Le Chiffre de l'Imprimeur
Lire le chapitre 25: The Moustrap
La poussière de craie flottait encore dans l'air de l'imprimerie souterraine quand Thomas s'accroupit près du corps de son père. Il ne pleurait pas. Les larmes viendraient plus tard, peut-être jamais — son père lui avait appris que les chiffres ne mentent pas, et que la douleur non plus ne doit pas être déchiffrée à la hâte.
Il ferma les yeux de John Finch, puis chercha dans sa bourse la clé de cuivre que son père lui avait donnée en mourant. Elle était lourde, chaude encore de la main qui l'avait tenue. Roan se tenait à quelques pas, silencieux, la lanterne basse.
« Il faut partir, dit Roan. Les catacombes ne sont pas sûres, et Geoffrey pourrait revenir avec des hommes. »
Thomas hocha la tête. Il glissa la clé dans sa ceinture, puis souleva son père dans ses bras. L'homme était léger — trois ans de poison l'avaient consumé de l'intérieur. Thomas se demanda si c'était ainsi que le chagrin agissait : lentement, sûrement, jusqu'à ne laisser qu'une coquille.
Ils l'enterrèrent dans un petit cimetière derrière l'église Saint-Médard, sous un if dont les branches noires semblaient garder le secret. Roan prononça quelques mots en latin que Thomas ne comprit pas entièrement. Quand ce fut fini, le capitaine posa une main sur son épaule.
« Ton père était un homme de mémoire, dit Roan. Il a tenu jusqu'à ce que tu sois là pour recevoir ce qu'il devait donner. Maintenant, tu sais ce qui te reste à faire. »
Thomas regarda la terre fraîche. Le vent froid de Paris soulevait les feuilles mortes autour de la tombe.
« Je retourne à Londres, dit-il. Cecil veut quelque chose de moi. Et j'ai maintenant la preuve qu'il ne m'a pas tout dit. »
Roan fronça les sourcils. « Cecil est un homme dangereux, Thomas. Mais il est peut-être le seul homme assez puissant pour te protéger contre ce qui vient. Le Cipher — Lord Howard, si ton père avait raison — siège au Conseil Privé. Tu ne peux pas l'affronter seul. »
« Je n'ai pas l'intention de l'affronter », dit Thomas. Il sortit de sa poche le papier que son père lui avait donné, le dernier chiffrement, celui qui devait révéler le nom du traître. « J'ai l'intention de le prouver. Avec des preuves que même le Conseil ne pourra ignorer. »
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Le voyage de retour fut plus rapide que l'aller. Thomas voyagea sous un faux nom de marchand de drap, passa la Manche sur un bateau de pêche au départ de Calais, et arriva à Douvres par une nuit sans lune. Il n'avait qu'une pensée : mettre la main sur les lettres interceptées que Cecil détenait, et appliquer la clé finale pour briser le chiffre.
Il se présenta à la maison de Cecil au matin, après une nuit blanche passée à revoir les notes de son père. Le secrétaire de Cecil le fit entrer dans le cabinet privé, où l'homme se tenait devant une cheminée allumée, un verre de vin à la main.
« Thomas Finch. Vous m'avez quitté en me refusant, dit Cecil sans se retourner. Puis vous êtes parti pour Paris. Je vous croyais mort — ou pire, passé à l'ennemi. »
« Je suis allé chercher mon père. »
Cecil se retourna, les sourcils levés. Il s'attendait peut-être à de la colère, ou à des reproches. Il trouva un jeune homme au regard dur, qui portait sur ses épaules un poids que Cecil ne pouvait pas mesurer.
« Et vous l'avez trouvé ? »
« Oui. Il est mort la semaine dernière. »
Cecil resta silencieux un long moment. Puis il posa son verre et fit un pas vers Thomas, quelque chose comme de la compassion dans les yeux — ou du moins une imitation habile.
« John Finch était un homme remarquable, dit Cecil doucement. Je suis désolé. »
« Vraiment ? » Thomas tenait un papier dans sa main. « Parce que j'ai appris à Paris que c'est vous qui avez payé pour mon apprentissage — pas mon père. Vous m'avez menti quand vous m'avez dit que je travaillais pour rembourser une dette que John avait contractée. »
Cecil ne nia pas. Il inclina la tête, presque en signe de respect. « Votre père m'avait demandé de vous protéger. C'était son argent, Thomas, placé chez moi en fiducie. Il voulait que vous appreniez un métier sans qu'on sache d'où venait l'argent — par sécurité, disait-il. »
« Par sécurité. Contre qui ? »
Cecil le regarda un long moment. Puis il se dirigea vers un coffre verrouillé, l'ouvrit avec une clé qu'il portait à son cou, et en sortit un rouleau de parchemins scellés.
« Contre l'homme qui orchestre tout cela depuis des années, dit Cecil. Contre Lord Henry Howard, duc de Norfolk. L'oncle de Geoffrey. »
Thomas sentit ses doigts se serrer sur le papier de son père. Roan et son père avaient raison — mais entendre le nom prononcé par Cecil avait un autre poids.
« Geoffrey est l'instrument, poursuivit Cecil. Lord Howard est la main. Et la tête... » Il marqua une pause, presque dramatique. « La tête est l'ambition d'une famille qui se croit plus digne du trône que les Tudors. Il veut placer sa nièce, Lady Jane Grey, sur le trône d'Angleterre. »
« Lady Jane Grey est une enfant. Elle n'a pas neuf ans. »
« Une enfant dont le sang royal est plus pur que celui de Mary ou d'Elizabeth, dit Cecil. Howard la mariera à son fils, Guildford. Et derrière un roi-enfant, c'est lui qui gouvernera. Le protégé de la France. L'allié secret des Guise. »
Thomas déglutit. Tout se mettait en place — les lettres chiffrées, les pièces forgées, la fuite de Geoffrey vers la France. Lord Howard avait tissé une toile depuis des années, et son neveu n'était qu'une marionnette.
« Vous saviez tout cela, dit Thomas. Et vous m'avez laissé partir à Paris. »
« Je vous ai laissé aller chercher votre père, dit Cecil. Parce que je savais que c'était la seule chose qui vous amènerait à m'aider de votre plein gré. Et parce que votre père m'avait demandé, dans sa dernière lettre, de vous laisser choisir. »
Thomas resta silencieux. Le choix — il s'agissait toujours de choix. Travailler pour Cecil, ou continuer seul. Mais seul, il le savait maintenant, il n'était qu'un apprenti sans appui. Et Lord Howard avait des armées, des alliés, et des décennies d'expérience dans l'art de la dissimulation.
« Je travaillerai pour vous, dit Thomas. Mais à mes conditions. »
« Lesquelles ? »
« Je veux accès à toutes les lettres interceptées depuis dix ans. Toutes celles qui auraient pu être écrites par Lord Howard ou par ses agents, elles-mêmes ou non. Et je veux que mon nom ne soit jamais prononcé dans vos rapports. Je suis le fantôme de votre service, pas son visage. »
Cecil le regarda avec une lueur nouvelle, presque admirative. « Vous négociez comme votre père. »
« Il m'a appris que dans une transaction, le prix n'est pas ce que l'on paie — c'est ce que l'on cache. Alors, disent-nous. Avez-vous ces lettres ? »
Cecil ouvrit le coffre plus large. À l'intérieur, des centaines de feuilles soigneusement classées, certaines vieilles de quinze ans, d'autres récentes. Des sceaux brisés, des encres différentes, des écritures variées. Le trésor d'un service de renseignement.
« Prenez ce dont vous avez besoin, dit Cecil. Mais comprenez que chaque lettre que vous lirez vous mettra en danger. »
Thomas s'agenouilla devant le coffre, commença à feuilleter les documents. Son père était mort pour cette quête. Il n'allait pas s'arrêter maintenant.
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Trois jours plus tard, Thomas était installé dans une petite pièce au-dessus d'une boutique de parchemin, près de Saint-Paul. Cecil lui avait donné des lettres interceptées, et Thomas travaillait à la lumière d'une chandelle, appliquant la méthode de son père.
La clé finale était simple, une fois qu'on la connaissait : au lieu de remplacer chaque lettre par une autre, on déplaçait les lettres d'un alphabet perpétuel, le nom de la clé indiquant le décalage de chaque position. Vigenère, pensa Thomas. Une méthode que son père avait perfectionnée.
Il commença par une lettre datée de cinq ans plus tôt, signée d'un pseudonyme que Cecil pensait être un agent français. En appliquant la clé — « saule », du nom du saule pleureur qui poussait dans le jardin de sa mère — le texte se révéla lentement, phrase après phrase.
Et là, au milieu de la lettre, il le vit — une phrase que le chiffre avait dissimulée plus finement que le reste. Encore un cercle dans le cercle : une double clé, destinée à cacher une information à ceux qui avaient brisé la première.
Thomas s'arrêta. Sa main tremblait légèrement. Il relut la phrase trois fois.
Elle mentionnait un nom de code — « le Mousetrap ». Et elle faisait référence à « l'occasion où le rat s'est échappé », suivie d'une date : celle de la prétendue mort de son père.
Lord Howard n'était pas seulement le traître. Il avait envoyé l'assassin qui avait manqué John Finch trois ans plus tôt. Et il était conscient de la fuite de Geoffrey — il préparait quelque chose de plus grand.
Thomas relut la lettre. Elle n'était pas signée. Mais la clé interne, celle qui n'apparaissait qu'à ceux qui connaissaient le nom de sa mère, trahissait une familiarité troublante avec la méthode de son père.
Comment Lord Howard avait-il appris cette clé ?
Thomas posa la lettre, souffla la chandelle, et resta dans le noir, les yeux ouverts, à écouter les rues de Londres s'endormir. Demain, il chercherait d'autres lettres. Mais ce soir, il pensait à la mère qu'il avait à peine connue, au saule du jardin de son enfance, et à la manière dont les secrets se transmettent entre les générations — même à ceux qui ne devraient jamais les connaître.
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