Le Champ de Coquelicots
Lire le chapitre 32: The Cost of Mercy
La pluie tombait sur les Flandres, fine et tenace, comme si le ciel lui-même refusait de laisser cette journée s'achever. Élise était assise à même la terre battue, à l'abri relatif d'une charrette renversée, les mains posées sur ses genoux sans vraiment les sentir. Le corps du soldat allemand reposait sous un drap trempé, à quelques mètres. Elle n'avait pas bougé depuis qu'on l'avait emmené.
Le sang. Elle revoyait le sang s'étaler sur sa capote grise, l'étonnement dans ses yeux avant qu'ils ne se vident. Il était mort pour elle. Mort parce qu'elle, une inconnue, avait choisi de l'aider il y a trois ans, et que lui, un soldat ennemi, avait rendu cette bonté au prix de sa vie.
— Élise.
La voix de James. Elle ne tourna pas la tête. Il s'agenouilla près d'elle, son imperméable ruisselant, et posa une main sur son épaule.
— Élise, il faut te mettre à l'abri. Nous devons rejoindre l'unité avant la tombée de la nuit.
— Il avait une femme, dit-elle sans le regarder. Des enfants. Il m'a montré leurs photographies quand il m'a aidée à traverser les lignes près de Verdun. Une petite fille qui s'appelle Gretchen. Il m'a demandé de me souvenir de son prénom pour que quelqu'un se souvienne d'elle si jamais...
Sa voix se brisa. James ne dit rien. Il retira sa main.
— Tu ne peux pas porter ça, dit-il enfin.
— Je le porte déjà. Je l'ai porté depuis le début de cette guerre. Chaque vie que je n'ai pas pu sauver. Chaque homme qui est mort parce que j'ai fait un choix. Pierre. Ce soldat. Ma mère, si j'avais été là ce jour-là...
— Arrête. James la prit par les épaules, la forçant à le regarder. Sa mâchoire était serrée, des cernes violacés sous ses yeux. Tu n'es pas responsable de la mort de Pierre, tu n'es pas responsable de celle de cet homme, et tu n'étais pas responsable de celle de ta mère. Tu t'es donné pour cette guerre, tu t'es donnée pour ton régiment, pour des étrangers, pour moi. Et tu te tiens comme si tu étais coupable de vivre.
Elle se dégagea brusquement. Le contact de ses mains était insupportable, non parce qu'il la blessait, mais parce qu'une partie d'elle voulait s'y abandonner. Et elle ne le méritait pas.
— Tu ne comprends pas, James. Tu as choisi cette guerre. Tu t'es engagé, tu as accepté le risque, tu as enfilé l'uniforme en sachant ce que tu faisais. Ce soldat, Hans, il a choisi de me libérer. Pierre a choisi sa mission. Moi, je n'ai rien choisi d'autre que d'être une maison — je n'ai fait que tenir les mains de ceux qui tombaient, et eux tombaient quand même.
James recula d'un pas. Son visage était blême sous la pluie battante, creusé par des semaines de douleur et d'effort. Quand il parla, ce fut d'une voix basse, si basse qu'elle dut tendre l'oreille pour l'entendre.
— Je ne suis pas en Angleterre à me morfondre, Élise. Je suis revenu parce que je ne pouvais pas rester là-bas en sachant que tu étais ici. Parce que j'ai compris, dans ces semaines où je ne savais pas si je reverrais cette guerre, que la seule chose qui comptait pour moi, ce n'était pas ma mission. C'était toi.
Elle ferma les yeux. Les mots la traversèrent comme un obus, et elle resta silencieuse, incapable de répondre. Elle aurait voulu lui dire que cet amour était une faiblesse qu'elle ne pouvait pas se permettre, que chaque fois qu'elle s'attachait à quelqu'un, cette personne mourait, et qu'elle ne pourrait pas supporter d'en perdre un autre.
— Je ne peux pas porter cela aussi, dit-elle dans un souffle.
James ne répondit pas. Il recula, salua un ordre qu'on criait plus loin. Un sergent s'approcha avec une motocyclette, essayant de se faire entendre malgré le fracas du front qui avançait vers eux.
— Lieutenant-colonel Whitmore, il faut partir. Ordres du général : votre secteur est le sud. L'infirmière Moreau doit rallier l'unité sous les ordres du commandant Leclair. Nous avons des camions dans l'heure.
James se tourna vers elle. Tout ce qu'ils n'avaient pas dit pesait entre eux, plus lourd que la boue sur leurs bottes. Il fit un pas vers elle, s'arrêta, comme s'il cherchait s'il avait le droit de s'approcher davantage.
— Le commandant Leclair connaît ta valeur, dit-il. Il veillera sur toi.
— Je n'ai pas besoin qu'on veille sur moi.
— Je le sais. Sa voix était étrangement douce. C'est pour cela que j'ai peur pour toi.
Il lui tendit sa main. Elle regarda cette main tendue, cette main qui avait sauvé des douzaines d'hommes sur les tables d'opération, cette main qui avait tenu ses cheveux pendant son cauchemar dans le château, cette main qui n'avait pas signé le papier de leur mariage à la mairie de Cambrai il y a deux jours.
Elle ne la prit pas.
— Va, dit-elle. Va faire ton devoir.
Il soutint son regard. Une seconde. Deux. Puis son visage se ferma, et il fit demi-tour. La moto toussota dans la pluie, et il était parti, et avec lui toute la chaleur qui l'avait entourée.
Elle resta là, sous la charrette, à regarder le drap trempé qui recouvrait le soldat allemand. Le sergent revint, l'aida à se relever d'une main ferme, et la conduisit vers une ambulance qui démarrait.
Les jours qui suivirent furent un brouillard de sang et de mouvement. La guerre allemande déferlait sur les lignes comme une lame, poussant les Alliés devant elle avec une violence que même les vétérans avouaient n'avoir jamais vue. L'hôpital mobile fut forcé de se replier, d'abandonner des hommes qu'on ne pouvait pas transporter, de faire des choix impossibles à chaque virage de route.
Élise travaillait sans s'arrêter. Deux, trois jours peut-être sans dormir, sans manger, sauf lorsqu'une religieuse insistait avec des mains douces pour qu'elle avale une soupe froide entre deux amputations. Elle ne pensait pas. C'était tout ce qu'elle pouvait faire : ne pas penser. Quand une image montait de son passé, elle la repoussait en serrant plus fort les gazes, en suturant plus vite, en comptant les respirations des blessés pour ne pas compter les morts.
Le corps du soldat allemand l'avait suivie. Elle le voyait la nuit, quand elle parvenait enfin à fermer les yeux dans un abri de fortune : sa main sur sa poitrine, le trou rouge qui fleurissait, la chute lente de son corps. Et Hans. Le visage de Hans avant la mort. Et Pierre. Et tous les hommes de son premier hôpital, morts dans les flammes. Leur procession s'étendait sous ses paupières comme un ruban infini.
Le commandant Leclair la trouva un soir alors qu'elle s'était accroupie derrière un hangar, seule, à regarder le ciel orange du couchant — un couchant d'une beauté cruelle qui semblait tout à fait étranger à ce paysage de ruines.
— Moreau.
Elle ne leva pas les yeux. Il s'assit près d'elle, sans protocole, ses jambes d'athlète étendues dans la poussière.
— Je vous dois une explication, dit-il. L'opération de sauvetage de Pierre. Elle est compromise par la situation. Je ne vous demanderai pas d'y participer si vous ne vous sentez plus capable.
Elle resta silencieuse.
— Vous regardez le ciel comme s'il vous avait offensé.
— Le ciel n'est pas concerné. Il fait son travail.
— Et moi ? demanda-t-il doucement. Que suis-je censé faire, moi qui ai envoyé Pierre entre les lignes avec une mission dont il savait qu'il ne reviendrait peut-être pas ?
Elle tourna enfin la tête vers lui. Son visage était dur, indéchiffrable.
— Vous saviez.
— Oui.
— Vous l'avez envoyé quand même.
— J'ai envoyé un homme qui avait accepté de mourir. Ce n'était pas la même chose que de le condamner à mort. Vous le savez. Vous avez fait des choix dans cette guerre, vous en ferez encore, et certains seront aussi douloureux que le mien.
Elle se détourna. Le couchant caressait les toits engloutis d'un village qu'on ne reconnaissait plus sous les décombres.
— J'ai porté ce locket, dit-elle doucement. La preuve que cette guerre existe, que j'ai fait ce que j'ai fait. Mais le soldat allemand... il est mort avec un geste de bonté. Et je ne sais pas quoi faire de cette bonté. Elle est trop lourde.
Leclair secoua la tête lentement.
— Vous pensez que la bonté est une dette, Moreau. Vous pensez que parce que cet homme est mort pour vous, vous devez consacrer votre vie à cette mort. C'est faux. La bonté n'est pas un contrat. C'est un cadeau que l'on reçoit, et que l'on donne, et la seule manière d'honorer le mort, c'est de vivre.
— « Vivre » ? Dans cette guerre ?
— Vous ne serez peut-être pas toujours en guerre. Il y aura autre chose. Vous avez vu ce que cette guerre détruit ; vous avez vu aussi ce qu'elle crée. Même ici, au cœur de l'enfer, il y a eu des mains qui se tendent. Vous avez vu des femmes qui donnent leur pain, des soldats ennemis qui sauvent des infirmières, des capitaines qui portent les blessés hors du feu. Cette humanité ne meurt pas. Elle est dans le locket. Elle est dans ce que vous ferez demain. Ce n'est pas en vous laissant consumer par le remords que vous honorerez Hans ou le soldat allemand. C'est en nourrissant cette part d'humanité en vous et autour de vous.
Élise resta longtemps sans répondre. La nuit tombait, violette, sur les tranchées et les champs bouleversés. Quelque part au sud, un canon tirait, et l'écho roulait comme un orage. Elle pensa à James, à sa main tendue, à sa main qu'elle n'avait pas prise. Elle pensa à la femme du soldat allemand, Gretchen, peut-être quelque part en Allemagne à prier pour un homme qui ne reviendrait pas. Elle pensa à Marie Chevalier, qui avait perdu son mari et avait choisi d'offrir un talisman à une inconnue.
Elle ouvrit le locket. La lumière mangée par la nuit était trop faible, mais elle connut par cœur le visage de la femme inconnue et de ses enfants.
« Je finirai cette guerre en survivante », dit-elle enfin. Sa voix était bizarrement calme, comme si elle venait de prendre une décision qui avait toujours été évidente. « Pas en victime. En survivante. Et je ferai ce que je peux pour qu'il y ait encore quelques mains tendues de l'autre côté du chaos. »
Leclair se leva, épousseta son pantalon.
— C'est là toute la différence entre ceux qui rapportent une histoire de guerre et ceux qui en sortent transformés, dit-il. Vous êtes prête, Moreau. Je vous attendais ici. Il croisa son regard. Ce n'est pas fini. La guerre n'a pas encore livré toutes ses surprises. Et je pense que vous avez encore un rôle à jouer dans ce qui vient.
Il s'éloigna dans le crépuscule, sa silhouette longue et droite s'amincissant jusqu'à disparaître. Élise referma le locket lentement, en pressa un instant le métal froid dans sa paume, puis se releva.
Elle avait des vivants à soigner. Et elle commença à marcher vers le poste de secours où une nouvelle ambulance hurlait son cortège de blessés dans la nuit.
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