Le Choix du Dernier Dragon
Lire le chapitre 32: The Celebration
Les torches flambaient bas dans la grande salle, leurs flammes dansant sur les bannières de l’académie, brodées à la hâte d’un dragon d’or qui s’éveillait. Les nobles riaient, trinquaient, se félicitaient d’une victoire qu’ils n’avaient pas gagnée. Les élèves, eux, regardaient Elara.
Elle se tenait au centre, la reine dragon adolescente lovée à ses pieds, une bête de la taille d’un poney à la robe écarlate et aux yeux d’ambre qui ne quittaient jamais la jeune femme. Les murmures enflaient autour d’elle comme une marée qu’elle ne savait pas comment endiguer.
— L’héroïne de l’académie ! lança un baron, levant sa coupe dans sa direction. Celle qui a rendu les dragons à nos cieux !
Elara inclina la tête, mécanique. Son épaule encore douloureuse tirait sous le fin tissu de sa robe d’apparat—une robe qu’on lui avait prêtée, trop brodée, trop ample. Elle n’avait jamais porté pareille chose. Elle chercha du regard une issue, un recoin, une écurie.
Cedric s’approcha à travers la foule, tenant deux coupes. Il en tendit une à Elara.
— Tu sembles perdue au milieu d’eux.
— Je le suis, dit-elle, et elle but une gorgée de vin clair qui lui picota la gorge. Seulement eux, ils le croient pour moi.
Il sourit, un sourire las qui ne touchait pas ses yeux. Depuis le rituel, quelque chose en lui avait changé—comme si le feu de la compétition qui l’avait animée s’était éteint, laissant des braises plus calmes.
— Je sais ce que tu ressens. On m’a acclamé pour ma naissance, jamais pour mes actes. Toi, c’est l’inverse. Les deux, c’est une cage.
Elle le dévisagea. Elle n’avait jamais entendu Cedric parler ainsi, sans fard, sans duel dans l’ombre de ses mots.
— Tu es honnête, ce soir, remarqua-t-elle.
— Le mensonge demande de l’énergie, et j’en ai plus à donner. Je voulais te dire… au sujet du rituel, au sujet de la compétition. J’ai voulu te dépasser. J’ai cru que c’était par fierté. Mais c’était autre chose. C’était pour que tu me regardes. Pendant un moment, je me suis détesté pour ça.
Elle baissa la tête, les doigts serrés autour de la coupe. La reine dragon remua la queue, un battement doux contre sa cheville, comme une impulsion de patience.
— Tu as failli me faire tuer, Cedric. Plus d’une fois.
— Je sais.
— Et pourtant, tu es ici, à m’offrir du vin et des excuses qui sentent encore la fumée de ta défaite.
Il ne détourna pas le regard. C’était peut-être ça qui la désarçonnait—qu’il encaisse, qu’il tienne, que sa fierté ait cédé juste assez pour que sa sincérité passe.
— Te haïr m’a coûté trop cher, dit-il d’une voix plus basse. J’ai cru que l’amour était une faiblesse. Mais je regarde ce que tu as fait, seule, brisée, avec une bête qui t’a choisie non pour ton sang mais pour ton cœur… et je comprends que j’avais peur d’être indigne de ce que je ressens.
Elara sentit une chaleur inattendue lui monter aux joues. Elle détesta cette chaleur. Trop de souvenirs, trop de trahisons—Kael, blessé sous terre, Lucia, disparue, et loqu' elle se tenait sous une voûte dorée, la confession de Cedric flottait autour d'elle comme un parfum trop lourd.
— Je ne peux pas te répondre, dit-elle enfin. Je ne sais même pas ce que je suis, maintenant. Une gardienne ? Une survivante ? Ce locket me dit que je suis la dernière d’une lignée que je ne comprends pas. Je n’ai pas de place pour autre chose.
— Je ne te demande pas de place, Elara. Juste de ne pas me fermer la porte.
Elle respira, longue, se laissant remplir du calme que la reine dragon lui inspirait—une force tranquille, tout au fond de la poitrine.
— D’accord. Pas fermée. Mais je marche vers quelque chose, et je ne m’arrêterai pas pour attendre qui que ce soit.
Cedric sourit, plus franc.
— Alors je marche derrière toi, ou à côté. Et je m’arrêterai quand tu seras arrivée.
Un éclat de rire traversa la salle. Elara se tourna, cherchant la source, et vit un groupe de nobles en cercle autour d’une table, la tête penchée sur un parchemin. Leurs visages étaient trop sérieux pour des plaisanteries de fête. Le plus grand, un homme à favoris gris avec le blason de la maison Ravel, replia le papier d’un geste sec quand il surprit son regard.
— Ils parlent de terres, de taxes, de récoltes, dit Cedric, suivant son regard avec une moue dédaigneuse. Toujours eux, toujours du vent.
Mais Elara avait vu autre chose sur ce parchemin. Une ligne d’encre écarlate, griffonnée en travers de la carte—une carte qu’elle connaissait, avec des marques près des falaises de l’est. Les écuries du haras de nidification, là où les femelles recommençaient à pondre.
Elle feignit de replonger dans la conversation, mais son esprit s’était tendu comme un arc. La reine dragon releva la tête, suivant son alerte.
La fête continua, brillante de danses et de toasts, mais Elara ne voyait plus que la pointe d’encre rouge sur cette carte. Elle attendit que la salle ondule sous le poids du vin, que les conversations s’avachissent. Puis elle s’éclipsa, la main posée sur la chaleur écailleuse du cou de sa reine.
Cedric la suivit dans l’ombre du corridor sans dire un mot.
— Qu’est-ce que tu as vu ? demanda-t-il quand ils furent assez loin.
— Des gens qui n’aiment pas que les dragons soient libres. Des gens qui veulent les contrôler d’une autre façon.
— Les voler ?
— Les œufs. Mes sœurs de lignée commencent à pondre. Sans œufs, pas d’avenir. Pas de dragons. Et l’académie retourne à ce qu’elle était—une vitrine vide.
Cedric s’adossa au mur de pierre, bras croisés.
— Tu sais déjà qui fait partie de ce groupe.
— Les maisons Ravel, Oster, et probablement la moitié du conseil qui a voté pour l’exil de Voss. Ils ne pouvaient plus le suivre, alors ils suivent leur propre faim.
— Et tu vas t’y attaquer ? Ce soir ?
— Je vais d’abord vérifier que les œufs sont toujours là. Et s’il en manque, je saurai où ils vont.
Elle baissa les yeux vers le locket à son cou. Il brillait, faiblement, la pierre au centre pulsant d’une lueur dorée—puis il vira à l’écarlate. Une alarme. Quelque chose n’allait pas, quelque part dans une direction qu’elle connaissait trop bien.
Le tunnel. Kael. Le tombeau où reposait la fissure, là où des œufs plus anciens, peut-être cachés, n’avaient jamais été répertoriés.
— Cedric, il y a d’autres œufs. Sous la montagne. Les archives de ma lignée les mentionnent—une réserve scellée.
— Tu veux dire que les Ravel ne volent pas dans la tanière visible ?
Elara se tourna vers l’escalier qui descendait, en spirale, vers le donjon des archives. Sa reine dragon gronda, un son grave comme une corde tendue.
— Ils volent là où je ne peux pas aller sans me briser plus que je ne le suis déjà. Mais je trouverai un moyen de les y rejoindre, où qu’ils soient. Avant qu’ils passent la frontière avec le dernier espoir de notre espèce.
Mais une pensée plus sombre la fit hésiter, une pensée qu’elle avait presque refoulée :
*Et s’ils ne passaient pas la frontière ? Et s’ils les vendaient à ceux qui voudraient faire renaître l’armée de Voss, avec des œufs au lieu de machines ?*
Elle accéléra, la reine dragon sur ses talons, Cedric juste derrière, les torches du couloir frémissant comme s’ils fuyaient déjà un avenir qu’elle ne connaissait pas encore. L’encre continue de sécher, mais la carte portait maintenant une autre marque—quelqu’un, quelque part, avait tracé des lettres qu’elle reconnaissait, malgré le griffonnage :
*Départ avant l’aube.*
Deux heures venaient de sonner. La lune était haute. Ils étaient déjà partis.
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