Le Codex Mortel
Lire le chapitre 1: The Vellum Invitation
L’air de la Radcliffe Camera était figé, comme suspendu entre deux pages d’un manuscrit ancien. Maîtres-assistants et étudiants s’éparpillaient déjà, leurs semelles claquant sur les pavés mouillés, mais Eliza Hart restait plantée là, les mains serrées sur sa serviette en cuir, les mâchoires crispées.
« Avec tout le respect que je vous dois, professeur Whitmore, je ne réécrirai pas ma thèse pour la troisième fois afin de satisfaire une querelle personnelle avec le département de poésie hellénistique. »
Whitmore, soixante-deux ans, le visage barré d’une barbe grise taillée au cordeau, s’arrêta au sommet des marches de la Bodleian. Il se retourna lentement, son regard gris acier se posant sur elle comme un tampon de cire rouge.
« Votre thèse, Eliza, est un exercice d’érudition, pas une provocation. Vous citez Properce avec une arrogance qui ferait rougir un tribun romain. Les évaluateurs extérieurs l’ont qualifié de… comment ont-ils dit déjà ? Ah oui : *“brillant mais insolent”*. »
Eliza sentit l’électricité réchauffer sa nuque. Elle avait passé trois ans à cracher du sang sur ces pages, à déconstruire chaque distique élégiaque comme si sa vie en dépendait — et elle en dépendait, d’une certaine façon. La bourse Sackler, la publication chez Oxford University Press, le poste de tutrice au St. Hugh’s College. Tout cela reposait sur ce manuscrit que Whitmore s’acharnait à castrer.
« L’insolence n’est pas un crime académique, professeur. C’est une méthode.
— C’est une posture, Eliza. Et les postures, au sein de cette université, se paient cher. »
Il posa la main sur la rampe de pierre, prêt à descendre, quand un mouvement derrière eux attira son attention. Eliza suivit son regard et sentit son estomac se contracter.
Deux agents de la Thames Valley Police, en gilet fluorescent sous leur imperméable sombre, encadraient un homme d’une soixantaine d’années. Le Dr. Marcus Ashford — fellow au Corpus Christi College, directeur des études de poésie augustéenne, éditeur des *Oxford Classical Quarterly* — marchait tête basse, menottes aux poignets dissimulées sous un manteau en tweed. Ses chaussures cirées claquaient sur le gravier comme un métronome brisé. Derrière lui, une jeune femme en tailleur portait une mallette en cuir noir, les traits tirés, le regard fuyant.
Whitmore laissa échapper un sifflement tout juste audible.
« Qu’ont-ils fait à ce pauvre Marcus ?
— Pourquoi “qu’ont-ils fait” ? intervint Eliza, la voix tranchante. Plutôt : qu’a-t-il fait ?
— Vous autres, les jeunes, vous voyez des crimes partout. Marcus dirigeait le fonds d’archives du Bodleian. Des manuscrits ont disparu, m’a-t-on dit. Une histoire de vente illicite à un collectionneur privé.
» — Marcus Ashford ? Le prêtre laïc de la philologie latine ? Il ne vendrait pas un charbonnier d’Ovide même pour sauver sa propre mère.
— Vous le défendez ? Vous ne le connaissez même pas. »
Whitmore se détourna et disparut dans l’ombre de la rue Catte. Eliza resta immobile, les yeux fixés sur les feux arrière de la voiture de police qui s’éloignait lentement vers St Aldate’s. Marcus. Le mentor taciturne aux lunettes cerclées d’or qui, deux semaines plus tôt, lui avait glissé un livre ouvert sur les distiques de Sulpicia avec une note manuscrite en grec : *« os polumuthos »* — bouche à mille récits. Un homme qui ne parlait jamais plus qu’il ne devait, mais qui, lorsqu’il parlait, pesait chaque syllabe comme une pièce d’or antique.
Eliza sentit une goutte de pluie s’écraser sur son front. Elle était sur le point de rentrer chez elle, dans son petit appartement d’Iffley Road, quand un crissement de semelles sur le gravier la fit pivoter.
Une silhouette se tenait à quelques mètres, encapuchonnée dans un manteau sombre — la capuche rejetée en arrière contre le mur de pierre, mais le visage trop ombragé pour être lisible. Elle ne l’avait pas entendue approcher. La pluie, d’ordinaire, brouillait les sons, mais pas à ce point.
« Dr. Hart. »
La voix était neutre, modulée, presque artificielle — comme si la personne avait répété cette phrase cent fois dans sa tête avant de la prononcer. Elle tendit un objet.
Un papier. Non — une peau. Du vélin, souple sous la pulpe du pouce, bordé d’or filigrané, scellé d’un sceau de cire noire frappé d’un motif qu’Eliza connaissait bien : la chouette d’Athéna, les yeux incrustés de minuscules éclats de lapis.
Le sceau des Archai.
Le mythe circulait depuis des siècles dans les couloirs d’Oxford : une société secrète de classicistes, fondée au dix-septième siècle, qui se réunissait dans une salle souterraine sous la Sheldonian Theatre. On racontait qu’elle avait compté parmi ses membres des Pères de l’Église, des explorateurs, des ministres, des assassins peut-être. On racontait aussi qu’elle ne recrutait qu’une fois par décennie, et qu’elle exigeait de ses initiés un tribut.
Pas d’argent. Pas de sang. Une confession. Un secret enfoui si profondément que sa révélation équivaudrait à une mort symbolique.
Eliza avait toujours pensé que ces histoires étaient des affabulations de bière et de bibliothèque, nourries par l’ennui des soirs d’hiver dans les collèges.
La silhouette tenait toujours le vélin, la main gantée de cuir noir immobile comme une sculpture.
« Je ne suis pas intéressée », dit Eliza, et sa propre voix lui parut plus ferme qu’elle ne l’était.
La silhouette inclina légèrement la tête, et un sourire — un étirement neutre des lèvres, sans chaleur — traversa l’ombre du capuchon.
« Ce n’est pas une invitation que l’on décline, Dr. Hart. C’est une convocation. Les Archai vous ont observée. Votre travail sur les élégies de Sulpicia, votre lecture critique des *Tristia*, vos relations avec le Dr. Ashford — tout cela fait de vous un profil intéressant. »
Eliza se raidit à la mention de Marcus.
« J’ignore tout de ses affaires.
— Le Dr. Ashford a été arrêté pour des faits que son conseil juridique contestera peut-être. Mais ce n’est pas notre problème. Le vôtre, si vous acceptez de rejoindre nos rangs, est autre. Lisez. »
La silhouette laissa tomber le vélin entre les doigts d’Eliza — elle le rattrapa par réflexe — puis recula dans l’ombre de l’arcade. Eliza cligna des yeux, et la silhouette avait disparu. Comme si elle n’avait jamais existé.
Elle déplia le vélin d’une main tremblante. À l’encre ferrogallique, une encre noircie par l’oxydation, une écriture anglaise impeccable :
*Dr. Hart,*
*Les portes s’ouvrent pour ceux qui savent lire entre les lignes.*
*Samedi, vingt-trois heures.*
*Sous la Sheldonian.*
*Apportez la clé qui ouvre le silence.*
*Les Archai.*
La clé qui ouvre le silence. Eliza relut la phrase trois fois, le cœur battant dans sa gorge. Son secret — celui qu’elle portait depuis l’âge de dix-neuf ans, scellé dans un dossier à son nom dans l’archive familiale, celui que son père l’avait suppliée de ne jamais révéler — pulsa dans sa poitrine comme un abcès.
L’arrestation de Marcus. Le double sens du sceau. La disparition soudaine de la silhouette. Tout convergeait, mais vers quoi ? Elle jeta un dernier regard vers le bâtiment de la Bodleian, dont les fenêtres éclairées semblaient autant de yeux fatigués de surveiller les vivants et les morts.
Whitmore avait raison sur un point : Eliza était bâtie pour faire des vagues, pas pour se soumettre. Et les Archai venaient, sans qu’elle le comprenne tout à fait, de lui tendre une clé.
Pas la clé de l’acceptation. La clé d’une porte qu’elle n’était jamais sûre de vouloir ouvrir.
Elle retourna chez elle sans se retourner. Dans sa chambre, elle ouvrit son ordinateur, tapa « Archai Oxford secrets » dans le moteur de recherche — rien, comme prévu. Puis elle chercha « Marcus Ashford police Bodleian » et tomba sur une dépêche de l’*Oxford Mail* datée de quarante-cinq minutes : *« Un professeur éminent du Corpus Christi interpellé dans une affaire de manuscrits volés. »*
Elle ferma l’onglet.
Dans la poche intérieure de sa veste, le vélin crissait à chacun de ses mouvements, une peau de mouton tendue sur une intention inconnue.
Samedi, vingt-trois heures.
Sous la Sheldonian.
Eliza posa la tête sur le dossier de sa chaise et ferma les yeux. Elle entendait la voix de Marcus, exactement telle qu’elle l’avait entendue le dernier après-midi de leur dernier séminaire, lorsqu’il avait conclu en regardant par-dessus ses lunettes la ligne d’Ovide qu’elle avait sottement mal interprétée :
*« Eliza, la vraie érudition est une forme de désobéissance. Elle exige de tenir un livre d’une main et de soulever la pierre sous laquelle on nous a appris à ne pas regarder. »*
Elle rouvrit les yeux. L’horloge de la cheminée indiquait onze heures vingt-deux. Elle était samedi.
Elle se leva, enfilant son manteau en laine noire. Dans le miroir de l’entrée, son reflet lui renvoya une image qu’elle ne reconnut pas tout à fait : une femme aux traits tirés, les yeux creusés par trois ans de nuits blanches, et pourtant une lueur nouvelle au fond des pupilles. Une décision, enfin, avait pris racine.
Quelque chose sentait le cloaque dans l’affaire Marcus, et les Archai — qu’ils soient un mythe ou une vieille société de cabotins — détenaient peut-être la première pièce du puzzle. Si elle refusait, elle passerait le reste de sa vie à se demander ce qu’elle aurait trouvé sous la Sheldonian.
Elle attrapa ses gants et, sans se retourner, ferma la porte de son appartement.
La nuit, elle, n’attendait pas les indécises.