Le Codex Mortel
Lire le chapitre 2: The Owl's Ring
La pluie battait les pavés d’Oxford lorsque Eliza poussa la lourde porte de fer sous le Sheldonian Theatre. Elle avait trouvé le symbole gravé dans la pierre — un hibou aux ailes déployées, à peine visible sous la mousse — et la clé, une pièce d’acier froid et ouvragé, l’avait guidée jusqu’ici.
L’escalier en spirale s’enfonçait dans une obscurité presque liquide. Eliza compta les marches : cinquante-trois. Puis un couloir voûté de briques anciennes, et une porte de chêne bardée de clous. Elle frappa trois fois, comme l’indiquait le parchemin.
Deux hommes encapuchonnés l’accueillirent en silence. Son regard s’habituait lentement à la pénombre. Des étagères de livres montaient jusqu’à un plafond de pierre en croisée d’ogives, et des chandelles de cire noire jetaient des ombres tremblantes sur les murs. Ça sentait la cire, le vieux papier, et quelque chose de plus acide — de l’encre, peut-être, ou du cuivre.
« Dr Hart. »
La voix sonnait clair et chaleureux, presque théâtral. Un homme se détacha du cercle formé autour d’une longue table de lecture. Il était grand, la cinquantaine élégante, avec des cheveux gris plaqués en arrière et des yeux d’un bleu si pâle qu’ils semblaient délavés par des décennies de lecture à la chandelle.
« Julian Ashworth, président de la Société Archaïque. »
Eliza serra la main tendue. Une poignée ferme, un peu trop longue. Ses doigts retinrent un instant la pression, comme s’il cherchait à transmettre quelque chose par ce seul contact.
« Vous connaissiez Marcus Ashford ? » demanda-t-elle sans réfléchir.
Julian sourit d’un air qui ne touchait pas ses yeux. « Marcus est mon cousin. Et votre intérêt pour lui n’est pas passé inaperçu. »
Autour de la table, les visages se tournèrent vers elle. Une femme d’une soixantaine d’années, les cheveux tressés en couronne, observait Eliza avec une intensité désarmante. Un homme plus jeune, la veste de tweed élimée, feuilletait un manuscrit d’apparence ancienne sans lever les yeux. Et Whitmore était là — le conseiller de Marcus, le professeur Whitmore qui l’avait interrogée après l’arrestation. Il hocha à peine la tête quand leurs regards se croisèrent.
« Asseyez-vous, Dr Hart », dit Julian en désignant une chaise de cuir à l’extrémité de la table.
Elle obéit, puis s’attarda sur les détails. Un pressoir à livres antiques trônait dans un coin. Un globe céleste poussiéreux tournait lentement sous un courant d’air invisible. Mais ce qui la frappa le plus, c’était l’anneau d’or que portait Julian à l’annulaire droit : un chaton ovale gravé d’un hibou stylisé, les ailes repliées, un œil de rubis incrusté.
« Vous êtes la première nouvelle initiée depuis trois ans », continua Julian. « Nous avons vu votre travail sur Properce, votre lecture des élégies comme cartographie du désir interdit. C’est rare, cette audace intellectuelle. C’est ce que nous cultivons ici. »
Eliza sentit un mélange de fierté et de méfiance. Personne à Oxford ne lisait ses articles aussi attentivement qu’elle l’aurait cru. Sauf, apparemment, l’ombre de Marcus.
« Et si je refuse ? »
Le silence tomba comme une chape. La femme à la couronne tressée pencha la tête, tel un oiseau de proie. Whitmore posa ses mains à plat sur la table, les jointures blanchies.
Julian rit doucement, un son qui rappelait des pierres qu’on roule dans un cours d’eau.
« Refuser, c’est nous oublier. C’est oublier ce que vous avez vu ici. Nous ne gardons pas nos invités par la force, mais par la curiosité, et vous en êtes remplie jusqu’au bord. » Il se pencha en avant. « Ne vous méprenez pas sur nous, Dr Hart. Les Archaïques ne vous veulent aucun mal. Nous voulons ce que vous avez à offrir. »
Son regard tomba sur l’entrée de la salle. Eliza suivit la direction de ses yeux. Un homme se tenait dans l’encadrement de la porte, encadré par deux gardes encapuchonnés.
Marcus.
Il était pâle, les vêtements froissés, les mains liées devant lui par un cordon de chanvre. Et sur son annulaire droit, un anneau d’or au chaton ovale, gravé d’un hibou.
« Un désordre à régler », murmura Julian en se levant.
« Marcus Ashford, vous êtes convoqué devant le Conseil de la Société Archaïque pour conduite indigne — trahison des serments, détournement de documents sacrés, et complicité avec des puissances qui nous sont hostiles. »
Marcus releva la tête. Ses yeux rencontrèrent ceux d’Eliza, et pendant une fraction de seconde, quelque chose passa entre eux — un avertissement, une supplication, ou autre chose encore. Puis le garde poussa son épaule, et il avança.
« Je n’ai rien volé à la Bibliothèque Bodléienne », dit-il d’une voix rauque. « J’ai protégé ce qui devait l’être. Vous le savez, Julian. »
« La loi est la loi. Les archives sont saintes. »
« Vous nous avez donné le Codex. Vous nous avez demandé de le garder. Et quand j’ai questionné son authenticité, vous m’avez fait disparaître. »
Un murmure parcourut les rangs. La femme à la couronne tressée se leva, lente, et dit : « Marcus, ne faites pas de scène. »
« Je fais ce que je dois, Aurélia. »
Julian fit un geste sec. Deux gardes s’approchèrent de Marcus, lui retirèrent l’anneau du doigt d’un geste brutal. Le métal cliqueta sur la table de lecture, roula et s’arrêta à quelques centimètres d’Eliza.
« Votre appartenance est révoquée, Marcus. Vous êtes banni des Archaïques, de ses lieux, et de son histoire. Nous ne prononcerons plus votre nom. »
Marcus ne soutint le regard de personne. Mais alors que les gardes le tiraient vers la porte, il tourna la tête et fixa Eliza une dernière fois. Ses lèvres formèrent un mot silencieux :
*Codex.*
Puis il disparut, et la porte se referma avec un bruit sourd.
Eliza resta figée. Sa main tremblait légèrement sous la table. Elle toucha l’anneau — tiède encore de la peau de Marcus — et le retourna d’un geste vif. À l’intérieur du chaton, gravé en lettres minuscules, elle déchiffra :
*Qui tacet consentire videtur.*
Qui se tait consent.
L’adage juridique bourdonna dans son esprit. Mais ce n’était pas le sens qu’elle voulait retenir. Marcus avait été arrêté à la Bodléienne pour le vol de manuscrits. Les Archaïques le chassaient non pour ce vol, mais pour autre chose. Il avait dit « Codex ». Et Julian parlait de « documents sacrés ».
La femme — Aurélia — s’avança vers elle, les yeux plissés.
« Le conseil vous confie votre première tâche, Dr Hart. Lors de notre prochaine réunion, vous nous apporterez une vérité que vous seule pouvez révéler. Une vérité qui dort sous votre silence depuis votre enfance. »
Eliza sentit son sang se glacer. Sa famille. Son père. La dette. Le scandale qu’elle avait passé des années à enterrer.
« Je ne sais pas de quoi vous parlez. »
Aurélia sourit, un sourire sans chaleur, celui d’un professeur qui sait que son élève a menti.
« Bien sûr que vous le savez, ma chère. C’est pour cela que nous vous avons choisie. Nous voulons la clé qui ouvre les silences. Et nous savons qu’elle est cousue dans les pages d’un livre que vous n’avez jamais montré à personne. »
Eliza se leva, les jambes encore faibles. La voix de Julian la rattrapa comme elle atteignait la porte.
« À la pleine lune, Dr Hart. Nous attendrons votre vérité. Et si elle ne vient pas… » Il laissa la phrase en suspens, puis reprit, léger : « Le silence est lui aussi une réponse. Mais c’est rarement la bonne. »
L’escalier en colimaçon lui parut plus long à remonter. Dans sa main, l’anneau d’or de Marcus pesait comme un serment. Dans sa tête, le mot *Codex* tournait en boucle.
Pourquoi lui avait-il dit ça ? Et surtout pourquoi Marcus — un homme qu’elle n’avait rencontré que par hasard la veille — savait-il le nom du livre que son père avait laissé, avant de mourir, entre les mains de sa fille ?
Un livre qu’elle n’avait jamais ouvert. Un livre qu’elle avait juré de brûler.
À Montréal, au-dessus d’elle, la pluie frappait le toit du Sheldonian comme pour sceller un pacte.