Le Champ de Coquelicots
Lire le chapitre 28: The Long Road to Recovery
Le train s’ébranla avec un grincement de ferraille, et Élise resta plantée sur le quai de la gare d’Étaples, les mains enfoncées dans les poches de son manteau trop léger. James était là, derrière la vitre graisseuse du compartiment sanitaire, la main levée dans un salut qui ressemblait à une promesse. Il portait encore son bras en écharpe, la balle avait traversé le poumon sans toucher le cœur, mais le médecin britannique avait été formel : rapatriement, repos complet, convalescence d’au moins six mois.
Six mois.
Le train disparut dans la bruine, et Élise resta seule sur ce quai avec le silence qui suit les départs. Un silence que la guerre s’empressa de combler. Le lendemain, son ordre de mutation arriva : poste chirurgical avancé n° 9, près de Ypres. Là où le sol ne se reposait jamais, où les obus retournaient la terre comme un laboureur fou.
La première lettre de James lui parvint dix jours plus tard, dans une enveloppe fripée par la traversée de la Manche.
*« Ma chère Élise,*
*L’Angleterre est verte, absurdement verte. Un vert qui ne cache ni tranchées, ni cadavres, ni rats. Mon médecin dit que mes poumons se remplissent comme ceux d’un enfant. Je dis que c’est l’air qui me manque, de vous savoir là-bas. La dernière fois que je vous ai vue, vous portiez ce manteau bleu qui vous allait si bien, et je n’ai pas eu le courage de vous dire que je vous aimais. Je vous le dis par écrit, puisque le papier ne rougit pas. Je vous le dis parce que chaque jour éloigné de vous me paraît une éternité.*
*Je guérirai vite. Je reviendrai. Attendez-moi. »*
Élise avait relu cette lettre trois fois, puis quatre, avant de la plier et de la glisser dans la poche intérieure de sa tunique, contre son cœur. Elle n’avait pas répondu tout de suite. Le poste chirurgical n° 9 était un mouroir permanent, et les nuits où elle ne tenait pas une lampe au-dessus d’une plaie ouverte, elle tenait un crayon au-dessus d’une feuille, sans trouver les mots.
Au troisième jour, elle écrivit.
*« James,*
*Je ne sais pas qui je suis pour vous. Je ne sais pas qui je suis pour moi. Hier, j’ai tenu la main d’un garçon de dix-neuf ans pendant qu’il mourait. Il criait le nom de sa mère. Il n’y avait ni mère, ni Dieu, ni Angleterre verte pour lui répondre. Je lui ai dit des prières en français qu’il ne comprenait pas, et il est parti apaisé. Que sommes-nous, vous et moi, dans tout cela ? Des gens qui tiennent des mains qui lâchent prise. Je ne sais pas ce que cela fait de nous. Je sais seulement que votre lettre est la seule chose chaude que j’ai eue depuis dix jours. »*
Elle n’envoya jamais cette lettre. Elle la garda avec la sienne, et les deux papiers se touchaient dans sa poche, comme deux corps qui se cherchent sans oser s’étreindre.
La troisième semaine, un colis arriva de la Croix-Rouge. Des fournitures médicales, des bandages, de la teinture d’iode. Au fond du carton, glissée entre deux rouleaux de gaze, une petite enveloppe brune adressée à « Mademoiselle Élise Moreau » d’une écriture soignée qu’elle connaissait trop bien. Celle du docteur Hans Keller.
Elle déchira l’enveloppe dans l’infirmerie vide, le cœur battant. À l’intérieur, un mot bref :
*« Mademoiselle Moreau,*
*Vous avez laissé quelque chose dans la lingerie. J’ai pensé que vous voudriez le récupérer. Les roses fleurissent encore, malgré la boue. Prenez soin de vous. »*
Hans. Qui la couvrait. Qui savait qu’elle était passée derrière les lignes. Qui lui rendait, par cet unique mot, la vie qu’elle lui avait implicitement laissée. Élise se laissa tomber sur un tabouret, la lettre tremblant entre ses doigts. Elle ne l’avait pas attendue, cette reconnaissance. Elle l’avait espérée, tout en la redoutant. Quelque part, un médecin allemand se souvenait d’elle avec bienveillance, et cela la rendait à la fois humaine et vulnérable.
Elle glissa le mot de Hans dans la poche opposée à celle des lettres de James, comme pour préserver un équilibre fragile entre deux mondes qui se détestaient.
Ce soir-là, assise près du poêle dans la tente de repos, elle sortit pour la première fois depuis des semaines le médaillon de sa mère. Elle le tenait rarement ouvert ; la photographie de cette femme au visage sérieux suffisait à raviver un deuil qu’elle portait comme une seconde peau. Mais ce soir-là, elle avait besoin de ce visage. Elle pressa le fermoir d’un geste habituel, et s’arrêta net.
Ce n’était pas le visage de sa mère.
Le médaillon contenait bien une photographie, usée, aux bords jaunis, mais c’était celle d’une inconnue. Une femme d’environ trente-cinq ans, aux cheveux bruns coiffés en chignon, un sourire doux et fatigué, deux enfants agrippés à sa jupe. Au dos, une inscription à l’encre pâle : *« Marie, restons forts. L. »*
Élise fixa la photographie, le cerveau en feu. Le médaillon lui avait été remis par son père le jour de son départ pour le front, en 1915. « Garde-le, lui avait-il dit, il m’a été confié par un soldat mourant. » Elle n’avait jamais osé regarder à l’intérieur, par respect, par peur d’y trouver un visage qu’elle ne pourrait pas soutenir. Elle portait depuis deux ans le souvenir d’un autre que le sien.
Marie. Les enfants. L’initiale L.
Ludo. Laurent. Lucien. Louis.
Un mari vivant. Peut-être. Et si ce soldat français était mort en lui confiant le médaillon de sa femme, alors cette Marie était veuve quelque part en France, sans savoir où se trouvait la dernière trace de son mari. S’il était vivant, il combattait — ou était prisonnier — et il ignorait que le portrait de sa femme avait suivi une autre route que la sienne.
La photographie était là, dans ses mains, et elle pesait soudain une tonne. Ce médaillon n’était pas le sien. Il appartenait à une inconnue, à des enfants qui grandissaient peut-être sans père. Le poids du passé, celui qu’elle pensait porter pour sa mère, s’était mué en un autre fardeau : celui d’un secret qu’elle n’avait jamais soupçonné.
Elle referma le médaillon d’une main tremblante et le serra dans sa paume. Elle pensa à James, à sa lettre amoureuse, à sa promesse de retour. Elle pensa à Hans, à sa clémence inattendue. Elle pensa à Pierre, prisonnier quelque part près de Berlin, qui ne l’avait pas reconnue. Et maintenant, ce soldat inconnu, ce L., dont elle portait le cœur à son insu, quelque part là-bas sur les deux fronts.
Une infirmière entra, rompant le silence. « Sœur Moreau ? On amène des blessés. Beaucoup. »
Élise se leva, enfonça le médaillon sous sa tunique, au contact du métal froid contre sa peau. La nuit serait longue.
La lettre de James arriva six jours plus tard, le 12 mars 1917. Celle-ci était plus courte que la première, mais plus pressante, les mots maladroits d’un homme qui n’excellait pas dans l’amour par écrit mais qui avait appris à le ressentir dans les tranchées :
*« Je quitte l’hôpital dans une semaine. J’ai obtenu un poste de lieutenant-colonel, commandant d’un corps mobile de chirurgie. Il paraît que votre secteur en manque cruellement. Je me suis porté volontaire. Ne me faites pas l’affront de croire que c’est par pur héroïsme. C’est par entêtement. Je reviens. Et cette fois, personne ne me fera partir. Pas même vous. »*
Élise resta longtemps dans la pénombre de la tente, la lettre pliée dans sa poche, à côté de celle qu’elle n’avait jamais envoyée, à côté du mot de Hans. Trois papiers. Trois vies qui s’enchevêtraient dans la poche d’une infirmière française, au milieu de la boue de Flandres.
Elle porta la lettre à ses lèvres, sans réfléchir, puis la replia avec une douceur infinie.
Il revenait.
Elle avait quatre mois pour apprendre à être celle qu’il croyait qu’elle était.
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