Le Champ de Coquelicots
Lire le chapitre 31: The Spring Offensive
La première vague frappa à l’aube, sans artillerie préliminaire. On n’entendit d’abord qu’un grondement, comme si la terre elle-même se retournait dans son sommeil, puis des silhouettes grises jaillirent du brouillard, hurlantes, baïonnettes tendues vers le ciel pâle de mars.
Élise n’eut pas le temps de crier. Une main la tira en arrière — James, le visage barré d’une coulée de boue, la poussa vers le camion déjà chargé de blessés. Le bruit était assourdissant, un chaos de fer et de chair. Le poste mobile qu’ils avaient mis des semaines à établir dans les ruines d’une grange près du Chemin des Dames s’effondrait derrière eux, plié comme une tente de papier.
« Monte ! » hurla James. Elle grimpa sur la banquette tandis que le chauffeur, un jeune brancardier aux yeux fous, embrayait dans une gerbe de terre.
Ils roulèrent une heure, deux peut-être. La route était jonchée de débris, de caissons renversés, de chevaux morts dont les pattes raidies pointaient vers le ciel comme des arbres morts. Marjorie, assise à l’arrière parmi les blessés, appliquait des pansements d’une main automatique, son visage américain pâle mais déterminé. Le capitaine Leclair conduisait l’ambulance de tête, s’ouvrant un chemin à travers une colonne d’infanterie en déroute.
Puis le moteur toussa. Une fois, deux fois. Le camion s’arrêta sur une crête découverte, à découvert de partout.
« Merde », souffla le chauffeur. Il actionna la manivelle, rien. James sauta à terre, ouvrit le capot. Les Allemands étaient à moins de trois cents mètres, leurs vagues avançant comme une marée grise, et là, sur leur gauche, une section anglaise les avait déjà coupés de tout renfort.
« On ne peut pas les dépasser », dit Leclair, revenu en courant. « Ni reculer. »
James releva la tête, ses yeux croisant ceux d’Élise. Elle connut cet instant avant qu’il ne parle, ce pli entre ses sourcils qui décidait des choses terribles.
« Je prends la section de Westminster par le ravin. Je les attire vers l’est. »
« James, non. Ils sont cinquante. Tu n’en as pas dix. »
« J’en ai huit. Et il faut bien que quelqu’un tienne la route. »
Il n’y avait pas de temps pour discuter. Leclair trancha d’un geste : « Il a raison. Les deux véhicules ensemble sont des cibles trop lentes. Élise, vous conduisez celui-ci vers le bois de la Croix, plein sud. Nous nous retrouverons au point de ralliement d’Incourt. »
Elle voulut protester, mais les mots restèrent collés dans sa gorge. James s’approcha, il posa sa main gantée sur sa joue sale — un contact bref, presque brutal dans sa tendresse.
« Va. Je te retrouve. »
Puis il tourna les talons et courut vers son groupe d’hommes, criant des ordres, levant sa carabine indiscutable. Élise monta au volant, le cœur cognant dans ses oreilles, et enfonça l’accélérateur.
Le camion tangua sur la terre défoncée, fuyant vers les arbres. Les feux allemands convergeaient, le métal ululait autour d’eux. À l’arrière, un blessé cria quand une balle transperça la bâche. Marjorie répondit par quelque chose de net et d’apaisant qu’Élise ne comprit pas.
Ils atteignirent le bois. Les arbres se refermèrent, occultant le ciel et le fracas. Élise coupa le moteur, coupa tout. Le silence était un choc, une blessure sonore.
« Le lieutenant-colonel Moreau ? » demanda Leclair, appuyé au capot, son visage gravé de fatigue.
« Je dois y retourner. »
« Il sait où est le rendez-vous. »
Elle descendit du camion, les jambes flageolantes. La nécessité, le devoir, la retenaient, mais quelque chose d’autre la tirait en arrière, un impératif animal. Elle fit deux pas dans la direction d’où ils étaient venus.
Une sentinelle en gris sortit des fourrés. Puis deux. Cinq. Les canons de leurs mausers se levèrent dans un geste uniforme, sans haine, sans rien.
Une rafale partit de la lisière opposée, et le camion derrière elle grommela — une roue crevée, un pneu qui sifflait. Marjorie poussa une plainte sourde, pas un cri, et le silence retomba.
Le soldat qui commandait le peloton fit un geste. Deux hommes saisirent Élise par les bras. On ne la traîna pas très loin. On l’amena contre un tronc, les mains liées dans le dos. Le caporal allemand, un jeune homme au visage ouvert sans méchanceté, consulta sa montre comme s’il notait l’heure d’un train.
Il leva son pistolet.
Un officier sortit du rang, la démarche légèrement inégale, un homme d’âge moyen avec une cicatrice qui lui fendait la joue droite. Il écarta le canon du caporal d’un geste sec, se pencha vers Élise. Il la regarda longtemps, avec une intensité troublante, plissant les yeux comme on scrute un visage à travers le brouillard du temps.
« C’est vous », dit-il en français. « La jeune fille de la ferme. Vous n’avez pas changé. Vous savez ce que vous m’avez fait ? Vous m’avez appris à avoir honte. »
Elle reconnut l’accent, l’os de ses pommettes, la manière qu’il avait de porter la culpabilité comme un pardessus trop lourd. Le soldat qu’elle avait aidé à s’échapper de la grange incendiée, en août 1914, quand elle avait cru toute l’humanité perdue.
« Allez », dit-il aux hommes. « Laissez-la. Allez rejoindre la colonne. »
Ils hésitèrent, mais l’obéissance était plus forte que le doute. Le caporal remit son pistolet au fourreau. Ils disparurent dans les sous-bois.
L’officier se redressa, libéra les liens d’Élise d’un coup de lame. Il ne souriait pas. Il ne semblait pas heureux. Sa gratitude avait la forme du sacrifice, et il le savait.
« Le franc-tireur anglais est encore là-haut. »
Il fit un pas en arrière, pour la mettre hors de portée de balle.
« Fuyez, mademoiselle. Et ne me regardez pas quand vous partez. »
Un sifflement. Un bruit sourd, presque inconséquent, comme un livre qui tombe. L’officier se plia en deux, la poitrine traversée, et tomba à genoux, dans la mousse, avec une grâce involontaire. Sa bouche s’ouvrit sur un mot qu’il n’eut pas le temps de former.
Élise resta figée une seconde, une éternité, les yeux fixés sur cet homme mort pour elle qui était mort à cause d’elle. Puis une voix lointaine, la sienne peut-être, lui ordonna de courir.
Elle courut. Elle ne se retourna pas. Elle n’en avait pas le droit.
Les balles sifflaient, les arbres éclataient, mais le monde autour d’elle semblait assemblé de coton, muet, irréel. Elle rejoignit une tranchée abandonnée, rampa le long de sa paroi défoncée, et ne s’arrêta que lorsque la nuit eut avalé la route derrière elle. Dans l’obscurité, elle pleura un homme dont elle ne connaissait même pas le nom. Elle pleura le poids de ses dettes, qui ne cessait de grandir.
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