Le Choix du Dernier Dragon
Lire le chapitre 30: The New Dawn
La lumière du matin filtrait à travers les brèches du plafond effondré de la grand-salle, traçant des colonnes de poussière dorée sur les débris. Elara marchait au milieu des gravats, le souffle court, chaque pas éveillant une douleur sourde dans sa poitrine. Le petit dragon-reine, à peine plus grand qu'un chaton, trottinait à ses côtés, ses écailles encore molles et nacrées reflétant la lumière comme un coquillage humide.
Les couloirs de l'académie avaient changé. Plus silencieux. Plus creux. Les cadres des portraits oscillaient sur leurs clous, de travers, et des tapisseries arrachées pendaient comme des drapeaux en berne. Elle croisa des visages qu'elle connaissait—des apprentis, des palefreniers, des cuisiniers—tous s'arrêtaient pour la regarder, puis baissaient les yeux, comme si la regarder en face était au-delà de leurs forces.
Elle ne s'attarda pas. Le dragonnet poussa un cri aigu, presque plaintif, et elle le souleva contre son cou. Sa chaleur traversait sa peau, étrangement réconfortante, même si elle ne savait pas exactement ce que cette chaleur signifiait. Un lien, oui. Elle le sentait dans sa poitrine, un fil lumineux qui vibrait en rythme avec son cœur.
Mais ce fil était fragile. Et le temps pressait.
Dans les écuries transformées en infirmerie, les dragons gisaient en rangées. Leurs flancs se soulevaient à peine. Leurs yeux, autrefois ardents, n'étaient plus que des vitres pâles et troubles. Une femme agenouillée près d'un dragon bleu leva la tête—c'était la maîtresse des écuries, Ysanne, le visage taillé dans la fatigue.
« Elara. » Sa voix se cassa. « Tu es vivante. »
« À peine. » Elara posa le dragonnet sur une selle rembourrée et s'accroupit près d'elle, les mains tremblantes. « Mais je sais ce qu'il reste à faire. La purification était incomplète. Je dois la terminer seule. »
Ysanne la dévisagea. « Les autres dragons-liens ont tous été rompus par ton rituel. Les cavaliers survivants sont en état de choc. Certains nous ont demandé de les laisser mourir avec leurs dragons. »
Elara ferma les yeux un instant. Elle avait fait ça. Elle avait défait des dizaines de liens, certains vieux de plusieurs décennies, tissés dans la confiance et le sang versé ensemble. Mais elle savait aussi que ces liens étaient faux—des chaînes fabriquées, des parodies de ce que l'union entre un dragon et un humain devait être. Voss les avait créés pour la conquête, pas pour l'amour.
« Ils le comprendront, » dit-elle. « Les vrais liens, ceux qui survivent, ils se retissent différemment. Le choix, pas la contrainte. »
Elle se releva, vacilla, et dut s'appuyer sur une poutre.
« Elara... » Ysanne se leva à son tour, inquiète. « Tu es brisée. Tu dois te reposer. »
« Pas encore. »
Le dragonnet poussa un nouveau cri. Il se tourna vers la porte de l'infirmerie, puis vers Elara, comme pour lui indiquer quelque chose. Elle comprit. Le rituel complet, il devait se faire là où le premier avait échoué. Sur la plateforme. Là où elle était morte.
Elle y retourna, seule, le dragonnet juché sur son épaule. Les marches étaient fissurées, couvertes de poussière et de débris. Des braseros éteints jalonnaient le chemin comme des tombes. Le vent soufflait à travers les arches brisées du grand amphithéâtre, et en dessous, déployée comme une tapisserie vivante, l'essaim-racine palpitait dans les profondeurs.
Elle s'agenouilla au centre de la plateforme. Les marques du premier rituel étaient encore gravées dans la pierre, noircies par l'éclair de sa mort. Elle posa les mains sur ces lignes brûlées et sentit, comme une seconde peau, le réseau végétal vivant qui courait sous l'académie entière.
Elle ferma les yeux.
Le chant monta, non de sa gorge, mais de ses os. Une vibration sourde, à l'image du battement de cœur du monde. Le dragonnet se coucha sur elle, son petit corps bouillant de chaleur, et ensemble ils devinrent un conduit.
Elle ne vit pas les racines émerger du sol autour d'elle. Elle ne vit pas les spirales de lumière verte monter le long des colonnes. Elle ne vit pas les dragons dans l'infirmerie soulever leur tête comme tirés d'un long sommeil. Tout ce qu'elle vit, c'était l'intérieur de sa propre esprit—une forêt infinie, où chaque arbre était un lien, où chaque feuille était une vie.
Et elle choisit, l'une après l'autre, de les purifier.
Elle les prit dans ses mains imaginaires, les examina, les lava de la menace qui infectait la trame du monde. Certains liens étaient plus profonds qu'elle ne l'avait cru. Le chevalier Ser Aldric et son dragon d'argent, Ulysse—leur amitié était réelle, forgée par des années de bravoure et de partage. La jeune Rissa et son dragon vert, Flick, un lien précoce, tendre, encore hésitant. Même la sorcière des vents, Mirelle, et son dragon gris, malgré l'amertume dans leur union, avaient appris à se respecter.
Elle les laissa intactes. Elle les renforça. Elle les bénit.
Quant aux autres—les chaînes fabriquées, les liens par la peur, les contrats de domination qui n'avaient jamais connu le consentement—elle les dénoua avec douceur. Pas comme un nœud qu'on coupe, mais comme une fleur qu'on libère de son bourgeon. Chaque dragon ainsi dénoué poussait un soupir, un fracas sourd qui roula sous la pierre, et tombait dans un sommeil paisible.
À la fin, il ne resta qu'un seul lien qu'elle ne put toucher. Elle le sentit comme on sent une cicatrice fantôme : l'ancien fil qui la reliait à Ignis. Il brillait encore, mais il était aveuglé, mort, froid à son extrémité. Chaque fois qu'elle tentait de le réchauffer, il se rétractait.
Elle ouvrit les yeux. Le soleil était plus haut maintenant. Le dragonnet dormait sur sa poitrine, les flancs soulevés régulièrement. Tout autour d'elle, les racines s'étaient retirées dans le sol, laissant la plateforme propre, nue, lavée.
Et dans toute l'académie, comme un raz-de-marée, les dragons séveillèrent.
Des cris. Des battements d'ailes. Des rugissements bruts, joyeux, indescriptiblement vivants. Elara se releva, mit un genou à terre, puis l'autre, et resta debout, chancelante, se demandant si le sol tremblerait encore.
Elle descendit les marches, le dragonnet éveillé et vif sur son épaule. Dans la cour, c'était une mêlée dorée—des dragons de toutes couleurs tournoyaient au-dessus de la tour, libres, ivres de vent. Des cavaliers couraient, riaient, pleuraient, serrant leurs dragons dans leurs bras. Certains, des dizaines, étaient devenues d'anciens liens—des hommes et des femmes étaient venus se tenir près de leurs bêtes, perplexes, incertains, mais le regard posé sur leurs yeux avec une faim nouvelle.
Ysanne accourut, le visage transfiguré. « Les dragons ! Ils se lèvent ! Elara, ils repartent ! »
« Non, » dit Elara, et sa voix porta plus loin qu'elle ne s'y attendait, « ils rechoisissent. »
Il fallut trois jours pour réformer l'académie. Les conseillers survivants se réunirent dans la bibliothèque restaurée, les cartes encore froissées de la guerre, les sièges maculés de suie. Elara siégeait à la tête de la table, non pas parce qu'elle le demandait, mais parce que nul autre ne se présenta pour s'y asseoir.
On parla de créer des liens. On parla de reconstruire les écuries, les viviers de dragon, les routes aériennes vers les provinces lointaines. On parla du corps écarlate, des gardes, des frontières.
Puis un officier de Justice entra, tirant une forme entravée derrière lui. Voss. Elle avait été retrouvée dans les décombres de sa tour, inconsciente, son dragon artificiel aussi mort qu'une statue. Ses yeux, quand on les lui ouvrit, étaient troubles, et le dragonnet dressa la tête et siffla.
Voss ne se débattit pas. Elle paraissait ivre, perdue, ses cheveux gris en désordre. Quand quelqu'un lui demanda si elle avait des mots à dire, elle regarda la table, puis Elara, et son visage se froissa comme du papier mouillé.
« Je t'ai envoyé Lucia pour t'arrêter, » murmura-t-elle. « Elle a échoué. J'écoutais son rapport quand le sol s'est ouvert sous moi. » Elle toussa. « Tu as gagné, fille d'écurie. Mais ce n'est pas ma défaite que je pleure. C'est celle de mes dragons. Je croyais les sauver en les liant à nous. Je les ai enchaînés. »
Elara ne lui répondit pas tout de suite. Elle fixa la femme, prisonnière de son propre naufrage, et quelque chose en elle—non de pitié, mais de reconnaissance—s'éteignit.
« L'exil, » dit-elle. « Vers le nord, au-delà des monts de Givre. Tu y vivras seule. »
Voss inclina la tête. Elle ne protesta pas. On l'emmena, et on parla de la suite.
Et les jours passèrent. Les dragons recommencèrent à s'accoupler. Des nids apparurent dans les crêtes de l'académie, faits de branches et d'algues marines, et les premiers œufs furent posés sur un lit de braises. La nouvelle se répandit : la dernière reine libre avait choisi une fille d'écurie, et les dragons revenaient.
Les vents changèrent. Mais Élara, le plus souvent, ne les regardait pas depuis la grande tour. Elle se tenait debout, appuyée au rebord de sa fenêtre, un dragonnet devenue une adolescente allongée sur son dos à ses pieds, tiède, ronronnante, le regard fixé sur elle.
Le soir, quand les torches clignotèrent dans la brise, elle descendit dans les écuries. Elle voulait le voir, peut-être, ou du moins s'asseoir près de lui, sentir son souffle chaud qui ne la reconnaissait plus.
Ignis était là, dans sa stalle élargie, les yeux fermés. Quand il sentit sa présence, il ouvrit une paupière, la toisa, puis referma les yeux, indifférent.
Elle s'assit sur une botte de foin, le dos contre le mur, et resta là un long moment, seule, écoutant le souffle profond du dragon et le silence intact entre eux.
« Tu reviendras, » dit-elle doucement dans l'air tiède. « Ou peut-être pas. Mais pour les autres... pour eux, c'est assez. »
Elle ferma les yeux et s'endormit contre le bois, à quelques pas du dragon qui l'avait choisie si longtemps, et qui ne la voyait plus. Pourtant, cette nuit-là, quelque chose dans l'écurie bougea. Un muscle, un frisson, l'œil d'Ignis s'ouvrit à nouveau, fixant la jeune femme au visage détendu, et pour la première fois depuis des jours, quelque chose dans son regard hésita près du souvenir.
Puis il se rendormit, la tête posée sur ses pattes, au seuil d'un rêve qu'il ne se rappellerait pas.
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