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Le Codex Mortel

Lire le chapitre 3: A Debt of Erasmus

La pluie d’Oxford tambourinait contre les vitraux de la Duke Humfrey’s Library, mais Eliza n’entendait rien. Elle était assise au bout d’une table de chêne, les doigts glacés sur un volume relié de cuir rouge — les *Acta Archaiorum*, une compilation des minutes du XVIIe siècle qu’elle avait réussi à obtenir par un bibliothécaire complice et quelques mensonges bien placés.

Marcus avait murmuré *Codex* avant de disparaître. Elle avait passé trois nuits à retourner ce mot dans sa tête, à le confronter aux fragments de son initiation sous le Sheldonian. Aurélia, avec son sourire en lame de couteau, exigeait qu’elle apporte un secret de son père d’ici la pleine lune. Mais Eliza n’avait pas l’intention de se présenter les mains vides devant le bon vouloir d’un cercle qui avait fait disparaître un homme sous ses yeux.

Elle tourna une page, suivit une ligne écrite en latin de cuisine, une prose si contournée qu’elle semblait codée. Et puis elle trouva le passage.

*À la fondation de la société, une charte fut rédigée sur vélin, scellée de l’anneau du hibou, et confiée à la garde du chancelier de l’Université. La charte établit les obligations de dette mutuelle entre les membres : chaque Archaïte doit un service à la société, service exigible à tout moment et sous toutes formes, afin de garantir la loyauté des nôtres.*

La dette. Bien sûr. Tout, dans ce monde, se payait.

Eliza nota la référence en bas de page, remonta plus haut dans l’histoire, chercha les noms des chanceliers successifs. Puis, en 1874, une coupure. Une série de procès-verbaux qui s’arrêtaient net au mois de mars, sans explication. La mention suivante, datée de janvier 1875, signalait un "renouvellement des engagements" avec une brusquerie anormale.

Elle frotta ses tempes, ferma le livre. La charte manquait. Elle avait disparu des archives de l’Université — et Eliza venait de passer trois heures à en vérifier chaque inventaire. Personne n’avait signalé son absence. Personne ne l’avait jamais cherchée.

Ce n’était pas un hasard.

Marcus travaillait à la Bodleian. Marcus avait été arrêté pour vol de manuscrits anciens. Et si Marcus n’avait pas volé pour revendre, mais pour protéger ? Pour soustraire la charte aux mains de ceux qui s’en servaient comme d’une laisse ?

Un frisson lui remonta le long de la nuque. Elle resserra son écharpe autour de son cou, se leva, rangea le livre dans son sac avec précaution. La bibliothèque allait fermer dans dix minutes. Elle avait besoin d’air, de lumière, de quelque chose qui ne sente pas la poussière et le secret.

La voix la surprit derrière elle, posée, presque amicale.

— Vous avez l’air d’avoir trouvé ce que vous cherchiez.

Eliza se figea, le cœur en panne. Elle se retourna lentement.

Whitmore se tenait entre deux rayonnages, dans un costume gris perle immaculé, les mains croisées devant lui. Il n’avait pas vieilli d’un jour depuis l’initiation, et pourtant il semblait — comment dire — plus présent que la dernière fois. Comme s’il venait de se matérialiser entre les livres.

— Professeur Murray, dit-elle, contrôlant sa voix.

— Eliza, je vous en prie. Nous sommes entre initiés.

— Nous ne sommes pas entre initiés. Vous étiez spectateur.

Il sourit. Un sourire mince, qui ne touchait pas ses yeux gris-vert.

— Les spectateurs voient tout. C’est bien leur intérêt.

Elle fit un pas vers la sortie. Il ne bougea pas, mais il occupait l’espace de manière si entière qu’elle se sentit incapable de le dépasser sans le heurter.

— Votre père, dit-il soudain. Thomas Hart. Un homme remarquable.

Eliza blêmit. Sa main se resserra sur la bandoulière de son sac, là où l’anneau de Marcus pesait comme une pierre tombale.

— Comment connaissez-vous mon père ?

— Une dette. Une affaire ancienne. Vous savez, dit-il en sortant un petit carnet de moleskine de sa poche intérieure, le monde académique est une chambre d’échos. Les noms résonnent des décennies durant.

Il ouvrit le carnet, feignit de lire.

— Thomas Hart, professeur de littérature comparée, Trinity College, Dublin. Suspension pour falsification de sources — un scandale jamais jugé parce que l’homme a eu la dignité de disparaître. Une épouse, une fille. Une dette de cinq mille livres — monnayée auprès de moi pour payer sa réhabilitation. Il n’a jamais remboursé.

Eliza sentit le sol se dérober sous elle. La dette de son père. Elle avait entendu parler d’une vieille histoire, un prêt accordé par un collègue londonien, un ami de Cambridge. Elle n’avait jamais connu le nom.

— Vous avez prêté cinq mille livres à mon père ?

— C’est ce que font les amis, n’est-ce pas ? dit Whitmore, refermant son carnet d’un geste sec. Les Archaïtes tiennent leurs promesses. Même les plus anciennes.

Il laissa les mots flotter entre eux. Eliza comprit soudain que ce n’était pas une confidence. C’était une leçon. La société avait des racines plus profondes qu’elle ne l’imaginait, et son père avait été de son temps un maillon de la chaîne.

— Que voulez-vous de moi ? demanda-t-elle, les mâchoires serrées.

— Une dette se transmet, Eliza. Quelque chose de simple. Une ancienne édition de la *Satyricon* qui va passer aux enchères chez Bonhams dans deux semaines. J’ai besoin que vous la consultiez avant la vente, sur place, et que vous recopiiez une page précise. Pour moi. Juste cette page.

— C’est illégal.

— C’est une consultation. Les acheteurs sérieux peuvent demander à examiner les lots. Vous êtes spécialiste de littérature latine. Personne ne s’étonnera.

Il lui tendit une carte blanche de visite, vierge, à l’exception d’un numéro de téléphone écrit à l’encre bleue.

— Appelez ce numéro demain. Je vous indiquerai le lot, la page. En échange, vous serez quitte de la dette de votre père.

Elle ne prit pas la carte. Whitmore la laissa en évidence sur la table à côté d’elle, comme une araignée qui relâche sa proie après l’avoir touchée.

— Vous vous demandez pourquoi Marcus a été banni, ajouta-t-il en se dirigeant vers la sortie. Eh bien, petite, il a refusé de me rendre un service similaire il y a trois mois.

Eliza se retourna, le cœur battant.

— Marcus vous devait aussi une dette ?

— Marcus devait une dette à la société. Il était tenu d’apporter un document des archives d’Oxford. Il a dit qu’il ne trouverait jamais. Il mentait, naturellement. C’est ce qui se passe quand on cache des choses à ses maîtres.

Il s’arrêta, une main sur la poignée de la lourde porte.

— Vous devriez vous méfier des évasions, mon cher. On finit par payer plus cher encore que ce qu’on devait.

La porte claqua. Eliza resta seule dans la bibliothèque presque vide, la carte blanche qui se reflétait sur le bois poli sous la lumière crue.

Elle prit la carte. Elle la glissa dans sa poche moins par choix que par instinct, puis sortit à son tour, traversa la cour sous la pluie battante, remonta jusqu’à sa chambre à Somerville sans vraiment sentir ses pieds la porter.

Une fois la porte fermée à double tour, elle sortit de son col l’anneau d’argent à l’effigie d’un hibou. L’inscription — Qui tacet consentire videtur — brillait sous la lampe de chevet. Elle le fit tourner entre ses doigts, observa les fines rayures à l’intérieur du chaton.

Marcus avait été banni pour avoir refusé de fournir un document. Un document des archives. La charte manquante n’avait pas disparu par accident.

Elle attrapa son ordinateur portable, ouvrit l’e-mail de sa conseillère — une réponse laconique à sa question sur les procès-verbaux anciens : *Demandez à la Bodleian. Le fonds d’histoire des sociétés secrètes a été numérisé en 2021.*

Eliza tapota plus vite que d’habitude telle une étudiante pressée, consulta le catalogue en ligne, tomba sur une liste de microfilms. Et puis, presque au bout de la liste, après dix-sept pages de résultats, un intitulé qui la fit s’arrêter :

*Charter of the Archai Society (supposedly destroyed, 1875) — deposit anonymous, 2003, Bodleian Special Collections. Restricted access.*

Supposedly destroyed ? *Anonyme* ?

Elle recula sa chaise, le cœur soudain revenu à une vitesse de course.

La charte n’avait pas été détruite. Elle avait été déposée à la Bodleian en 2003, déposée par quelqu’un qui savait ce qu’elle contenait et qui voulait la mettre à l’abri.

Eliza se tourna vers son miroir reflétant son visage pâle, les marques de fatigue, et la peur à peine dissimulée sous la carapace de la chercheuse.

Morceau après morceau, l’échiquier se dessinait : Whitmore, la dette, Marcus, la charte. Et quelque part, au centre du labyrinthe, le *Codex*, prononcé comme une dernière confession.

Elle sortit son téléphone, ouvrit le contact de Julian Ashworth, le président de l’Archai — celui qui portait l’anneau de Marcus avant de le lui offrir, celui qui prétendait être son cousin. Ses doigts hésitèrent au-dessus du clavier.

Si la charte existait encore, alors Marcus n’avait pas volé des manuscrits au hasard. Il avait tenté de récupérer une pièce maîtresse du jeu, une pièce que quelqu’un d’autre que lui voulait garder cachée — ou faire disparaître pour de bon.

Elle n’appela pas Julian. À la place, elle appela le numéro de Whithmore inscrit sur la carte. Trois sonneries. Puis la voix, posée :

— Oui, Elizabeth ?

— Je ferai la consultation à Bonhams. Mais vous allez me dire pourquoi Marcus travaillait sur le Codex.

Un silence. Un rire presque tendre.

— Ah, la petite chercheuse veut des réponses avant que la dette soit payée.

— C’est mon seul prix, professeur Murray. Et vous ne voulez pas que je refuse.

Le silence dura. La pluie tambourinait aux carreaux, et quelque part au loin, un hibou lança un hululement unique, plaintif, entre les bâtiments de pierre de l’université endormie.

— Le Codex, répondit enfin Whitmore, est le nom que nous donnons à la liste complète des dettes des membres d’Archai depuis sa fondation. Chaque service rendu, chaque silence acheté, chaque secret vendu. Marcus voulait le brûler.

Il marqua une pause.

— Je croyais que votre père vous l’avait dit. C’était lui, Elizabeth, qui avait rédigé la première copie correspondante, alors que votre famille n’était pas encore en dette avec nous. Il savait exactement ce que valait le silence des autres.

Eliza sentit le téléphone trembler dans sa main.

Elle raccrocha sans un mot.

Le journal intime de son père — le livre qu’on lui avait ordonné de brûler — ne contenait pas seulement une trace de culpabilité familiale. Il contenait sans doute — s’il le fallait — les dettes de tous les membres anciens et actuels de l’Archai.

Les morceaux du puzzle se rejoignirent dans une image qui la plongea soudain dans un froid bien plus glaçant que la nuit d’Oxford : son père n’avait pas seulement volé une bourse à l’université de Dublin. Il avait volé autre chose. Il avait couché sur papier des dizaines de confessions sages des Archaïtes.

C’était lui, le gardien du Codex. Et si Whitmore connaissait le contenu du journal — alors Whitmore était peut-être celui qui avait brisé la carrière de son père, pour le faire taire.

Eliza tendit la main, saisit le carnet fermé au fond de son sac, le noir de père enfant de pluie, et comprit avec une clarté brutale que sa survie dans ce jeu ne dépendait pas de sa capacité à cacher son secret.

Mais de sa capacité à dévoiler celui de tous ceux qui voulaient le sien.