Le Choix du Dernier Dragon
Lire le chapitre 29: The Queen's Egg
Elara n’entendait plus que le battement sourd de son propre cœur. Le bourdonnement des racines s’était tu, laissant place à un silence dense, presque liquide, qui l’enveloppait comme une eau profonde. Devant elle, la barrière scintillait, non pas comme une muraille de lumière, mais comme une fine membrane de perles et de brume — quelque chose de vivant, qui respirait.
Lucia se tenait entre elle et la barrière. Toujours la même robe sombre, toujours ce sourire franc qui avait jadis accompagné les courses dans les écuries, les confidences volées sous la pluie. Mais ses yeux, eux, avaient changé. Ils portaient la lueur plate du métal, et sa main reposait sur la garde d’une dague dont la lame luisait d’un éclat artificiel.
— Elara, murmura Lucia, pose ton pas en arrière. Tu sais que je ne te veux pas de mal.
— Tu es venue avec Voss.
— Je suis venue pour finir ce qu’elle a commencé, dit Lucia en haussant une épaule. Pas par haine. Par nécessité. L’œuf ne doit pas éclore. Pas entre tes mains.
Elara regarda la barrière au-delà de son amie d’enfance. L’œuf l’appelait — une pulsation chaude, obsédante, qui semblait battre au même rythme que son propre cœur agonisant. Elle sentit la faiblesse gagner ses jambes, un vertige qui tirait sur ses os. Chaque bras tendu pour atteindre la barrière lui coûtait une vie qu’elle n’avait plus.
— Tu crois ce qu’elle t’a dit ? demanda Elara, la voix enrouée. Que l’autre lien est une solution ?
— Je crois que tu vas mourir, Elara. Je t’ai vue tomber. Tu t’es brisée là-haut, et tu continues de saigner à l’intérieur. Voss m’a montré ce que le rituel t’a fait. Tu n’es plus entière.
Lucia fit un pas en avant, la dague toujours basse.
— Laisse-moi te rendre à Kael. Il est vivant, je l’ai senti dans le tunnel. Il t’attend.
Le nom de Kael traversa Elara comme une lame chaude. Elle revit son visage blême dans la lumière des racines, son sacrifice imbécile, la façon dont il avait ralenti les golems pour qu’elle puisse fuir. Elle voulait courir vers lui. Elle voulait s’agenouiller à ses côtés, poser sa main sur sa poitrine qui se soulevait encore, faible mais têtue — et rester là jusqu’à ce que le ciel s’éteigne.
Ce désir était doux. Et c’était un piège.
La barrière ne se laisserait pas franchir par une cœur encombré d’attachements. Aldric l’avait dit : elle cherchait un cœur pur. Un cœur de dragon. Un cœur qui ne tenait ni par la peur, ni par le désir de vengeance, ni par l’amour humain. La reine n’exigeait pas moins que l’abandon absolu.
— Tu ne comprends pas, Lucia, dit-elle en avançant d’un pas. Je ne suis plus celle que tu as connue.
— Alors prouve-le. Sans arme. Sans magie. Tout ce qu’il te reste, c’est ce que tu es.
Lucia leva la dague. Son geste était net, terriblement entraîné. Elara vit la vérité dans les yeux de son amie : elle croyait sauver le monde en la tuant. La même conviction qui l’avait poussée, elle, à se briser sur l’autel.
Elara n’avait pas d’arme. Elle n’avait que son corps brisé et cette chaleur en elle qui s’éteignait.
Lucia frappa.
La lame fila vers sa gorge, et Elara ne bougea pas. Elle laissa le temps s’alourdir, laissa chaque battement de son cœur marteler une syllabe : Kael, maudit, vengeance — elle les sentit, les nomma, puis les laissa partir.
Elle vit Lucia tressaillir. Vit la dague dévier, trop tard pour changer de course. La lame lui effleura la joue et s’enfonça dans la membrane de lumière derrière elle — qui s’ouvrit comme une fleur, engloutissant l’acier et la main de Lucia jusqu’au coude.
Lucia cria, non de douleur, mais de surprise. Elle tira son bras en arrière et la barrière se referma dans un éclat musical, comme un lac qui renoue sa surface.
Elara sentit le souffle de l’autre côté de la membrane. Une haleine ancienne, tiède, chargée d’un arôme résineux.
— Elara ! hurla Lucia en frottant son bras, la peau rouge mais intacte. Elle t’a laissée passer. Elle—
Elara fit un pas. La barrière l’effleura sans résistance, comme une caresse. Une chaleur l’enveloppa, et elle sut qu’elle avait franchi le seuil.
Derrière elle, Lucia tomba à genoux, la dague dans la poussière, le regard perdu.
— Personne ne passe cette porte… murmura-t-elle. Voss l’a dit. Personne n’a jamais… Elara, qu’est-ce que tu es ?
Elara ne répondit pas. La caverne s’ouvrait devant elle, immense et ronde, taillée dans une obsidienne veinée d’or. Au centre, posée sur un piédestal de racines tressées, reposait l’œuf. Il était grand comme un homme, lisse comme un galet poli, d’un noir profond parcouru de veines lumineuses — rouges et or, comme la première braise d’un feu.
Elle s’approcha en boitant. Le froid de la grotte ne l’atteignait plus. Seule restait la chaleur de l’œuf, qui battait à la mesure d’un cœur plus ancien que le sien.
Elle posa ses mains sur la coquille.
Elle était plus chaude que la vie, plus puissante que la colère, plus libre que tout ce qu’elle avait connu. Le vent de la tempête ne pouvait pas traverser cette caverne, et pourtant Elara sentit un souffle immense gonfler sa poitrine, comme si elle respirait pour la première fois depuis sa naissance.
L’œuf craqua.
D’abord une fissure fine, presque invisible, qui courut d’une extrémité à l’autre. Puis une seconde. Une troisième. La coquille s’ouvrit en étoile, et une petite tête émergea, couverte d’une membrane luisante. Deux yeux dorés s’ouvrirent, trop vieux, trop vastes pour un corps si fragile. Elle déploya ses ailes — encore humides, encore frêles — et poussa un cri qui sourd sous la voûte, simple et franc, sans artifice ni souffrance.
La reine.
Elle bascula vers Elara, se blottit contre sa poitrine, et Elara sentit son propre cœur répondre — non pas un lien de force, non pas une marque de domination. Plus rien de ce que Voss avait fabriqué. C’était une rencontre. Un choix mutuel.
La dragonne leva la tête et la regarda. Et dans ce regard, Elara vit un monde où les chaînes n’existaient plus. Un monde qu’il lui restait encore à bâtir.
Elle sourit.
— Bonjour, murmura-t-elle. Je m’appelle Elara.
La dragonne inclina la tête, et le feu dans ses yeux embrasa toute la caverne.
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