rester en Angleterre. Crois-moi. Quand je rêvais, je voyais des lits d’hôpital, des infirmières qui te ressemblaient, des patients que je confondais avec toi. Mais je ne pouvais pas passer ma vie à écrire des lettres. Pas quand il y avait une chance, même infime, de te protéger de ce qui va venir. Les Allemands massent leurs divisions. Tout le monde le sait. Le printemps prochain sera…
— Un enfer, compléta-t-elle. Je le sais. On ne parle que de ça dans les tranchées. Les soldats sentent quelque chose venir, même quand les généraux se taisent.
— Alors je voulais être à côté de toi quand ça arrivera.
Sa main glissa sur la sienne. Elle ne la retira pas. Depuis des mois de lettres échangées, elle avait appris à aimer les mots qu’il écrivait — sa plume qui tremblait sur le papier, ses aveux maladroits qui le rendaient plus humain que toutes ses citations militaires. Mais les mots n’étaient pas la présence. Rien n’égale la chaleur d’une paume qui se referme sur la vôtre.
— Il faut que je te présente quelqu’un, dit-elle, brisant enfin le silence.
Elle l’emmena à travers la base jusqu’à la tente médicale qu’elle avait réquisitionnée avec l’aide de Leclair. À l’intérieur, une femme était penchée sur une table de fortune, en train d’étiqueter des boîtes de morphine. Elle portait l’uniforme blanc de la Croix-Rouge américaine, mais son casque — un Stetson de cuir orné d’une croix rouge peinte — était posé sur une chaise à côté d’elle.
— Élise, dit la femme en se redressant. Et voilà le lieutenant-colonel dont tu m’as parlé tant de fois ?
Sa voix avait un accent chantant, un français parfait mais coloré d’une musicalité étrangère.
— Marjorie Ashworth, dit Élise. Infirmière-chef du corps expéditionnaire américain. Elle nous arrive de Belleau Wood.
James fit un signe de tête poli, mais son regard restait méfiant.
— Les Américains, dit-il. On m’a dit qu’ils étaient partout, sur le front, mais je ne m’attendais pas à…
— À voir une femme, compléta Marjorie avec un sourire. On m’a dit la même chose en France, en Belgique, et même à Washington. Je m’y suis habituée. Le colonel Leclair m’a demandé de faire le lien entre nos services. Il paraît que vous avez besoin d’une personne qui connaît les lignes allemandes et anglaises, américaines et françaises. Et qui sait garder un secret.
Elle tendit la main. James la prit, mais il surveillait toujours la tente, cherchant des visages connus, des oreilles indiscrètes.
— Pourquoi vous, mademoiselle Ashworth ? demanda-t-il simplement.
Marjorie sortit de sa poche un dossier identique à celui d’Élise. Elle l’ouvrit. À l’intérieur, il y avait une photo d’un jeune homme en uniforme américain, et une autre, plus récente, d’un homme plus âgé aux cheveux gris.
— Mon fiancé a été tué à Château-Thierry en juillet dernier, dit-elle sans baisser la voix. Mon père est chirurgien à Boston, il a soigné des soldats canadiens et anglais pendant des années. Il m’a appris à ne jamais avoir peur d’un champ de bataille. Et je déteste la guerre, lieutenant-colonel. Et je déteste plus encore ceux qui la font durer inutilement.
James la regarda longuement. Puis son visage se détendit.
— Alors nous sommes alliés, dit-il.
La nuit était tombée quand ils se retrouvèrent tous les quatre dans la cahute de Leclair, à l’écart des bivouacs. La carte était étalée sur la table, maintenue par des chandeliers de fortune. Élise, James, Marjorie, et Leclair en retrait près de la cheminée.
La voix de Leclair était basse, mesurée, mais elle portait le poids d’un homme qui avait vu trop de plans échouer.
— Nous avons reçu des nouvelles fiables. Ludendorff va lancer une offensive massive dès le printemps. La date exacte est inconnue, mais le secteur sera celui du Chemin des Dames et ensuite du nord, vers la Somme. Les hommes que nous aurons seront ceux qui survivront. Nos hôpitaux, nos ambulances, tout sera débordé.
Il posa la carte sur la table.
— Il nous faut un hôpital mobile. Capable de se déplacer avec la ligne de front, de filer sous les tirs d’artillerie, de se cacher dans les granges et les caves. Les Allemands ont des pompiers, des logisticiens, des généraux qui suivent leurs plans. Nous, nous avons nos infirmières, nos chirurgiens, et notre connaissance du terrain. Et nous avons des oubliés de tous les camps qui veulent la paix.
Il regarda James en particulier.
— C’est vous qui commanderez l’unité chirurgicale, lieutenant-colonel. Vous et vos hommes, avec Élise comme assistante-chef. Marjorie sera le contact avec les lignes américaines et avec le réseau de renseignement que je dirige. Nous allons installer notre poste de secours dans les fermes abandonnées entre les lignes ennemies. Vous connaissez ce terrain, tous les deux.
James hocha la tête. Son regard passa de la carte aux visages autour de la table.
— Et Pierre, dit-il. Le dossier. Le plan.
Leclair échangea un regard avec Élise. Elle le sentit hésiter.
— Le plan pour Pierre, dit lentement Leclair, est compromis. Le réseau qui devait le faire évader de Wünsdorf a été démantelé à la fin de l’été. Deux de nos agents ont été arrêtés. Un troisième s’est suicidé pour éviter de parler.
L’air parut se retirer de la pièce. Élise posa ses deux mains sur la table, les doigts écartés, comme pour ne pas tomber.
— L’évasion est impossible, dit Leclair. Mais il y a autre chose. Une chance, peut-être une meilleure. L’échange de prisonniers de Noël n’a jamais abouti à cause du tireur. Mais il y a un autre chemin. Un officier allemand qui connaît ton frère, Élise. Un médecin de la ligne de front qui travaille du côté allemand et qui… nous aide.
Elle comprit avant qu’il ait fini.
— Hans. Le docteur Hans.
Leclair acquiesça.
— Hans a contacté notre réseau. Il est prêt à faciliter une évasion de Pierre si nous pouvons nous assurer qu’une de nos personnes se trouve du bon côté du front au moment où l’opération sera lancée. Il faut quelqu’un qui connaisse le terrain, qui parle allemand, et qui puisse agir sans éveiller les soupçons.
James avait blêmi. Il fixait Leclair d’un regard dur.
— Vous ne pouvez pas lui demander ça. Pas après ce qu’elle a déjà traversé.
— Je peux, James, dit Élise d’une voix douce, ferme. Et je le ferai.
Elle regarda la carte, le point rouge qui marquait la ferme d’Incourt, à l’est du Chemin des Dames.
— Les documents que Leclair veut intercepter, dit-elle. Ils sont dans une ferme près d’Incourt. Le train du printemps passera par là. L’hôpital mobile sera sur la route. Et Hans sera de l’autre côté, avec Pierre.
Tous les yeux convergent vers elle. Leclair hocha lentement la tête.
— Nous avons trois mois, dit-il. Trois mois pour préparer un sauvetage et une opération qui ne peuvent pas échouer, sinon nous perdons tout.
Élise fit pivoter la carte. Elle posa l’index sur le Chemin des Dames.
— Alors nous ne préparons pas une opération, dit-elle. Nous en préparons deux. Une pour la guerre, avec Marjorie et l’hôpital mobile. Et une pour la paix, avec Pierre et Hans. Si nous attendons la fin de la guerre pour réunir ce qui reste de nos familles, il n’y aura plus personne à réunir.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.