Le Chiffre de l'Imprimeur
Lire le chapitre 29: The Poison's Cipher
La nuit tombait sur Londres comme un linceul. Thomas courait, les pavés glissants sous ses bottes, le souffle court. Le message de Fleet Street résonnait encore dans sa tête : le livre avait quitté l'atelier de l'enlumineur avant même qu'il n'ait pu parler au vieil homme. La reine était en danger, et chaque seconde comptait.
Il franchit les portes de Whitehall en haletant, bousculant un garde qui le reconnut à peine. Le chapelain de la reine, un homme au visage blême nommé Père Whitcombe, se tenait près de l'entrée de la chapelle royale, les mains jointes.
« Le livre de prières est arrivé ? » demanda Thomas, la voix brisée.
Whitcombe hocha la tête, l'air confus. « Il y a une heure à peine. Un jeune messager l'a apporté, comme prévu pour la Visitation de demain. Mais pourquoi cette hâte, mon fils ? »
Thomas ne répondit pas. Il se précipita vers la porte de la chapelle, mais deux gardes croisèrent leurs hallebardes devant lui.
« Personne n'entre. Ordre du Lord Chambellan. »
« Je suis au service de Sir Cecil. Il faut que... »
« Les ordres sont les ordres. »
Thomas recula, le cœur cognant contre ses côtes. Il n'avait pas le temps de chercher Cecil. Il n'avait pas le temps d'expliquer. Le livre était déjà dans la chapelle, ouvert sur le pupitre de la reine, et le poison coulait dans son encre.
Une ombre glissa le long du mur. Anne. Elle portait une cape sombre, le visage pâle sous la lune.
« Thomas, murmura-t-elle, les gardes ont changé de faction. Howard a payé leur capitaine. Si tu entres par la force, ils te tueront. »
« Je n'ai pas le choix. »
Anne posa une main sur son bras. « Il y a un passage. Par les cuisines. Les servantes de la reine l'utilisent pour rejoindre leurs quartiers sans traverser la cour. Il débouche derrière l'autel. »
Elle lui tendit une petite clé de bronze, encore chaude de sa main.
« Comment sais-tu tout ça ? »
« Parce que c'est moi qui ai porté les lettres qui ont organisé cette garde. » Sa voix trembla. « Mais je ne veux plus de cela. Va, Thomas. Sauve-la. »
Il serra la clé et s'enfonça dans les couloirs sombres. Les cuisines désertes sentaient la graisse et le pain rassis. Il compta les portes, se souvenant du plan que Robert le géographe lui avait montré une nuit, en buvant du vin volé. Une, deux, trois. La dernière gardait une porte basse, presque invisible dans l'ombre.
La clé tourna avec un grincement sec. Derrière, un escalier en colimaçon montait vers la lumière des cierges.
Il émergea derrière l'autel de la chapelle, dissimulé par un pilier de pierre. La salle était vide. Le livre de prières reposait sur un pupitre de chêne ouvragé, relié de velours pourpre et de fermoirs dorés. La page était ouverte sur l'office de la Visitation, aux lettrines fines et délicates.
Thomas retint son souffle. Il s'approcha, la main tendue.
C'est alors que la porte principale de la chapelle s'ouvrit à la volée. Trois hommes entrèrent, l'épée au clair. Leurs visages étaient masqués de drap noir, mais leurs mouvements étaient précis, professionnels. L'un d'eux, le plus grand, portait un manteau bordé de fourrure, et Thomas vit briller à sa gorge un rubis sombre.
Howard. Ou l'un de ses lieutenants.
« Le garçon est ici, dit l'homme. Trouvez-le. Tuez-le. Prenez le livre. »
Thomas bondit. Il saisit le livre du pupitre, mais un des hommes l'avait déjà rejoint, l'épée tournée vers sa poitrine. Thomas esquiva, sentant le métal frôler son flanc, et frappa du poing le visage du garde. L'homme vacilla, mais le deuxième arrivait déjà, lame haute.
Thomas lança un chandelier d'argent — il décrivit une courbe, manqua sa cible, mais le bruit fit hésiter les assaillants une fraction de seconde. Il en profita pour atteindre la porte latérale de la chapelle, celle qui menait aux appartements de la reine.
Le grand homme à la fourrure cria un ordre, et la voix vibra dans la pierre. « Le poison doit atteindre ses lèvres avant le matin ! Il n'a pas le livre ! »
Thomas courut. Les appartements de la reine étaient éclairés de chandelles de cire blanche, l'air chargé d'encens. La reine était là — Mary Tudor, le visage amaigri par l'angoisse et la maladie, agenouillée devant son prie-Dieu. À ses côtés, une dame de compagnie lui tendait un livre — un autre livre de prières, relié de velours pourpre.
Thomas cria, sa voix résonnant dans la pièce : « Majesté, ne le prenez pas ! »
Mary se retourna, les yeux écarquillés. La dame de compagnie lâcha le livre, qui tomba sur le tapis, ouvert à une page richement enluminée.
Thomas traversa la pièce dans un élan, saisit le livre, et le jeta dans la cheminée. Le feu s'embrasa, les pages se tordirent et noircirent, dévorées par les flammes. Une fumée âcre, d'une odeur douceâtre et étrange, s'éleva dans l'air.
La reine se leva, le visage pâle de colère. « Qui es-tu, et quelle audace est la tienne ? »
Avant qu'il ne puisse répondre, la porte éclata derrière lui. Le grand homme entra, son manteau balayant le sol, suivi de ses deux complices. Il retira son masque — un visage familier, celui d'un courtisan que Thomas avait vu au service de Lord Howard, un dénommé Sir Edmund Vesey.
« Cet apprenti est un assassin ! s'écria Vesey. Il tente de brûler le livre sacré de Sa Majesté. Saisissez-le ! »
Thomas plongea la main dans son pourpoint, en tira une feuille de papier froissée, la seule qu'il avait réussi à copier du livre original lors de sa brève inspection à Fleet Street. Il la déplia, la tendit à la reine.
« Majesté, regardez. Cette page porte l'inscription de votre psaume du matin. Et ici — » il montra l'espace entre deux lignes, « — un motif répété. Dix-huit lettres. Ce n'est pas de l'écriture manuscrite. C'est une grille de chiffrement. »
La reine examina le papier. Vesey fit un pas en avant, la main sur son épée.
« Une invention ! Ce garçon est un fou. »
Thomas ignora la traître, fixant la page tremblante sous ses doigts. Il ferma les yeux, récitant mentalement le mot-clé que son père lui avait murmuré en mourant. *Marguerite*. Le prénom de sa mère.
Il compta les lettres, les décala une à une, formant de nouveaux alignements. Puis les mots surgirent, nets comme des lettres gravées au burin.
CLÉ DE L'HERBE VÉNÉNEUSE. LIVRE DE PRIÈRES ALTÉRÉ. VISITE À L'ÉTAT. PUISSANCE ACCRUE POUR JANE.
Thomas rouvrit les yeux et dit, d'une voix claire : « Ce n'est pas le livre qui porte le poison, Majesté. C'est l'encre de ses pages, préparée avec des herbes vénéneuses que seul un maître connaît. Le livre que je viens de brûler était le premier. Mais il y en a un second — celui-ci. » Il montra le papier. « Et celui qui l'a commandé se tient devant vous, le rubis de trahison au cou. Sir Edmund n'est pas un messager. Il est le visage de Lord Howard. »
Vesey recula, la main sur son épée. La reine le fixa, ses yeux sombres s'élargissant. Un garde fit irruption dans la pièce, épée au clair.
Thomas prit une inspiration et fit face à Vesey. « Vous vouliez un livre empoisonné. Vous aurez un procès. Et Lord Howard attendra son tour. »
Le visage de Vesey se décomposa en une grimace mêlant fureur et consternation. « Tu n'as rien, garçon. Ces lettres ne sont qu'une rumeur. Tu ne peux pas prouver... »
Mais il s'interrompit. Derrière lui, dans l'embrasure de la porte, se tenait Sir Cecil, un parchemin cacheté à la main, et un officier des gardes royaux, menottes à la ceinture.
Cecil dit doucement : « Nous avons trouvé la correspondance entre Howard et Vesey, signée et scellée. Le sceau est le rubis que porte Sir Edmund à la gorge. »
Thomas regarda le sceau. La gemme brillait comme une goutte de sang.
Le piège s'était refermé. Mais au fond de son esprit, une question demeurait : pourquoi son père avait-il choisi *Marguerite* comme mot-clé ? Et comment Howard avait-il pu apprendre un chiffre que seul John Finch et son fils étaient censés connaître ?
La reine prit le papier des mains de Thomas et le regarda longuement.
« Vous avez risqué votre vie, dit-elle, la voix sourde. Et vous avez brûlé un livre saint pour me sauver. » Elle leva les yeux vers les gardes. « Embarquez Sir Edmund. Et conduisez ce jeune homme dans mes appartements privés. J'ai des questions à lui poser. »
Thomas s'inclina. Il avait sauvé la reine. Mais il savait que le pire était à venir : à l'aube, il devrait se tenir devant elle et accuser un pair du royaume — avec pour seule preuve un chiffre hérité d'un père mort que tous croyaient disparu.
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