Le Codex Mortel
Lire le chapitre 37: The First Truth
L’air sentait l’encre et le papier ancien. Eliza posa la boîte de conservation sur la longue table de chêne, dans la salle que Viv avait baptisée « l’atelier » — une pièce humide au rez-de-chaussée du bâtiment de la Volière, encore vide de meubles, mais qui commençait à sentir la maison.
Tom entra en poussant un chariot chargé de cartons. Il sourit, essoufflé. « Troisième livraison. Les archives de la loge d’All Souls. Le secrétaire a failli appeler la police jusqu’à ce que je lui montre ton ordre du conseil. »
Eliza leva les yeux de la première liasse de lettres. « Merci, Tom. Pose-les près de la fenêtre. La lumière est meilleure, pour les microfilms. »
Viv arriva dans son sillage, une tasse de café à la main, les cheveux attachés en queue-de-cheval. Elle avait quitté son poste de maître-assistante à Durham la veille, une décision annoncée par un seul message : *« Je reviens. J’écris le vrai. »* Eliza ne l’avait pas questionnée. Elles savaient toutes les deux ce que cela signifiait.
« Tu as dormi ? » demanda Viv, en déposant le café sur un coin propre de la table.
« Une heure. Peut-être deux. »
« C’est ce que je pensais. »
Eliza sortit une liasse de registres reliés en cuir rouge, datés de 1789 à 1812. Elle parcourut les noms, les fonctions, les dates d’initiation. Certains étaient annotés en marge de la main d’un ancien bibliothécaire : *« refusé le serment », « exilé à Cambridge », « décédé — causes inconnues ».*
Cambridge. Le nom de Nina Castellano, trois fois gravé dans le crypte de Saint-Giles, lui revint comme un écho douloureux. Eliza n’avait pas répondu à son dernier message, un texto bref : *« Ils me donnent un rôle dans la cérémonie du solstice. Je crois que c’est important. »*
Un rôle. Une cérémonie. Les mêmes mots, Eliza les avait entendus dix-huit mois plus tôt, lorsqu’elle avait été choisie pour le rite de l’œil à Oxford.
« Je pars pour Cambridge la semaine prochaine », dit-elle à voix haute, sans s’adresser à personne en particulier.
Viv s’arrêta au milieu du rangement d’une pile. « Tu l’as dit à Julian ? »
« Pas encore. »
« Il ne sera pas d’accord. »
« Il n’a pas besoin d’être d’accord. Il a besoin de comprendre. »
Viv sourit, l’air presque attendri. « Tu as changé. Avant, tu aurais demandé la permission à quelqu’un. »
Eliza regarda ses doigts tâchés d’encre. « Avant, je cachais mon père. » Elle déplia une lettre datée de 1801, signée d’un certain *Lepidus*, avec en en-tête la gravure d’un lion ailé. « Maintenant, je sais ce qu’il voulait découvrir. Je continue son travail. »
Tom s’approcha, le front plissé. « J’ai vérifié les registres d’entrée de la bibliothèque bodléienne. Les mêmes annotations figurent dans les fonds légués à Cambridge et à Venise. Trois copies du même code, à trois endroits, étalées sur quatre siècles. »
« Pourquoi trois ? » demanda Eliza, moins à Tom qu’à elle-même.
« Pour qu’aucune ne soit jamais perdue », répondit Viv.
Eliza hocha lentement. C’était cela, la vraie nature de la société. Les anciens n’avaient jamais cherché à *cacher* le savoir. Ils cherchaient à en contrôler la destruction. Le microfilm — celui qu’elle avait brûlé, la liste des noms — avait été la clé, pas le trésor. La clé pour exiger des comptes.
Elle roula la lettre de Lepidus, la rangea dans un étui, la classa. « Julian doit être prêt à entendre la vérité complète sur la crypte de St Giles. Pas seulement ce qu’il m’a raconté à Athènes. »
Elle trouva Julian en fin d’après-midi dans la cour du collège de St Giles, assis sur le muret de pierre, les mains dans les poches de son manteau de laine. Il avait démissionné de son poste à la British Library trois jours plus tôt, non sans avoir publié, sous pseudonyme, un article retraçant les itinéraires des antiquités volées entre 1820 et 1945.
« Tu es pâle », dit-il en la voyant approcher.
« Je n’ai pas beaucoup dormi. » Elle s’assit à côté de lui sans attendre d’y être invitée. Les pavés étaient froids sous ses jambes. « Il faut que je te parle de Cambridge. »
Il ne la regarda pas. Il regarda les vitraux de la chapelle, qui flamboyaient dans le soleil déclinant. « Tu veux aller chercher Nina. »
« Oui. »
« Le solstice est dans douze jours. S’ils ont prévu un rite... »
« Je sais ce qu’ils prévoient. Je l’ai vécu. »
Il tourna enfin la tête. Ses yeux étaient sombres, mais sans colère. « Eliza, tu n’es plus une initiée. Tu es une traîtresse à leurs yeux. Si la branche de Cambridge te voit, elle te livrera au conseil central, ou pire. »
« Je ne vais pas en tant que traîtresse. Je vais en tant que chercheuse. » Elle sortit de son sac la copie du registre de son père — les pages où le nom Castellano figurait en regard de la crypte, avec la mention *« gardienne de la garde »*. « Nina est l’héritière d’une lignée de gardiennes, pas de criminelles. Ils lui font croire qu’elle monte dans la hiérarchie. En réalité, ils préparent un sacrifice symbolique — un rite de sang qu’elle doit signer de trois noms. »
Julian prit la page, la lut. Un muscle tressaillit dans sa mâchoire. « Et comment la convaincre ? »
« Je l’emmène voir la crypte d’Oxford. La vraie, celle que nous avons ouverte. Je lui montre le nom d’Eleanor Vaughan gravé à côté de sa liste de codes. Je lui fais voir que sa famille n’est pas dans le crime. Elle est dans la protection. »
Le silence s’étira. Un moineau buvait dans une flaque près du portail.
« Tu n’as pas besoin de mon accord », dit-il enfin, mais d’un ton qui n’était pas un refus.
« Je ne te demande pas l’accord. Je te demande de me faire confiance, pour une fois, sans avoir à tout contrôler. »
Il fut surpris — elle le vit dans le tressaillement de ses épaules. Personne, sans doute, ne lui avait jamais parlé ainsi. Pas même elle, dans les jours les plus intenses de leur alliance.
« Tu crois que je te contrôle ? »
« Je crois que tu portes une responsabilité héritée, comme moi. Et que tu as appris à ne compter que sur toi-même. » Elle posa sa main sur son avant-bras. « Moi aussi. Mais cette fois, je ne pars pas seule. Je pars avec ce que nous avons construit ensemble — le règlement, la liste, la vérité. Cela suffit. »
Il la regarda longuement. Quelque chose se détendit dans ses traits, comme un nœud enfin desserré.
« D’accord. » Il se leva, lui tendit la main pour la relever. « Mais je t’accompagne à la gare. Et je reste à l’hôtel à Cambridge. Si quelque chose arrive, tu m’appelles. »
« Ce n’est pas un compromis, c’est une ancre », dit Eliza en se mettant debout. « Je crois que je peux vivre avec ça. »
Ils marchèrent quelques pas dans la cour, sous les arcades basses. La lumière déclinante dorait le gravier.
« Pourquoi as-tu brûlé le microfilm ? » demanda soudain Julian. « Tu aurais pu l’utiliser comme outil de pression. Tu as choisi le silence. »
Eliza ralentit. La question la surprit ; elle l’avait crue enterrée avec la cendre de ce jour-là.
« Parce que la liste avait cessé d’être un registre. Elle était devenue une arme, détenue par des gens qui se croyaient légitimes. Chaque nom écrit sur un support indestructible est une dette qu’on peut exiger. Je ne voulais pas que cette dette survive à moi. »
Il ne répondit pas tout de suite. Puis il sourit — un de ses vrais sourires, rares, sans ironie. « C’est la première fois que quelqu’un choisit la vérité plutôt que le pouvoir. »
« J’ai appris de la meilleure », dit Eliza. « D’une femme qui a été enterrée avec sa vérité pendant deux siècles, parce qu’elle a refusé de la livrer aux vivants. »
Ils sortirent par le portail, dans la rue animée de Catte Street. Les étudiants passaient, chargés de livres, indifférents à leurs visages marqués par l’insomnie.
« Tu commences le catalogage demain ? » demanda Julian.
« Ce soir, encore une heure. Viv a trouvé un fonds de lettres de l’époque victorienne qu’aucun bibliothécaire n’avait ouvert. Il y a peut-être une trace de la fuite vers Venise. »
Il hocha la tête. « Viens dîner après. Je connais un restaurant en ville, près du canal. Nous pourrons parler du solstice, préparer ton départ. »
« Pas du solstice. » Elle posa sa main sur la grille du portail et se retourna vers lui. « De la suite. De ce que nous allons construire après. »
Il tint son regard. « D’accord. Après. »
Ce soir-là, Eliza retourna seule à l’atelier. Elle alluma une lampe à arc, tira une chaise dépareillée, ouvrit le liasse de lettres victoriennes. Les premières pages étaient pâles, l’encre brunie, la plume serrée. Mais au milieu du deuxième dossier, elle trouva une page différente — un dessin à l’encre noire, représentant un oiseau au vol, une branche d’olivier dans le bec, entouré de trois mots en grec ancien, écrits par une main féminine :
*« Je n’ai rien caché. J’ai planté. »*
Elle la regarda longtemps, puis la rangea soigneusement dans son dossier personnel, sous le nom qu’elle venait de choisir pour la nouvelle collection : *Les Archives Libres*.
Demain, elle commencerait le catalogage avec Tom et Viv. La semaine suivante, elle prendrait le train pour Cambridge. Mais ce soir, elle se reposa, sans secret scellé dans son cœur, dans sa propre vérité enfin exposée à la lumière. Elle laissa la fenêtre ouverte, écouta les cloches d’Oxford traverser la brume, et sourit — pour la première fois, sans peur du lendemain.
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